"Le chien d'Ulysse", de Salim Bachi

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Comme Nedjma (1) de Kateb Yacine auquel il emprunte de nombreux éléments, Le chien d'Ulysse s'inscrit dans un univers mythique où s'enchâssent et se répondent plusieurs histoires, où se mêlent le passé et le présent, le rêve et la réalité. Et Salim Bachi y invite les nombreuses lectures qui ont façonné son imaginaire, à commencer par celles d'Homère et de Joyce.

A partir d'une unique journée (2), quatrième anniversaire de l'assassinat du Président Boudiaf (3), une habile construction en miroir multipliant les flashes-back ramène le temps à la vision circulaire de cette grosse horloge menaçante - et quasi surréaliste - de la gare de Cyrtha sous laquelle Hocine et Mourad , deux étudiants, se sont donnés rendez-vous le matin pour prendre le train vers l'université. Les deux amis se rendent d'abord chez leur professeur de littérature Ali Khan dont ils convoitent la belle femme, Amel, chacun à leur manière car ce dernier doit leur présenter son ami d'enfance, le journaliste Hamid Kaïm. Puis ils rencontrent le capitaine Smard - un haut dignitaire de l'armée désireux de les enrôler - chez leurs copains Rachid Hichba et Poisson. Une journée  prolongée pour Hocine qui travaille aussi comme réceptionniste dans un hôtel. Renvoyé de son emploi,  il errera en effet dans la ville, se retrouvera au poste, d'où Seyf, un étudiant devenu policier, le tirera et terminera la soirée dans une boîte de nuit (4) peuplée de sirènes accortes  - où se retrouve une jeunesse sans repères - avant de rentrer chez lui .

(1) Prénom repris pour un des personnages secondaires de ce roman , et qui signifie "étoile" en arabe. (2) Comme dans l'Ulysse de Joyce, justement. (3) Le Président Boudiaf a été assassiné à Annaba le 29 juin 1992, une date pivot de ce roman comme le 8 mai 1945 (massacres de Sétif) dans celui de Kateb Yacine. (4) Encore un clin d'oeil à Joyce...

Dans ce premier roman très remarqué lors de sa publication en 2001, Salim Bachi, jeune écrivain algérien vivant depuis peu en France, bâtit un formidable univers romanesque, un espace démultiplié à la temporalité éclatée dont chaque élément, tout en reflétant l'Algérie contemporaine,  se réfracte à l'infini. En érigeant Cyrtha, cette ville à la frontière du réel et de l'imaginaire, de l'actualité et de l'histoire, du conscient et de l'inconscient, dans les dédales de laquelle erre son héros, en retraçant l'Odyssée d'Hocine, enrichie de tous  les  récits des personnages rencontrés, l'auteur, tel Marco Polo scrutant les étoiles à la recherche de Cipango, se fait Shéhérazade narrant au grand Khan ses villes invisibles (5) aux noms de femmes, une de ces mille et une nuits. Cyrtha, "femme-ville", à la fois mère protectrice de ses remparts et femme désirée et fantasmée, ogresse terrifiante évoquant la tradition orale berbère ! Cyrtha, ventre maternel et antre du minotaure, ville-labyrinthe dont on voudrait s'extraire en saisissant le fil ténu tendu par Ariane : une allégorie de l'Algérie émaillée de références culturelles, et surtout littéraires, mêlant l'Orient et l'Occident, un monde universel et intemporel...

Plus d'avenir pour l'Algérie, le Temps (6), ce monstre, dévore ses propres enfants . Il s'est arrêté ce fameux jour du 29 juin 1992 en figeant tout espoir : la lumière n'arrive même plus à éclairer le Christ  (7).   La peste (8) s'est répandue dans la ville, introduite en son sein par ses propres habitants à l'instar des antiques Troyens. Dieu est mort et l'homme libre s'est fait diable (9). Et si le héros échappe au cyclope en rusant , en s'évadant dans le passé et dans les rêves , en étant Personne et tous à la fois , Ithaque ne lui sera pas rendue pour autant: impossible de rentrer chez soi sans se faire tuer par les siens. L' Odyssée hallucinée de cet Ulysse algérien ayant abusé du shit s'achèvera dans la nuit , une nuit où seul Argos reconnaîtra son maître qui rejoindra ces constellations qui dansent dans le ciel et racontent l'histoire éternelle des hommes ...

