"La bibliothèque des instruments de musique", de KIM Jung-Hyuk

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

La-bibliotheque.jpgLa bibliothèque des instruments de musique de KIM Jung-Hyuk vient de paraître dans la collection Micro-fictions chez Decrescenzo éditeurs, une toute nouvelle maison d'édition dédiée à la littérature coréenne.

C'est un recueil de quatre nouvelles qui ont pour cadre une Corée urbaine moderne entrée dans l'ère de la consommation de masse, une société marquée par la concurrence et la rentabilité à court terme, par l'instabilité et la précarité, où tout change avec une extrême rapidité et où les individus pour réussir se glissent dans le moule et se laissent entraîner dans une fuite en avant paraissant inéluctable.

 

Les héros en sont des jeunes gens, des adolescents ou de jeunes adultes, qui suite à des événements imprévus, des accidents, des maladies, des handicaps mais aussi des rencontres, vont s'interroger et tenter d'exister véritablement.

Ces récits pleins de vie, à la première personne et au présent le plus souvent, sont entrecoupés de nombreux dialogues. Les phrases se succèdent rapidement, courtes ou bien rythmées, scandées de nombreuses exclamations et interrogations, la langue est familière, concrète, et l'auteur adopte un ton volontiers humoristique. 

KIM Jung-Hyuk aborde chacune de ces histoires sous un angle original et sait installer rapidement une atmosphère mais il a un peu de mal à "tenir la distance" (une vingtaine de pages environ) car il n'introduit pas à mon sens suffisamment d'éléments pour relancer l'intérêt du lecteur et exploite  à fond chacune de ses idées (la discussion sur le classement des instruments de musique, par exemple ...). Aussi, comme le style, certes vivant, n'est pas très marquant, la progression narrative m'a-t-elle semblé un peu laborieuse. D'autant plus que l'auteur termine en général moins bien ses nouvelles qu'il ne les commence et on en reste un peu frustré.

 

Mais ce livre présente beaucoup plus d'intérêt si on le considère dans sa globalité, non comme un recueil de nouvelles mais comme un seul mini-roman dont la cohérence et l'originalité sont alors indéniables. 

La bibliothèque des instruments de musique m'est apparu finalement comme un vaste récit initiatique dont les quatre héros narrateurs sont amenés de manière imprévue à se remettre en cause et à prendre en main leur destin, chacun réussissant à trouver sa propre voie. Un seul récit dont les quatre "je" ne sont que les diverses facettes d'un même héros : la jeunesse coréenne. Ces nouvelles d'ailleurs semblent souvent reliées, certains personnages travaillent ou ont travaillé par exemple dans des endroits similaires (magasins d'instruments de musique ou de disques), d'autres ne sont désignés que par une lettre (Monsieur B. ,K, D, le décalé) et de nombreux motifs se font écho (les sons, l'enregistrement, le mixage ...).

Par ailleurs, la première et la dernière nouvelle paraissent se répondre. Peu importe alors l'absence de fin de la première puisque celle de la dernière vient la conclure tout en terminant ce mini-roman sur une note d'espoir. 

 

Ce récit revêt aussi une grande unité car il se déroule dans le monde de la musique, un monde que l'auteur connaît bien puisque, comme l'un de ses héros, il a été disc-jockey, et ceci donne à ses descriptions et ses notations beaucoup de véracité, de justesse et de précision. Il s'agit de plus d'une métaphore, et c'est là la suprême habileté de KIM Jung-Hyuk, car ce monde qui a vu passer la musique à l'ère industrielle de la consommation de masse est le parfait reflet des mutations intervenues dans la société coréenne et cela permet à l'auteur d'approfondir sa réflexion sur ces bouleversements et sur les perspectives possibles en l'incarnant de manière plus séduisante, plus vivante.

La fin de l'effacement de l'individu mais aussi celle des solidarités familiales et sociales diverses a débouché sur des contraintes nouvelles qui ont asservi cet individu et l'ont livré à l'indifférence sans lui assurer d'épanouissement personnel. Le culte de la facilité au détriment de celui de l'effort et l'ambition du paraître ne lui ont pas apporté la sérénité. Et, comme dans cette industrie du CD sinistrée où les vieux vinyles retrouvent soudain un intérêt, on s'aperçoit qu'on a trop vite fait table rase du passé.

L'avenir semble alors s'inscrire dans la recherche de formes neuves, de nouvelles donnes qui ne négligent pas pour autant les vieilles cartes, dans un équilibre entre tradition et modernité. Et en s'interrogeant sur ce qu'est la musique, sur ce qu'est un artiste, l'auteur s'interroge aussi plus largement sur ce qu'est une société et sur ce que signifie réussir sa vie, montrant qu'il faut pouvoir «s'harmoniser avec les autres» pour «vivre en société» et que l'épanouissement personnel passe par une certaine ténacité.

