"La peau de l'ours", de Joy Sorman

Publié le par Emmanuelle Caminade

"La peau de l'ours", de Joy Sorman

La peau de l'ours, Joy Sorman s'intéresse à nouveau à ce rapport de l'homme à l'animal qui, en lui ouvrant des portes fantasmatiques, lui permet d'aborder de manière romanesque l'histoire de l'humanité et la définition même de l'humain. Et elle tente encore de s'immerger à fond dans un monde qui lui est étranger en en exploitant tous les éléments. Une démarche qui lui avait réussi dans Comme une bête, fable délirante et jubilatoire retraçant sur une cadence endiablée le parcours initiatique d'un jeune apprenti boucher, mais qui s'avère peu convaincante dans ce dernier roman.

C'est que Comme une bête, perfusé par le langage technique de la boucherie, encore vierge en littérature, fut totalement galvanisé par l'inventivité de la langue. Entrer dans la peau d'un ours était sans doute beaucoup plus ambitieux et, privée du langage de l'animal - dont les grognements auraient difficilement pu renouveler la langue -, l'écriture de Joy Sorman, variant peu les temporalités et recourant trop souvent à de fastidieuses énumérations, s'avère plutôt prévisible et monotone. On trouve alors laborieux le déroulement linéaire de ce récit dépourvu d'humour. Et ceci d'autant plus que les mondes parcourus par l'auteure ayant été déjà bien explorés par d'autres, le texte essentiellement nourri de toutes ces références (1) reste sans surprise, son ancrage initial dans l'archaïsme et le merveilleux du conte semblant même curieusement avoir été un frein à l'imagination...

 

1) L'auteure s'est trop inspirée de l'ouvrage de Michel Pastoureau, L'ours, histoire d'un roi déchu,  pour nourrir de didactiques commentaires, et nombre d'épisodes de cette aventure ursine (exhibitions tétralogiques dans les cirques, ou bêtes sauvages - dont un hippopotame très  fellinien - dans la cale d'un navire, notamment ...) nous renvoient à des références littéraires ou cinématographiques plus ou moins diffuses  sans jamais les transcender ...  

 

D'emblée le prologue de ce court roman ancre ainsi le récit dans des temps immémoriaux, remontant à un mystérieux pacte originel entre les hommes et les bêtes se partageant la terre, et il reprend l'élément déclencheur initial de bien des légendes dont celle de Jean de l'ours (2): le rapt et le viol par un ours d'une jeune paysanne, dont naîtra un enfant.

Joy Sorman s'éloigne pourtant très vite de la forme du conte en passant brutalement au "je", laissant le soin à son héros hybride de relater son parcours. Et ce monologue intérieur d'un ours non doué de parole mais capable d'exprimer sensations, sentiments et pensées ne le fait jamais ressentir comme un personnage fantastique irréel qui porterait un regard neuf sur le monde des hommes. Il est pour le lecteur tout simplement un homme, même si l'auteure multiplie ses sensations olfactives et auditives – ours oblige ! Un homme qui raconte de manière assez extérieure l'histoire peu novatrice d'un ours, tout en entrant parfois dans la peau d'un homme dressé, domestiqué et assez mélancolique, pour ajouter ça et là quelques commentaires.

2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_l%27Ours

Vendu d'abord à un montreur d'ours puis passant de mains en mains et de pays en pays, franchissant même l'océan, cet ours affrontera sans cesse des mondes nouveaux et notamment ceux du cirque et du zoo. Une suite d'épreuves assez convenues dont ce personnage - qui décidément n'a rien d'un héros de légende - ne triomphera jamais, se contentant de les subir et traînant son mal de vivre avec résignation.

 

Malgré quelques moments de relation étroite à l'autre, soumise ou amicale, habilement traduits par le passage au "nous", ce "je" singulier du héros marque surtout son extrême solitude face à la foule impersonnelle des autres, des "on", jusqu'à ce qu'une autre solitude semble lui faire écho. Et c'est en sondant cette solitude extrême de l'homme dans sa nuit intérieure où palpite un monde invisible que cette histoire dont on n'attendait plus rien soudain nous touche, le livre "décollant" enfin vingt-cinq pages avant l'épilogue, grâce à une écriture poétique, authentique, semblant entrer en profonde résonance avec l'auteure. Et nous ressentons intimement le choc de cette nuit au zoo : une nuit qui «n'est pas un temps mais un espace que nous emplissons de nos cris», une «jungle acoustique» où «tous les chants de la nature s'entrelacent et se superposent». Une musique émanant d'un autre univers dépassant l'homme, échappant au monde apparent, et porteuse de salut.