(5) De nombreux éléments m'ont évoqué Les villes invisibles d'Italo Calvino, un roman inspiré du Livre des merveilles de Marco Polo et des Mille et une nuits.    (6) Dans la mythologie grecque, Cronos, roi des Titans qui a jeté ses frères les cyclopes dans le Tartare, dévore ses enfants pour ne pas être détrôné... L'auteur en faisant du Temps un cyclope me semble s'amuser à exploiter la confusion entre Cronos et son homophone Chronos , divinité du temps... (7) S. Bachi décrit une reproduction du fameux Christ au tombeau d' Hans Holbein le jeune (cf reproduction ci-dessous) , tableau dont Dostoïevski  fait une longue description dans L'Idiot  où  son héros, le prince Mychkine s'exclame : « Mais, ce tableau, il serait capable de vous faire perdre la foi. » (8) La peste est une métaphore du nazisme dans le roman de Camus et de l'intégrisme islamiste dans celui-ci. (9) Allusion à la pièce de Sartre Le diable et le bon Dieu , dans laquelle l'auteur veut démontrer qu'en l'absence de Dieu l'homme est libre et responsable de ses choix.

 

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L'Odyssée éclatée d'un Ulysse multiple

Le chien d'Ulysse est un récit épique non linéaire se déroulant en des lieux et à des époques multiples qui se superposent et se confondent, un récit dont le héros se dédouble et les personnages se mêlent.

C'est le récit d'une errance géographique dans une cité imaginaire réunissant trois villes algériennes sous un vocable à connotation grecque évoquant la Cirta numide : Constantine bâtie sur "son rocher en pain de sucre" et ses ponts enjambant les ravins, Annaba et sa banlieue - où grandit l'auteur -, ouverte sur "la mer infinie et écumeuse" tout comme Alger dont sont évoquées l'université et la gare. Une errance qui se prolonge à l'étranger , en Europe et jusqu'en Inde et en Chine par les voix de Rachid Hichba et de Poisson et les récits d'Ali Khan et de son ami Hamid Kaïm.

C'est également un voyage dans l'histoire proche et lointaine de ces villes  et  dans les mythes universels de l'humanité que l'auteur sollicite sans cesse,  ainsi qu'une quête identitaire : celle d'un pays et celle d'un homme qui, comme les autres hommes, cherche sa place dans un monde auquel il tente de donner un sens ou dont il cherche à éclairer le non-sens.

Ce récit procède aussi d'une narration fragmentée. Ce sont, en fait, plusieurs récits qui s'imbriquent car Hocine, le narrateur principal, cède souvent le relais à son ami Mourad, à son professeur "et mentor" (10) Ali Khan ou à Hamid Kaïm qui tiennent tous deux des carnets. Sans compter les interventions plus modestes des personnages secondaires. Et il est parfois difficile d'identifier le narrateur tant les voix s'entremêlent, Hocine racontant de plus les autres comme s'il parlait de lui.

Le quatuor narratif composé de deux paires d'amis  semble n'être qu'un même personnage qui se dédouble et se réfracte.  Hocine/Ulysse se confond avec Mourad - lui-même double manifeste de l'auteur (11) - dont il devine les pensées et les fantasmes les plus intimes. Deux facettes opposées car Hocine ne vit pas à travers les livres et "aime les femmes et pas au figuré comme Mourad". Mais ce dernier l'incitant à lire et à écrire comme lui, il en vient à prendre des notes dans un journal.

