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L'or des livres
La vie sexuelle d'un islamiste à Paris : un titre
un peu racoleur pour un livre original et drôle de Leïla Marouane qui n'a d'autre prétention que de nous divertir et, ma foi, y réussit assez bien !
Mohamed Ben Mokhtar, le héros et narrateur, est un Algérien éduqué dans la religion de ses ancêtres et naturalisé Français par son père. Encore puceau à quarante ans, il mène une double vie, à l'image de son cousin Driss le bigame.
Occupant un emploi supérieur et rémunérateur dans une banque des beaux quartiers parisiens, il s'évertue à se fondre dans ce milieu, doté d'un patronyme francisé à l'insu des siens , irrespectueux des préceptes de sa religion et prenant soin de se défriser le cheveu et de s'éclaircir le teint. Mais il rentre tous les soirs chez sa mère dans l'appartement de Saint-Ouen qu'ils occupent ensemble avec son frère cadet. Une mère veuve, instruite et dévote, plutôt envahissante, qui cherche à le marier et s'inquiète du fléchissement de ses ardeurs religieuses, lui citant sans cesse en exemple son jeune beau-frère, un «roumi» converti qui a troqué son prénom d'Alain pour Ali.
Dédoublements et métamorphoses sont au centre de cette famille algérienne vivant en France, une famille éclatée comptant également une fille mariée de force enfermée à Blida, en plein fief islamiste, et une aînée reniée par sa mère pour avoir épousé un Français et abandonné sa religion contrairement à la sacro-sainte petite dernière qui a converti son mari à la pratique de l'islam le plus strict.
Leyla Zineb Mechentel, journaliste franco-algérienne ayant vécu et fait ses études à Alger avant de se réfugier en France - après avoir été victime d'un attentat en 1990 – et d'y devenir écrivain sous le pseudonyme de Leïla Marouane , explore deux schizophrénies : celle d'une certaine bourgeoisie algérienne, souvent contrainte à s'exiler dans la peur , tiraillée entre les deux rives de la Méditerranée, entre traditions et modernité, et celle des écrivains, "voleurs de vies" partagés entre réalité et fiction se laissant peu à peu envahir par les personnages qu'ils sont censés manipuler. Et l'auteure semble surtout s'intéresser à la superposition de ces deux schizophrénies et au vertige qu'elle provoque. Une auteure qui prend un plaisir visible, et sans doute salutaire , à s'aventurer dans l'auto-fiction avec auto-dérision en se pastichant elle-même...
Leïla Marouane a la plume vive et caustique et un humour solide et réjouissant - même si elle abuse un peu du comique de répétition - et elle montre un talent certain à mettre en scène ses personnages.
Son livre aurait néanmoins gagné à être plus resserré. Elle attaque en effet sur un rythme enlevé qui vous emporte rapidement mais son récit se met à « patiner » dans les cinquante dernières pages de la première partie. Heureusement, elle reprend la main dans la seconde et termine brillamment la troisième en réussissant à garder intacte jusqu'au bout la surprise de sa «chute».
Il est difficile d'analyser l'intrigue et même de souligner l'originalité de la narration sans risquer d'ôter l'essentiel de l'intérêt du livre, aussi me contenterai-je de quelques indications résumant la teneur respective de ses trois grandes parties.
La première s'attache à la double vie de notre héros qui, enfin décidé à prendre son indépendance, acquiert un appartement chic à proximité de son travail et l'aménage luxueusement, bien décidé à s'y adonner à l'écriture et à la luxure. Ce pourquoi il se met à fréquenter le café de Flore où il fera sa première et décisive rencontre féminine, celle d'une Algérienne de plus de quarante ans qu'il surprend absorbée dans la lecture du livre d'une certaine Loubna Minbar.
La deuxième partie nous conte la difficile rupture d'avec sa mère - qui le harcèle de ses appels téléphoniques - et la métamorphose du héros en bobo capitaliste libéré abusant quelque peu de l'alcool et des somnifères . Diverses aventures féminines s'y succèdent avec de troublantes ressemblances et, peu à peu ,réalité, rêves et fiction s'entremêlent pour finir par se confondre totalement dans une troisième partie où tout s'emballe dans un chaos jubilatoire nous conduisant à l'apothéose finale.
La vie sexuelle d'un islamiste à Paris, Leïla Marouane, Albin Michel, août 2007, 320 p.
Pour consulter la biographie et la bibiographie de l'auteure :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Le%C3%AFla_Marouane
EXTRAITS :
Premières pages (p.11/12)
Ca m'a pris d'un coup, dit-il. J'étais à mon bureau, j'écoutais à peine mon client, mon regard ne se détachait pas du Dôme qui reluisait comme un mirage derrière la baie vitrée. Tu es à Paris sans y être. Une ombre qui traverse la ville. Matin après matin. Qui retrouve la grisaille de sa banlieue. Soir après soir. Paris brille pour les autres. Tu ternis chez les tiens. Tu en es là, mon vieux. A frôler le faste sans y goûter. A exister sans existence.