 

La peau de l'ours est un livre à mon sens inabouti, sans doute insuffisamment mûri par une auteure s'étant, comme toujours, beaucoup documentée. Joy Sorman donne en effet l'impression de ne pas savoir vraiment où elle va - et même de finir par se débarrasser un peu expéditivement de son héros. Cette absence de vision rend alors nuisible tout ce travail de documentation préalable, la conduisant souvent à faire du remplissage. Et c'est dommage car on aurait aimé qu'elle approfondisse ce rapport dominateur trouble de l'homme à la bête, de l'homme à sa part sauvage originelle.

 

 

 

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La peau de l'ours, Joy Sorman, Gallimard, 21 août 2014, 160 p.

 

A propos de l'auteure :

Joy Sorman est née en 1973. Elle a reçu le prix de Flore pour son premier livre Boys, boys, boys, et le prix François Mauriac de l'Académie française pour Comme une bête en 2013.

 

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EXTRAITS :

 

Pour vous faire votre propre idée de ce long et bien laborieux prologue, lisez-le : link

 

p. 23/24

(le passage au "je" qui lui fait suite ...)

 

De moi on ne sait que faire, on n'a pas le coeur de me tuer, le tribunal ne prononce aucune sentence à mon égard, alors on me garde quelque temps au presbytère où je passe mes journées allongé dans un petit lit à barrreaux à fixer le plafond constellé de moisissures, avec pour seule distraction la visite quotidienne d'une paysanne revêche qui me nourrit de pots de crème.
Puis on me vend à un montreur d'ours, le premier qui passe dans le village, un de ces hommes qui, au début du printemps à la fin de l'automne, sillonne la région pour exhiber l'animal déchu, ravalé au rang de bête de foire.

Celui qui m'achète est un homme d'une quarantaine d'années vêtu d'un costume poussiéreux et coiffé d'un large béret élimé qui ne cache pas tout à fait son front, haut et proéminent, au centre duquel est tatoué un cafard. Il se présente au village sur une roulotte tirée par un percheron et munie d'une plate-forme arrièe sur laquelle trône une immense caisse à claire-voie. On m'y fait grimper sous la menace d'u fouet, je m'exécute de bonne grâce, heureux d'échapper à leurqs mains menaçantes, à leur brutalité, joyeux même d'être accueilli par ce voyageur qui semble me porter intérêt, qui pose la main sur le haut de mon crâne et sans crainte soulève de son pouce noir ma lèvre supérieure afin d'inspecter ma dentition. S'enquérant de mon origine et apprenant l'incroyable et cruelle histoire, le montreur d'ours ne manifeste aucune réticence à acquérir un être mi-homme mi-bête, bien au contraire il se félicite de cette bonne affaire – j'attirerai les foules.

(...)

 

p.126/127

(et enfin, le "décollage" ...)

(...)

Il faut attendre le noir complet, infiltré dans chaque repli du ciel, il faut attendre les étoiles comme des signaux – la voie est libre : le silence nous saisit, épais, figé comme de la glace, un manteau de silence qui nous emprisonne aussi sûrement que la banquise, ce silence comme une profonde inspiration avant le cri. Il dure peut-être quelques secondes ou de longues minutes, le temps d'un saut dans le vide, c'est un silence qui chute autant qu'il s'élève, le silence de centaines de bêtes immobiles qui se sont tues et qui attendent leur heure, qui guettent une proie indétectable et inaccessible, privées de mouvement mais prêtes à bondir, c'est le silence d'avant l'attaque, d'avant la guerre, un silence dans lequel je tente de capturer un bruit aussi infime soit-il, un craquement, un frémissement, je tends l'oreille qui se gonfle de sang, mais rien à part le tam-tam de ma respiration, le claquement humide de ma langue contre mes babines, je n'entends que mon corps prêt à expulser son chant.