A ce premier duo répondent les amis d'enfance inséparables qui "ont à peu près les mêmes initiales" et tiennent aussi des carnets , des hommes aux expériences similaires : Ali Khan restant marqué par la mort de sa jeune soeur emportée par la maladie et Hamid Kaïm par l'enlèvement - ou plutôt la trahison - d'une femme aimée. Et les deux paires s'entremêlent. Hamid, comme Hocine , s'évade dans le passé et "dans les rêveries de l'opium" plus que dans celles du shit. Ali Kahn est "rempli des rêves de son enfance" et Mourad "s'abime dans une rêverie sur Amel". Hamid et Mourad sont chacun fils unique et Hocine se qualifie de "seul, veuf et ténébreux"(12), termes qui conviendraient mieux à Hamid...

(10) Mentor était le précepteur de Télémaque ! (11) Mourad écrit des poèmes et se targue de devenir un grand écrivain. Il a écrit une nouvelle dans un journal français, tout comme Salim Bachi dont la nouvelle parue dans le Monde diplomatique en 1995 a été primée...Et, à la fin du livre, il apparaît malicieusement comme l'écrivain omniscient qui sait tout des personnages du roman... (12) El Desdichado ( Le malheureux ), poème  significatif de Gérard de Nerval :

Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé

Porte le soleil noir de la mélancolie.
 (...)

Une utilisation des mythes pour dire l'Algérie sans sombrer dans la mélancolie

Après les émeutes d'octobre 1988 et l'immense espoir réduit à néant en 1992, comment dire la violence qui ensanglanta l'Algérie dans ces années 1990, cette guerre fratricide dans laquelle s'est enfoncée un pays livré à la cupidité des prétendants et au fanatisme des intégristes ? Comment montrer le mal-être profond de cette jeunesse désoeuvrée et sans repères plongée dans l'enfer après la mort du Président Boudiaf ? Comment avouer les compromissions et les trahisons, l'aveuglement et la peur, la lâcheté ? En écrivant. En prenant du recul, en recourant aux mythes pour mettre ces événements  à distance, pour comprendre le présent et éclairer la complexité, l'absurdité du monde et la faiblesse de la nature humaine.

Le chien d'Ulysse est une épopée tragique qui tourne mal pour son héros. Mais Salim Bachi, comme son personnage Hamid Kaïm,  ne propose "pas le désespoir" mais plutôt "la lucidité". Pour affronter le mal, ces violences monstrueuses dont les hommes se rendent responsables. Prenant modèle sur l'épopée satirique de Joyce, il s'emploie à revivifier les mythes en les parodiant , en inversant les rôles avec fantaisie et dérision, en montrant des héros bien communs et des monstres bien humains comparés à la monstruosité des hommes. Faisant preuve, comme son illustre prédécesseur, d'une grande érudition et de beaucoup d'humour, il multiplie les clins d'oeil et les citations , s'amusant même à les détourner, n'hésitant pas à jouer sur les mots, sur leur sens, leur sonorité et leur écriture...

On est emporté par la vitalité de ce style contrasté qui associe une langue ample et poétique, baroque et flamboyante, et des dialogues familiers et drôles, incisifs et vigoureux. On ressent, sous la souffrance, la désillusion et  la mélancolie , le plaisir ludique - et communicatif- d'un auteur qui, avec une maîtrise stupéfiante sous des apparences décousues, construit un univers romanesque jubilatoire : Cyrtha, "une  érection monumentale" et "splendide" qui défie le temps !

 

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Le chien d'Ulysse, Salim Bachi, Gallimard 2001, 258 p.

 

Biographie et bibliographie de l'auteur : 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Salim_Bachi

 

EXTRAITS :

p.15/17

(...)