Je ne veux plus en être là, ai-je répété avec une frénésie telle qu'il me fallut de suite écourter le rendez-vous avec mon client.
Quelques minutes plus tard, affichant le sourire du parfait capitaliste, je raccompagnais le client. J'ai prévenu mon assistante que je m'absentais, et je suis sorti.
J'ai fumé une cigarette en regardant les passants, les devantures des magasins, les voitures... Puis j'ai un peu marché. Comme quelqu'un qui se dégourdit les jambes pour se vider la tête. La mienne bouillonnait, et mes pieds refusaient d'avancer.
J'ai de nouveau regardé les passants, j'ai jaugé les visages, comme si j'y cherchais
quelque encouragement puis, écartant toute pensée néfaste à mon projet, j'ai ordonné à mes pieds de continuer.
L'instant d'après, j'étais devant l'agence immobilière située à quelques mètres de la banque où je venais d'être affecté, rue de Sèvres. J'ai examiné la liste des locations, puis quelques photos
des intérieurs, enfin les loyers, des prix à quatre chiffres, à vous en couper le souffle. Mais j'étais prêt à tout. J'ai repéré un deux-trois pièces rue Saint-Placide, et j'ai poussé la porte de
l'agence.
C'était le 23 juin 2006, l'avant-dernier vendredi du mois. Au sortir de l'agence, alors qu'une brise balayait la ville, des coulées de sueur mouillaient ma chemise.
(...)
p.90/91
(...)
Les rares fois où j'étais venu au café de Flore, avec Driss, ou ma soeur, la reniée, nous nous mettions dans la salle ou à l'étage. La terrasse, c'est pour les ploucs ou les touristes, disait Driss en sirotant son cocktail sans alcool. Si tu veux voir de près la gauche caviar et celle de Marrakech, ces spécialistes des égalités entre les Français, qui n'ont pas encore guillotiné leur roi, qui ont relégué aux oubliettes Léon Blum, ou bien le couturier de Dior, ou encore le philosophe et sa poupée, évite la terrasse, disait ma soeur.
Ce jour-là, je n'avais d'yeux que pour le boulevard, je voulais l'apprécier en plaignant les gens tassés dans les bus, ceux agglutinés à la station de taxis, tout ce monde uniquement de passage à Saint-Germain. Des Prés. Alors que moi. Seulement à quelques minutes ( à pied) de mon appartement. De mon chez-moi. Car j'avais un CHEZ-MOI. Quelques soixante-quinze mètres carrés rien que pour moi. Pour moi tout seul.Comme un grand, poursuivais-je dans ma jubilation quand une place en terrasse s'est libérée. Tant pis si je n'avais pas face à moi le philosophe et sa Barbie, ni Pierrot le Moscovite, naguère le conseiller du socialiste démissionnaire, qui habite ta rue ( ...)
p.163/165
(...)
Parce que j'ai failli m'étrangler avec une bouchée de nouilles brusquement, elle a changé de sujet, m'annonçant qu'elle avait lu Djamila et sa mère, ce livre qu'elle feuilletait au Flore, qui avait attiré mon attention, m'avait-elle rappelé, et qu'elle connaissait personnellement son auteur. Qu'elles se connaissaient d'Alger. De la fac de lettres. Et qu'à Paris, la romancière l'avait hébergée, mettant un terme à ses errances, l'aidant dans ses démarches, et tout ça. Qu'à la sortie de son premier roman, elle vivait toujours sous son toit, mais qu'à cause d'un journaliste qui avait signalé que le livre était signé d'un pseudonyme, insinuant, par ailleurs, que son auteur n'en écrirait pas d'autre, Loubna Minbar avait sombré dans une paranoïa digne d'un internement psychiatrique, voyant des tueurs partout, un homme en imperméable sous sa fenêtre, un autre qui la talonnait dans Paris, n'ouvrant plus sa porte ni ses volets, ne mettant plus le nez dehors, même pas pour aller à son travail, perdant ainsi le boulot qui, en sus des piges qu'elle écrivait ça et là pour des journaux, qu'elle signait de son vrai nom, lui permettait de payer son loyer et sa nourriture. Puis, apprenant qu'un historien spécialiste de l'Algérie, suite à des menaces, avait dû accepter un poste au Vietnâm, prise de panique, presque folle, elle avait quitté Paris pour entamer d'autres exils, Sidi-Bou-Saïd, Berlin, Zurich, Hambourg, et que de ce fait, elle, Hadda Bouchnaffa, s'était de nouveau retrouvée à la rue.
Pensant à mon projet de bouquin, le taisant, je lui ai demandé les coordonnées de son amie. Mais elle a refusé de me les donner, avançant que la romancière s'embastillait pour écrire, qu'elle voyageait beaucoup, non plus pour fuir, mais pour ses livres traduits dans plusieurs pays, et que, de toute façon, plus aucun de ses amis ne la voyait. Qu'une fois tout fini, elle passait à autre chose.
(...)
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