 

 

Kim-Jung.jpg

 

La bibliothèque des instruments de musique, KIM Jung-Hyuk,  traduit du coréen par Moon So-young, Lee Seung-shin, Hwang Ji-Young, Lee Tae-yeon, Jeong Hyun-joo, Lee Goo-hyun, Aurélie Gaudillat, ( titre original : Akkideuleui doscogwan, Munhakdongne, 2008 ), Decrescenzo éditeurs, octobre 2012, 126 p.


 

A propos de l'auteur :

 

Kim Jung-Hyuk est né en 1971 dans la ville de Kimcheon. Après avoir fait des études littéraires à l’Université de Kye-Myung, il a été journaliste dans un magazine culinaire et de voyage pendant 3 ans. Esprit curieux, en même temps dessinateur, collectionneur, journaliste, DJ, et écrivain, Kim Jung-Hyuk s’intéresse à toutes les réalités contemporaines. Sa nouvelle D le décalé  lui a valu le Prix littéraire de Kim Yu-Jeong en 2008.

La Bibliothèque des instruments de musique est son deuxième recueil de nouvelles, il a été primé par le grand prix des jeunes auteurs en 2010 et le prix du jeune artiste (littérature) en 2011.


(D'après la présentation de l'éditeur)

 


 

EXTRAITS :


 

  La bibliothèque des instruments de musique

p.23



    C'est injuste de mourir anonyme. Alors que mon corps était projeté dans les airs, cette phrase m'est soudain venue à l'esprit. Sous le choc de la collision, les paysages autour de moi se sont tassés, puis un grand silence s'est fait entendre. Une rupture totale. Je ne voyais plus rien, j''étais devenu incapable de penser.Comme si j'étais lentement aspiré dans un trou noir, la tête la première. «C'est injuste de mourir anonyme», cette phrase a protégé ma tête tel un casque de plomb. En m'écrasant au sol dans un grand «boom , j'ai perdu connaissance.

  (...)

 

B et moi

p.49

 


   Je suis allergique au soleil. Ce serait génial si, après avoir passé trente minutes au soleil, ma peau devenait blanche au point d'éblouir les gens par son éclat. Mais voilà, consumée par la lumière, elle rougit, puis de petits boutons apparaissent, et pour finir, j'enfle tel un monstre; une affreuse difformité que je ne veux montrer à personne. Pique-niquer dans un parc avec un bon sandwiche et une bouteille de vin blanc bien fraîche, est un doux rêve. Cela m'amuserait de voir la réaction des gens en me voyant arriver au parc après cette métamorphose. Mais cela n'est pas possible non plus. Dès les premiers symptômes, la douleur survient : mon corps se met à enfler, une douleur intense, comme si ma peau se déchirait.

   (...)

 

D le décalé

p.75

 

    Sur l'écran, D le décalé surgit puis disparaît.

  - Attends, remonte un peu..., juste avant..., la scène où les spectateurs sautent ...encore...un peu plus ...,voilà, c'est là !

   Une fois que le monteur a immobilisé l'image, la bizarrerie de la scène saute aux yeux. D le décalé est plus grand, sa tête dépasse largement celle des autres. Parmi tous ces gens en train d'applaudir, son visage inexpressif bondit jusqu'au ciel. Il n'est pourtant pas une de ces grandes perches de plus de deux mètres, il n'a pas de ressorts sous les pieds... comment peut-il sauter aussi haut ?

   - Qui est-ce ? demande le monteur. Tu le connais ?

   - Ouais, c'est un vieux pote.

    (...)

 

 

Les maniaques de vinyles

p.105

 

   «Vvv-vvv-vous ici ! Découvrez différentes voies ! Un, deux, trois, quatre. Trois, quatre, un , deux. En disc-jockey, di-di-disc-jockey vous renaîtrez !»

Chaque fois que j'entends le rap du directeur je ne peux m'empêcher de bâiller. Depuis une année que je suis dans cette école, la profonde fatigue que j'éprouve non moins que sa voix soporifique me plongent dans d'interminables bâillements. Les jours défilent et je tourne tel un disque qui ne s'arrête jamais, j'en ai parfois le vertige. La journée, je travaille chez un disquaire; le week-end, je fais des extras comme disc-jokey; je dois également assister aux cours cinq jours par semaine. J'essaie de tenir le rythme mais même garder la position assise me fatigue.

    (...)

Publié dans Micro-fiction

Commenter cet article