     Des cheveux blonds, des yeux noisettes, un visage avenant m'eussent assuré ,ailleurs, la bienveillance des femmes. Dans Cyrtha, la femelle, enrégimentée, vit en cage. Je ne manque pas de coeur. Affligé d'une famille pléthorique, je me démène pour creuser ma voie. Je cherche de la quiétude en pleine tourmente.Vaine recherche. Les considérations d'un nourrisson ne vont pas plus loin que son bol alimentaire ou fécal. J'en veux à ma mère, à mon père aussi, de m'avoir conçu si nombreux. Mourad envie mon état d'aîné noyé dans la multitude. Mourad est fils unique, un vrai de vrai, une hérésie dans ce magnifique coin de terre. Magnifique? Mon cul, oui.

     Parfois je me laisse aller à des écarts de langage. Essayez de conserver votre vernis d'éducation quand votre frère de trois ans tente d'escalader le promontoire de votre jambe en s'agrippant à vos cheveux, quand votre soeur de quinze ans se plante devant la télévision pour suivre les ébats imaginaires d'amants égyptiens décatis, quand votre mère vous maudit parce que selon elle vous engloutissez la fortune familiale en dévorant comme un cannibale. Considérez tout cela. Si le coeur vous en dit encore, jetez-moi la pierre, l'eau du bain et la femme adultère à la figure.

     Souvent, la nuit, avant le retour de mon père, j'allume la télé. J'emploie des ruses d'Indien sur le sentier de la guerre pour procéder sans bruit et ne pas réveiller mes frères. Nous dormons dans le salon, sur des matelas en laine. Quand j'y parviens, coeur battant, j'observe les relations charnelles, ô tristement charnelles, d'acteurs montés comme des chevaux, justement chevauchant de gentes dames à la croupe rebondie.
     Si par miracle mon frère ne s'est pas réveillé entre-temps, si ma mère, prise d'une envie soudaine de chocolat – elle est encore enceinte -, ne s'est pas jetée dans le salon en quête du précieux aliment, si ma soeur somnambule n'a pas grimpé sur le placard en poussant de grands cris de putois en rut, si aucun de ces plats événements ne s'est produit pendant le visionnage du film, une splendide érection soulèvera le drap blanc qui me couvre des pieds à la tête. Il faudra me munir alors de patience, déployer l'intelligence d'un chacal, pour traverser dans l'obscurité le couloir qui me mènera au paradis : j'y déverserai mon foutre.
     La semaine dernière, sur le chemin des toilettes, je me suis étalé au milieu de l'attirail de mon père. Bien entendu, toute la maisonnée monta en ligne; je me vautrais misérablement entre un fusil-mitrailleur, un automatique, une cartouchière et une érection monumentale.

- Salaud! Hurla ma mère, au bord de la crise hystérique.

     Mon père, digne, s'en alla dormir. Mes frères et mes soeurs examinaient mon anatomie en pouffant de rire. La télé grésillait dans le salon. Bite en berne, je repartis me coucher, non sans avoir donné un grand coup de pied dans l'écran. Une jeune femme me regarda en gémissant de plaisir.

 

p.70/71

(...)

     Mourad grimpa sur la petite table et exécuta un entrechat. La porcelaine s'envola. Amel Khan faillit étouffer. Ensuite il tendit un bras en l'air, et du poing surgit en direction de l'homme qui venait d'arriver un index accusateur :

- Sauf lui, ô digne FIS de Jugurtha!

- Un sang impur ne coule-t-il pas dans tes veines? Ne pus-je m'empêcher d'ajouter.

     Ils s'esclaffèrent, trop heureux de pouvoir contempler l'exacte réplique d'un ancien ministre du pétrole et du gaz qui , pétaradant et hurlant, les abreuvait de phrases ridicules sur les valeurs éternelles du peuple algérien.

- Je le confesse, dit Hamid Kaïm sur un ton un peu repentant. Ma mère n'est pas kabyle.

- Je vous le disais bien... Je vous le disais bien! rugit Mourad en roulant des yeux. Arabisez-le pour mieux le détruire, écrivait Ibn Khaldun.

- Hérétiques! lança le journaliste.

