La poésie de Raymond Farina (2) : "Anecdotes" et "Epitola Posthumus" ...

Publié le par Emmanuelle Caminade

Raymond Farina

Anecdotes et Epitola Posthumus, les deux recueils suivant Virgilianes, ont été écrits à peine quelques années plus tard. Dans le premier, le poète fait revivre   ses "îles" sauvées de l'enfance, proches du mystère céleste, un mystère dont il s'approche  également d'un léger battement d'aile  dans le second.  

 

 

 

 

ANECDOTES

 

 

Anecdotes , écrit de 1985 à 1987 et publié en 1888 est un recueil structuré en sept parties elles-mêmes subdivisées en un nombre irrégulier de poèmes dont les vers semblent des miroirs chatoyants qui réfractent la lumière. Anecdotes ( I,II et III), Sagesse de Klee, Détails, Soliloque ou Palabres nous font entrevoir en effet des fragments d'un  «pays-lumière » où domine le blanc, couleur de «l'énigme des possibles », de la terre inconnue où reposent les morts, un blanc qui n'a rien de menaçant et semble côtoyer doucement l'enfant, naturellement : «blancs sont les murs/ et l'âme/ blanches les pierres/ des morts». Un monde préservé, un «chaos tranquille» qu'il n'y a pas lieu de «démêler» et d'où la gravité semble bannie, un monde dont l'enfant , ivre d'hirondelles, amoureux des «lettres qui bifurquent et des oiseaux qui butinent», semble roi, voyant dans un «o minuscule» «une tribu/ d'anges bavards» et connaissant «(...)la langue de l'ange/ inutile absolue».

Et le poète, la mémoire encore toute illuminée de cette blancheur «éblouissante» réussit à nous entraîner à sa suite dans ce «(...) pays étrange / aux poussières hospitalières».

 

 

Anecdotes, Raymond Farina, Rougerie 1989, 104 p.

 

 

 

 

EPITOLA POSTHUMUS

 

 

 

C'est un papillon naturalisé, une epitola posthumus proposée un soir au bord du fleuve par Apollinaire Wobouyo * qui est à l'origine de cet éloge funèbre «immodéré», de cette «chantante apologie» qui résonne aussi comme une «brève entomologie» du poète.

Ecrit en 1989 et publié en 1990, Epitola posthumus est un texte mi-vers mi-prose - résultat de la condensation d'un long poème en vers -, un texte léger, tendre et «primesautier», issu paradoxalement du choc de la rencontre de Raymond Farina avec Bangui et l'Afrique centrale, "un pays abandonné par le monde entier"  dont "les images de la misère" demeuraient gravées en lui. L'epitola posthumus, ce «fin saphir égyptien à l'aile à peine ourlée de deuil» lui sembla alors  être "l'âme d'un grand corps ravagé et souffrant".


Seuls ceux qui ne sont pas «bannis d'enfance» peuvent entendre ce «pianiste du vent effleurant de [ses] ailes des touches invisibles» et voir l'«émissaire» divin qui va «droit au coeur de la fleur à la fleur». Et Raymond Farina, manifestement,  possède l'art de nous faire retrouver cette part  d'enfance.

Dans ce recueil, son epitola divague «amoureusement entre parfums et reflets» pour ne «capter que la fine fleur du rée, et  «qui sait (...) si ce froissement d'air sur la paix du jardin ne sera pas demain à mille lieu d'ici un typhon ravageur Quoi de mieux qu'un papillon partageant avec l'oiseau la «grâce aérienne» et une «tonalité spirituelle» pour illustrer la fragilité du monde et l'éphémère de nos vies tout en donnant, «vivant paradigme de l'éternel», un avant-goût du paradis ?


Epitola Posthumus est à la fois une «métaphysique de la légèreté», «une sorte d'art poétique» et un «art de vivre». Et la «très sainte dualité multipliée par l'avril» qui l'habite , ce bel «ambassadeur d'une vaste tendresse d'un non-pays léger oublieux des frontières» nous initie au mystère, laissant «travailler le silence jusqu'à ce qu'il consente à rendre quelques parcelles de la grâce d'une arcadie pré-symbolique».

 

* cf l'entretien de l'auteur avec Régis Louchaert :

http://rebstein.files.wordpress.com/2011/08/rencontre-avec-raymond-farina.pdf

 

 

Epitola posthumus, Raymond Farina, Rougerie 1990

 

 

 

 

 

klee l'enfanc e dans l'âge adulte

 

EXTRAIT D' ANECDOTES

 

Palabres

 

 p.83


 

dionysos avait les yeux bleus

et les voyelles leurs sirènes

les images nous appelaient

t 'en souviens-tu

ève de mes six ans

o petite contemporaine

d'ancholies lunatiques

au jardin des rouges croyances

plus forte était

notre passion d'innocence

on vivait d'amour et d'airelles

cherchant ce que le vent cherchait

mettant aux nuages

des virgules

et si d'aventure on sortait

du cercle des cigales

il faisait blanc autour des morts

blanc autour des cyprès

gorgés de leur sommeil

ou des silences chuchotaient

et parfois c'était

comme le froissement d'élytres endiablées

ou le murmure sucré des anges

échappés

de naïves nécrologies

 

 

Anecdotes III

 

p.104

 

 

et parfois

une fable me parle

de quelqu'un

qui s'adosse au blanc

 

du vieil ulysse

devenu sourd

au concert des cigales

 

de l'archipel éteint

et des sirènes mortes

 

du monde

qui grince dans le noir

son dernier quatuor 

 

 

 

 

 

Epitola posthumus


 

EXTRAIT D' EPITOLA POSTHUMUS



(...)

Je cherche à travers la musique de tant de faits insignifiants et néanmoins majeurs que l'enfance a laissé en moi la trace de ta première apparition Comme un gentil pithécanthrope tiré d'un paléosommeil je m'éveille dans le flou d'un verger incertain au milieu d'un printemps de je ne sais quel âge Je m'étire m'émeut m'émerveille devant ces vagues qu'au ciel tu fais et ces blancs amandiers qui tanguent

Ange pervers ou salutaire fraîche bouffée de paradis voici que tu reviens plus tard dans mon studieux enfer d'écolier Grâce à toi l'imprévu entre par la fenêtre s'insinue sautillante cinégraphie dans le ronronnement des nombres et des alphabets affole les points cardinaux et la tranquille mécanique des heures

En clair ton irruption fut souvent intempestive et parfois même sacrilège Elle fut aussi je crois sacrée Ton évidente parentée avec l'ange l'étrange pigmentation gothique de ton aile-vitrail ont sans doute éveillé le premier murmure d'une religion proche de la poésie sans macération ni cilice Celle qui mit le ciel sous son jour le plus beau à la portée d'un enfant

(...)

Publié dans Poésie

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