Il y a donc le noir et le silence, un monde suspendu avant que ne s'élève une clameur phénoménale, que d'un seul mouvement, dans une symphonie parfaite, nous nous manifestions les uns aux autres, basculant ensemble gueule ouverte, poumons vidés, du lézard à la girafe, sans que rien ni personne ne semble avoir donné de signal de départ. Sur le silence rebondit maintenant, balle de caoutchouc contre un mur, écho contre une vallée, une multitude de voix et de vagissements, et la nuit s'emplit de cette musique : les animaux se parlent, l'air crépite de mille fréquences qui se fichent en moi comme des épines,je me résorbe dans cette obscurité sonore, j'oublie d'où je viens et la bête prolifère, elle occupe à cet instant tout mon être et c'est un soulagement. Quand le jour décline, nous reprenons enfin la main – la nuit n'est pas un temps mais un espace que nous emplissons de nos cris, nous sommes sa bande-son puissante, jamais aussi présents que fondus au noir, quand les hommes ne nous voient plus, quand nous nous dérobons enfin à leurs regards qui captent si mal nos existences.

(...)

Publié dans Fiction

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roland 17/03/2015 22:15

Eh bien, en ce qui me concerne, j'ai beaucoup aimé ce livre. Je précise que je n'ai pas lu "Comme une bête", ni d'autre livre de l'auteur (désolé, sans -E, je trouve cette sonorité -eure désagréable à l'oreille) de sorte que je ne peux pas faire de comparaison. J'ai trouvé que le récit réussit à adopter un point de vue singulier, entre l'animal et l'homme et m'a fair imaginer le ressenti d'un ours (je précise aussi que je n'ai lu d'autre livre ayant adopté ce parti pris, que ce soit "l'histoire d'un roi déchu" ou un quelconque écrit de cette sorte) qui ne serait pas tout à fait un ours seulement, grâce au fait que pour s'exprimer l'ours passe par notre manière de penser, à nous, humains - mais comment Joy Sorman aurait-elle pu faire autrement? Un humain pourrait-il inventer une manière d'expression autre que celle d'un humain? J'avoue que je ne le sais pas. Peut-être pourra-t-on ici me citer des titres à lire? Par ailleurs, j'ai apprécié cette résignation bien tôt apparue chez l'ursidé, là où l'on aurait pu trouver le cliché de l'animal sauvage se révoltant, ainsi que cette bonhommie dont il fait preuve finalement tout au long de sa vie, loin de l'image encore une fois de la bête féroce attendue. Quant à l'absence d'humour, je ne suis sur ce point encore pas d'accord avec notre blogueuse, puisque j'ai été amené à sourire à plusieurs reprises, par exemple lorsque l'ours sidère un humain en lui faisant une révérence spontanée, ou quand il anticipe sur les attentes de l'humain pour qui il doit travailler, à son grand étonnement. Il y a d'autres formes d'humour, dans le langage de l'animal, mais je ne peux pas en citer d'occurrence sur le champ. Tout à fait d'accord enfin pour l'immense qualité de la fin du livre, à partir du moment où se libèrent les cris dans la nuit du zoo jusqu'à la rencontre finale. Je n'ai pas eu l'impression que la fin soit expédiée. Elle reste quelque peu énigmatique à mes yeux, mais ce n'est pas un défaut pour le lecteur que je suis.

Emmanuelle Caminade 18/03/2015 08:46

Nos lectures sont très subjectives, dépendant de nos goûts littéraires, de notre imaginaire nourri de tant d'autres lectures ... Et personnellement j'ai trop lu de livres, ou vu de films tournant autour des sujets abordés. Et il est rare qu'un livre dans lequel on ne rentre pas au début puisse vous emporter.
"La peau de l'ours" ne fait pas l'unanimité et si l'on trouve plusieurs critiques allant dans mon sens, beaucoup au contraire louent ses qualités. Aussi tu as bien fait de prendre sa défense, en argumentant, comme je l'ai fait pour justifier mes critiques négatives.

joy sorman 09/10/2014 21:26


en fait je parlais de votre compte-rendu de ma venue à Sainte Cécile mais bref cela n'a aucune importance. je me rends compte que je vous ai extrêmement froissée, j'en suis absolument désolée,
veuillez accepter mes excuses.


en vous remerciant de l'attention que vous voudrez bien porter à ces regrets, je vous prie de croire en l'assurance de ma considération.


joy sorman

Emmanuelle Caminade 10/10/2014 16:06



 


Mais je ne suis nullement froissée, Joy Sorman ! J'aime seulement les échanges sincères francs et directs.


