"La promesse", de Hubert Mingarelli

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Publié en 2009, La promesse est un très beau roman de Hubert Mingarelli qui plonge le lecteur dans une atmosphère à la fois tendue et sereine dont l'intensité mystérieuse confine parfois au sacré.

Ce récit à l'écriture très dépouillée et sensorielle, économe et suggestive, s'écoule dans un mouvement lent et silencieux et témoigne d'une sensibilité aiguë à la nature - dont le narrateur saisit, comme pour le héros, les plus infimes variations. Chaque mot, chaque silence semblent lestés d'un poids symbolique, l'auteur poursuivant deux discours parallèles, en surface et en profondeur, par la voix d'un narrateur extérieur omniscient qui semble parfois dédoubler le regard d'un héros contemplatif en proie aux interrogations.

Et s'il ne se passe presque rien en apparence nous avons conscience de toucher à l'essentiel.

 

Seul sur une barque, un homme navigue sur un lac, avec précaution et gravité. Tout en demeurant très attentif à son environnement, il s'adonne à l'introspection et se laisse régulièrement emporter par ses souvenirs. Il lui faut accomplir une tâche solitaire et difficile : trouver où déposer la précieuse petite boîte qu'il a emportée avec lui pour pouvoir ensuite rejoindre son fils qui l'attend ... 

Ce court voyage cyclique, commencé nuitamment à l'orée du jour et s'achevant la nuit suivante avant qu'une aube nouvelle ne s'annonce, se déroule dans un espace circonscrit à cette profonde retenue d'eau délimitant l'horizon tout en reflétant l'immensité du ciel, à ses berges et à sa rivière en amont. Mais il se double d'un voyage immobile ignorant des frontières qui semble abolir le temps : un voyage intérieur remontant le cours du passé. Et, habilement, l'auteur en tresse les deux récits, des récits ponctués de soliloques et de dialogues assez minimalistes laissant une large part au silence, à l'implicite.

Si le premier s'inscrit dans le temps présent à l'exception de quelques flashes back - nous ramenant deux ans auparavant quand Fedia apprit la mort de son ami ou juste avant son embarquement - qui éclairent surtout son rapport avec son fils Sachs, le second nous renvoie à l'adolescence du héros alors qu'il était pensionnaire à l'école des mécaniciens de la flotte. Fedia s'y lia en effet d'une intense amitié – un amour pur n'osant pas dire son nom – avec Vassili, son compagnon de chambre devenu son alter ego. Et, déroulant la chronologie de cet amour, le narrateur ravive ces moments merveilleux partagés par les deux garçons, notamment sur cette plage de la mer Baltique à laquelle les lieux présents semblent répondre en écho, jusqu'à ce que leurs chemins douloureusement se séparent...

 

Dans un univers essentiellement masculin, l'auteur nous conte ainsi une histoire marquée jusque dans sa forme par la dualité et l'opposition qui semble s'insérer dans une sorte de dialectique de la vie et de la mort. Une histoire de solitude, de rencontre et de séparation, une double histoire d'amour, déchirante et rédemptrice, avec en toile de fond la présence de l'homme au monde, son rapport à l'autre et à soi.

Son héros adulte doit surmonter sa faiblesse pour remplir son rôle de père et répondre à l'attente de son fils. Sans oublier le passé, sans trahir cet amour qu'ils s'étaient juré éternel, il lui faut faire le deuil de son ami disparu et se délester d'une part de lui-même. Et ce n'est qu'en remontant à l'origine et en progressant vers la connaissance de soi qu'il pourra concilier sans culpabilité la mort et la vie, sublimant son amour de jeunesse au travers de son amour paternel et accomplissant ainsi sa double promesse.

Naviguant subtilement entre deux eaux, entre deux mondes, Hubert Mingarelli révèle cet équilibre fragile et tendu qui permet d'avancer grâce à une écriture poétique à la simplicité lumineuse, faisant sourdre l'émotion avec une grande délicatesse et une certaine solennité exempte d'emphase.

 

 

 

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La promesse, Hubert Mingarelli, Seuil, 2009, 140 p.

 

 

A Propos de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Hubert_Mingarelli

 

 

 

EXTRAITS :

 

p.9

(...)

Arrivé au milieu du lac, il manoeuvra pour diriger la proue vers l'amont. Il rama alors à un rythme plus lent, jetant parfois un regard sur sa gauche. La berge était sombre et ne semblait pas bouger, elle ne lui indiquait rien de sa vitesse. Il avait l'impression également que l'aube, derrière les crêtes, s'avançait aussi lentement dans le ciel que lui dans l'eau.
Il ne sentait pas de résistance autre que celle de l'eau elle-même, il ramait comme sur un lac naturel. Mais il devait y avoir du courant, songeait-il, puisque les eaux arrivaient et remplissaient le barrage, et le quittaient en se déversant dans les turbines, le jour et la nuit. Bien sûr qu'il y avait du courant, le lac n'était finalement qu'un relais, une étape calme et lente entre deux eaux naturelles.

(...)

 

p. 24/25

 

(...)