Prise de fou rire, Amel Khan tomba à la renverse. Sa jupe remonta sur ses cuisses. Mourad et moi ne perdîmes rien du spectacle. Elle surprit le regard d'épervier de Mourad et s'arrangea. Elle avait rougi. Etrange.

     Quand tout le monde se fut calmé, Ali Khan demanda :

- Vous vous souvenez des obsèques de Boumédienne?

- Ils pleuraient tous, dit Kaïm, se souvenant de la foule impressionnante qui avait accompagné le leader à sa dernière demeure.

Comment se peut-il qu'un être qui a bâillonné toute expression, veillé à ce que personne ne lui tînt tête, soit pleuré par ceux-là mêmes qui l'avaient subi au plus profond de leur chair? Le divin père abandonnait son troupeau. Ainsi soit-il. Ils remirent, soulagés, les rênes de leur destinée entre les mains d'enfants pervers : l'aigle avait produit une couvée d'oisillons gloutons.

- Dégoûtés , nous voyageâmes, mentit Ali Khan.

- Sur toutes les faces de ce vaste monde, ajouta Hamid Kaïm.

 

p.107/109

(...)

     Les ruelles de Cyrtha étaient désertes. Sur les maisons, une croix rouge signait la mise en quarantaine; des bardeaux métalliques maintenaient les portes closes; les survivants, apeurés, racontaient qu'on y enfermait ensemble malades et personnes robustes, la sanie avec la fraîcheur; le dey ordonnait à ses troupes de contenir le fléau; lui-même, disait-on encore, se cloîtrait dans ses appartements et ne recevait personne; il ne rejoignait plus ses femmes la nuit; et sa favorite se languissait, fiévreuse, consumée par un mal atroce, sans comparaison aucune avec la peste qui dévastait la ville : ses jeunes amants s'étaient éteints les uns après les autres; à présent, les nuits engourdissaient ses flancs où s'éveillait , jadis, l'aiguillon de la chair qu'elle portait comme un flambeau, haut dans le ciel nocturne, dressé dans l'évanescence du jasmin et de l'ambre; le dey, cette tortue, se repaissait des flammèches et des cendres; maintenant, assoupie comme une araignée, elle se traînait dans ses appartements, lasse, regrettant d'être en vie, tissant et retissant le fil de sa lascivité, se nourrissant des morts, comme Cyrtha, qui engloutissait chaque jour un bon millier de mauvais sujets et les recrachait dans ses venelles où flottait depuis des mois une insoutenable odeur de macération – les corps pourrissaient au soleil; le port gisait, inerte; et les navires ne croisaient que de loin en loin; parfois, une voile se dirigeait hardiment vers l'embouchure, à l'endroit exact où tentaient de se rejoindre les bras des remparts en une étreinte avortée depuis que la cité existait, deux millénaires; mais le frêle esquif, comme pris de remords, renâclait, se laissait ballotter un temps par les flots, un instant se décidait à rejoindre la quai, puis se détournait d'une ville et d'une darse fantomatique; il reprenait sa route, sous le soleil de bronze, l'étrave fendant l'écume verte, voiles détournées de la monstruosité empestée, de Cyrtha rendue plus redoutable par la maladie que par la piraterie; (...)

p. 238/240

(...)

     Les rues de Cyrtha dormaient.Je tremblais en essayant d'avancer dans la nuit. Un filet de sang coulait sur ma joue, mes lèvres et mes dents. Personne n'osait se balader à cette heure tardive. Depuis le début des événements, on ne s'attardait guère la nuit à Cyrtha. Combien ont été assassinés par mégarde? Comme ce fou. Ithaque : un nom aux sonorités exotiques. Il cherchait son chemin à travers les méandres de son esprit. Comme moi. Et la ville, enchevêtrée, ressemblait à son esprit. Un embrouillamini de ruelles, de venelles glissantes – on n'y distinguait pas un homme – parcourait la face vieillie de Cyrtha. Ithaque devait ressembler à ce cancer de pierres. Traverser une mer pour finir dans les bras d'une monstruosité. Le fou raisonnait juste. Chercher cette cité, c'était retourner sur les lieux mêmes de sa folie, retrouver le noeud premier. Serpents, emmêlés sur un cadavre, luisaient, à trois heures du matin, sur ma peau, mes rêves.