Après avoir pris, à juste titre vous en conviendrez, votre première intervention suite à mon article bien peu élogieux sur La peau de l'ours comme un condensé d'ironie, votre deuxième et
bref commentaire m'est apparu  comme une pirouette de votre part...


Quant à cette troisième et toujours aussi brève intervention, elle ne me convainc pas plus. Comment vous, si à l'aise et précise dans votre expression - j'ai pu le constater - pourriez-vous
nommer «papier sur Comme une bête» un article sur une rencontre littéraire avec une auteure ! Un article qui est un compte-rendu de vos propos, certes essentiellement sur la genèse et
l'écriture de Comme une bête mais qui ne s'apparente en aucun cas à des «commentaires élogieux sur [votre] travail» ?


Allons, je pinaille et peut-être cliquez-vous et commentez-vous seulement de manière un peu trop précipitée. Si jamais nous avons l'occasion de nous croiser de nouveau, nous pourrons nous
expliquer de vive voix et sans rancune ...


P.S : "L'assurance de [votre] considération" (!!), c'est peut-être un peu fort pour une vieille blogueuse restée suffisamment jeune d'esprit pour en rire



joy sorman 08/10/2014 19:16


oh méprise de ma part ! je réagissais à votre papier élogieux sur Comme une bête. Je découvre en effet votre autre papier sur la Peau de l'ours ! C'est drôle.


Très cordialement.


Joy Sorman

Emmanuelle Caminade 09/10/2014 11:14



J'ai peine à comprendre votre méprise qui me paraît un peu difficile sur le plan technique car nous avions évoqué mon papier sur Comme une bête - dont vous aviez eu connaissance - à
Sainte-Cécile  en mai 2013, et que vous m'en aviez déjà remerciée ...


Bien cordialement,


E.C.



joy sorman 08/10/2014 14:38


Bonjour, je suis Joy Sorman, merci pour ces commentaires élogieux sur mon travail.


Nous nous étions rencontrées au café littéraire de Sainte Cécile les Vignes, c'est bien cela ?


Peut-être aurons-nous l'occasion de nous recroiser.


Très cordialement.

Emmanuelle Caminade 08/10/2014 16:54



Bonjour Joy Sorman,


Nous nous sommes en effet rencontrées au café littéraire de Sainte-Cécile. Une rencontre  dans laquelle vous vous étiez montrée passionnante, et même brillante. J'en avais d'ailleurs rendu
compte sur ce blog. Et ce commentaire me surprend venant de votre part, et même me déçoit. 


Je n'ai pas aimé ce livre dont j'attendais beaucoup, je l'aurais même abandonné au bout d'une vingtaine de pages si je ne l'avais pas demandé en SP via la Cause littéraire, en échange d'une
critique.


Ecrire cette critique m'a beaucoup coûté car il est toujours plus agréable de faire une chronique élogieuse, surtout quand on a rencontré l'auteure et qu'on l'a trouvée sympathique. Mais on écrit
une chronique sur un livre, et celui-là, contrairement à Comme une bête, je l'ai trouvé mauvais.


Je tente toujours de faire abstraction de la personne de l'écrivain et certains amis écrivains apprécient d'ailleurs ma franchise, même quand elle s'exerce à leur encontre. Car dans l'éloge comme
dans la critique négative je m'efforce toujours de me montrer honnête et sincère, d'argumenter un ressenti forcément subjectif.


Et vous remarquerez de plus combien j'ai cherché à relativiser cette critique en n'omettant pas d'évoquer les très grandes qualités d'écriture de Comme une bête que j'avais louées dans
l'article que je lui avais consacré. Dois-je vous faire l'injure de citer Beaumarchais ?


 



Sophie Bocquillon 16/09/2014 11:36


Je l'ai vu en librairie mais j'avais un peu peur de tomber sur un livre peu élaboré mais à ta lecture, je me dit que j'aurais finalement du le prendre.

Ernst Jeudy 12/09/2014 15:12


J'ai eu l'occasion de découvrir Comme une bête du mêe auteure et je dois dire que j'ai été bluffé par son coup de plume..il me tarde de découvrir celui-ci! :)

Emmanuelle Caminade 12/09/2014 15:53



J'avais moi aussi été enthousiasmée par son coup de plume dans Comme une bête, aussi quelle déception  en lisant La peau de l'ours !


Lisez donc les 13 premières pages accessibles sur le lien que je donne en premier extrait, suite à mon article ...