Il avait choisi de rester le long de la berge pour remonter le lac. Naviguer tout près des arbres lui avait toujours semblé fascinant. A chaque coup d'avirons, quelque chose surgissait du couvert des arbres. Le monde secret défilait. Il y avait un bruissement et un frémissement, il y avait un mouvement, et déjà le bateau s'éloignait, et le secret se refermait. Dans la seconde qui suivait, un autre s'ouvrait. Car de nouveau ça bruissait et ça frémissait sur la berge, sous les arbres, il y avait ce mouvement imperceptible dans le feuillage. Le monde secret défilait et défilait sans arrêt.

(...)

 

p.31/32

 

(...)

A l'anse, tout en bas du sentier, il y avait toujours dans le ciel et sur la mer quelque chose de nouveau. Dans le ciel c'étaient les nuages, et sur la mer c'étaient les navires. Il y avait aussi des choses nouvelles et communes, comme le vent. Quand il soufflait, il n'était jamais le même, et il transformait en même temps la mer et le ciel. Le ballet des mouettes aussi était commun à la mer et au ciel, et tout le temps différent. Elles volaient et se posaient sur l'eau, s'envolaient et allaient se poser sur les rochers.

 

 

p.49/50

 

(...)

Une heure plus tard, muets, ils remontaient le sentier dans la clarté de la lune et des étoiles. Vassili marchait en premier. Fedia derrière lui regardait où il posait les pieds. Il avait la bouche sèche et la nausée se tapissait dans un coin de son estomac. A un moment, ils s'arrêtèrent et se retournèrent pour voir la Baltique. Elle était sombre, elle était calme, comme si une main était passée sur elle. Les feux de route d'un navire brillaient au-dessus de l'horizon. A leurs pieds tout en bas la lune se reflétait sur l'eau, en plein milieu de l'anse.

- Regarde ça, dit Vassili !
Ils restèrent un moment à la regarder. Puis ils repartirent. Quand les lumières de l'école apparurent, les étoiles et la lune pâlirent. Le sentier s'élargit et ils marchèrent côte à côte.  

-Tous les autres sont en train de rentrer aussi, dit Vassili tout en marchant et la voix vibrante d'exaltation. Ils sont allés voir les Polonaises en ville, ils pensent à présent qu'ils sont forts car ils ont couché avec des femmes. Mais c'est nous qui sommes forts, mon vieux, nous avons vu la lune sur la Baltique. Tu t'en souviens ?

- Oui, dit Fedia, je m'en souviens.

(...)

 

p.76/77

 

(...)

Assis au bout du ponton, il observait la berge en face de lui, toute proche. Il en scrutait chaque recoin, chaque arbre, minutieusement, comme si c'était la raison de sa présence ici, et non plus la boîte posée à côté de lui. Puis il regarda en dessous de lui l'eau vert et bleu qui passait, et au bout d'un moment il chercha à savoir si elle avait une odeur, puis il arrêta parce qu'il savait que ça lui était égal. Posée à côté de lui, c'est la boîte qui le préoccupait. Il pouvait la pousser un peu et elle tomberait dans l'eau. Il pouvait aussi la laisser là sur le ponton avec le couvercle et retourner dans le bateau et s'en aller. La laisser là en ôtant le couvercle et laisser faire la pluie et le vent était aussi une possibilité. Personne d'autre que lui ne saurait ce qu'il en avait fait. Il jeta un long regard vers l'amont. Trouver le bon endroit où la laisser lui semblait soudain dénué de sens. «Je suis parti dans la nuit avec cette idée, se dit-il, mais maintenant elle me paraît bien lointaine. Je n'arrive plus à la comprendre. Je ne crois plus qu'elle soit bonne. Je me souviens de l'avoir pensé, mais à présent je ne le pense plus.» Il ferma un instant les yeux. «Je crois surtout que je suis découragé.»

«Je suis un homme, se dit-il soudain en rouvrant les yeux, et rien n'a changé depuis que je le suis devenu. Je pensais affronter un jour ou l'autre les choses en homme, mais ça n'existe pas, ça. Je ne suis pas plus fort qu'avant, c'est dommage et c'est très mystérieux. C'est surtout dommage, parce que c'est maintenant que j'en aurais besoin. Par la force des choses, j'ai de l'expérience, mais je ne suis pas plus fort.»

«Sachs pense que je le suis, se dit-il. C'est très mystérieux, ça aussi, encore plus que tout le reste, mais c'est pourtant vrai. Je dois essayer de ressembler à l'idée qu'il se fait de moi, sans trop mentir.»

(...)

Publié dans Fiction

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Commenter cet article

nicole giroud 27/06/2014 18:48


Si j'osais, je vous recommanderais vivement Un repas en hiver... J'ai fait une critique sur mon blog mais ce n'est pas pour cela que je vous le recommande, mais parce que vous êtes
touchée par son écriture comme je l'ai été.


 

Emmanuelle Caminade 28/06/2014 11:32



Je note le titre, Merci Nicole.



Nicole Giroud 25/06/2014 21:52


Merci pour ce très beau commentaire.


L'écriture dense, poétique et épurée de cet auteur me touche beaucoup et vous avez très bien su rendre ce qu'elle a de si particulier. Merci pour les citations fort bien choisies.



Emmanuelle Caminade 27/06/2014 11:57



Je n'avais encore rien lu de cet auteur et ce roman m'a beaucoup touchée. Je vais maintenant lire son dernier livre.


Hubert Mingarelli viendra en octobre aux Cafés littéraires de Montélimar, ce qui sera l'occasion pour moi  de le rencontrer ...