     Le voyage traînait, se détendait, languissait comme une luxurieuse. Et Cyrtha me semblait lointaine, à l'image d'un songe dont la tonalité particulière se serait perdue, effacée par le temps, emportée par la brise. Une ou deux feuilles de mon journal m'échappèrent. Je les ramassai en hâte. Qu'il reste quelque chose de cette journée! Qu'elle ne se délite pas comme les ombres du soir! Ulysse danse sur les flots. Son vaisseau brise l'écume. Soufflent les vents contraires, alizés, ouragans. Il n'en continuera pas moins son chemin. Les voyages s'éternisent, tout le monde le sait.

     Chez moi, mes frères montent la garde. L'ancien moudjahid doit ratisser le maquis qui entoure Cyrtha. Dans le quartier, personne n'ignore les activités de mon père, ni son emploi du temps, d'ailleurs. Des familles ont été décimées parce qu'un de ses membres travaillait comme flic, gendarme ou patriote. Lorsqu'il revint chez lui, plein d'usage et de raison, Ulysse égorgea les maquereaux de sa femme. Par le fil du rasoir, il les passa tous. Mais il n'y avait pas d'enfants parmi eux. Il épargna la descendance de ses ennemis. Ou alors la légende tait un fait si peu glorieux. Ulysse vogue sur la mer Egée. L'étrave de son navire creuse un sillon profond, tout de nacre.

     Je me souviens d'un jour semblable à celui-ci. Il y a quatre ans et quelques heures maintenant. Mohamed Boudiaf recevait une rafale de mitraillette. Quatre années d'une vie pleine, la mienne.Il n'y eut pas d'accomplissement. J'y perdis ma fortune. Certes, elle ne pesait pas lourd. Une jeunesse. Des illusions. L'espoir. Depuis ce jour, je tâtonne, j'avance en crabe. Mon dos contre les murs sales de Cyrtha, je colimaçonne. Pas d'ailes pour m'en extraire. Elles ont été rognées par le destin, qui nous conçut souffrants.Je m'assis sur un trottoir et sur quelques feuilles déposai ces pensées.. Très vite, des lignes torturées recouvrirent la page. Signes dans la douleur et le froid.Sur ma joue perlaient des larmes de sang. Tour finissait mal à Cyrtha. C'était écrit.

     Dans notre croyance, l'homme, avant de vivre, lit le compte rendu exact de son existence future. Quelle dérision! Pourquoi ne déchiffrais-je pas mes errances dans le ciel ? Sans doute une rémanence des temps antéislamiques. Des bédouins croyaient lire sur la voûte céleste la destinée de leurs caravanes pendant que leurs poètes chantaient un amour perdu, sur les vestiges d'un campement. J'inscrivis tout cela : les nomades, le désert, la nuit, le ciel. Emeraudes, Pierreries. Sur un trottoir de Cyrtha l'endormie, j'écrivais. Mourad m'enjoignais souvent de prendre la plume et de lire.

- Lis, me disait-il. Lis! Au nom de celui qui...

- D'accord! Me fais pas chier! Je lirai.

     Et j'écrirai aussi, un soir, sur le passé humide d'une ville morte. Ruines laissées au chant du poète. Comme le rhapsode, je pleurerai la poule qui m'ouvrit ses cuisses ruisselantes et me tendit son ventre. Nedjma peut-être ? Hamid Kaïm me donnait envie de rire avec l'histoire de Samira. J'avais mal à la tête, l'ivresse me montait à l'âme, Je me traînais.

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Publié dans Fiction

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roland 08/11/2010 18:11



Voilà une littérature bien alléchante ; une belle langue, une écriture dense, de l'humour et un soupçon d'autodérision propres à donner un plaisir certain.