"Le clocher de Kaliazine", d'Alexandre Soljenitsyne

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Le clocher de Kaliazine, ce petit recueil d'études et de miniatures dont la longueur n'excède pas une page et demie vient nous rappeler qu'Alexandre Soljenitsyne n'était pas seulement un romancier mais aussi  un poète en nous permettant d'admirer sa maîtrise de la forme courte.

Ce sont en fait deux séries de textes poétiques écrits à trente ans d'intervalle dont les dix-sept premiers, datant 1958 à 1960 sont déjà parus dans leur traduction française en 1971 (1) , tandis que les onze suivants, écrits de 1996 à 1998 et traduits par un autre traducteur (2), furent publiés pour la première fois en septembre 2004, quelques années à peine avant la mort du célèbre écrivain russe (3).


L'amour de la nature et de la Russie et une profonde croyance religieuse imprègnent ces textes emplis de simplicité et d'humilité mais aussi d'une légère dérision, des textes menés rondement d'une écriture sensible et sensuelle, vivante – prenant souvent le lecteur à témoin -, qui s'inscrivent totalement dans le registre lyrique.

Mais la tonalité de cette prose poétique diffère sensiblement d'une série à l'autre. Car en trente ans, beaucoup de choses ont changé, l'Union soviétique a disparu et l'état d'esprit reflété par ces textes écrits dans la patrie de leur auteur, les uns avant son expulsion en 1974 et les autres après son retour en 1994, semble bien différent.

On passe ainsi de l'exaltation un peu angélique et manichéenne d'un paradis perdu s'opposant au froid matérialisme dominant, à une vision beaucoup plus large et nuancée intégrant l'ombre et la lumière, et on ne décèle plus dans les derniers textes la moindre amertume ni le moindre jugement de ses contemporains.

Ce qui a  changé aussi, c'est l'âge de l'auteur! On passe ainsi également du regret à l'acceptation et à une paisible méditation sur le temps car Soljenitsyne se savait parvenu au «crépuscule» de sa vie et était plus proche de son «mystère», il commençait manifestement à se détacher de ce monde à la manière de Lucrèce. Et il émane de ces derniers textes une sagesse et une sérénité très apaisante.

 

 

1) Aux éditions Juillard,dans la traduction de Lucile Nivat

 

2) Alexandre Soljenitzyne est mort en mai 2008

 

3) Traduction de Nikita Struve pour la Librairie Anthème Fayard, 2004

 

 

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Le clocher de Kaliazine, Alexandre Soljenitsyne , Fayard, Points, avril 2009, 70 p.

 

 

A propos de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Soljenitsyne

 

 


 

Extraits :


Les textes marqués d'une astérisque

appartiennent à la première série de textes

publiée en 1971


 

Moyens de locomotion*

p.31


N'avions-nous pas le cheval, son dos cambré, le claquement de ses sabots, sa crinière déployée, son oeil étincelant et intelligent ? N'avions-nous pas le chameau, cygne à la double bosse, vieux sage au pas lent, le rictus de la connaissance sur ses grandes lèvres rondes ? Et le bourricot que j'allais oublier, sa détermination patiente, ses vivantes et caressantes oreilles ...
Or, qu'avons-nous élu ? ... La chose que voici, la plus hideuse des créations terrestres, pattes rapides en caoutchouc, yeux morts, en verre, mufle à ailettes, obtus, caisse de fer en forme de bosse que ni l'ivresse de la steppe, ni les odeurs des herbes, ni l'amour pour la pouliche, ni l'affection du maître ne feront hennir. Cette chose grince de toute sa ferraille et crache à qui mieux mieux sa puante fumée violette.
Et alors ? ... Qui se ressemble s'assemble.


 

Nous, nous ne mourrons pas! *


p.41/42

 

Par-dessus tout nous redoutons maintenant les morts et la mort.

S'il y a une mort dans une famille, nous nous retenons d'écrire, d'y aller : nous ne savons que dire d'elle, de la mort...

Mentionner le cimetière comme quelque chose de sérieux passe même pour honteux. Personne, à son travail, n'ira dire : "Je ne peux pas participer au dimanche ouvrier, je dois aller voir les miens au cimetière." Aller voir qui ne réclame pas à manger ? Voyons, ce n'est pas sérieux.

Transférer un mort d'une ville à l'autre ? C'est une lubie, et personne ne vous fournira de fourgon. On ne défile même plus dans les rues avec un orchestre, maintenant, en portant le cercueil : quand il s'agit d'un simple quidam, on le transporte rapidement en camion.

Naguère, dans nos cimetières, on déambulait les dimanches parmi les tombes, on chantait haut et clair en balançant des encensoirs parfumés. Dans les coeurs descendait la sérénité, la blessure de la mort inévitable ne les oppressait plus douloureusement. Les défunts semblaient nous sourire à demi de dessous leur petit tertre vert: "Ce n'est rien!...ce n'est rien!..."

Tandis qu'aujourd'hui, si le cimetière subsiste, il est invariablement muni de l'écriteau suivant : "Propriétaires des tombes, vous êtes priés de nettoyer les ordures de l'an dernier sous peine d'amende!" Mais la plupart du temps on y passe le rouleau, on les nivelle avec des bulldozers pour en faire des stades, des parcs de la culture.

(...)

 

Le mélèze


p.49

 

 

Un peu curieux, cet arbre !

A le regarder, c'est un résineux, oui, un résineux. Et bien de cette espèce ? Pas vraiment ! L'automne arrive, et tout autour les feuillus perdent leurs feuilles, comme s'ils périssaient. Alors, serait-ce par compassion ? Je ne vous abandonnerai pas ! Les miens se maintiendront facilement sans moi – et le voilà qui à son tour se dégarnit ! Mais dans l'amitié, dans la fête, dans le scintillement d'étincelles solaires.
Dire que son duramen, son coeur soit tendre ? Non plus : son tissu ligneux est des plus sûr au monde, une simple hache ne saurait l'entamer. Le mélèze est trop lourd pour être largué par les rivières, abandonné dans l'eau il ne pourrit pas, mais devient dur telles les pierres éternelles.

Et quand revient de nouveau, chaque année - don inattendu -, la tendre chaleur, un an de plus à nous accordé, on peut se reverdir - revenir vers les siens avec de soyeuses épines.
Il est aussi des humains de cette trempe.


 

Prière pour les défunts


p.69/70

 

 

C'est un leg d'une haute sagesse qui nous a été transmis par des hommes d'une sainte vie.

Dans notre jeunesse enjouée, entourés de nos proches, de nos parents, de nos amis, comment comprendre ce dessein ? Mais, avec les années qui passent...

Les parents sont partis, nos contemporains aussi. Où s'en sont-ils allés ?

Cela semble impénétrable, le comprendre ne nous sera pas accordé. Pourtant, avec une clarté comme par avance donnée, la lumière se fait : non, ils n'ont pas disparu.
Mais nous ne saurons rien de plus tant que nous serons envie. La prière pour leurs âmes projette, de nous vers eux, d'eux vers nous,  une arche immatérielle d'une portée universelle et d'une proximité sans obstacle. Les voici tout près, à les toucher! Irreconnaissables, mais, comme devant, si familiers! La distance des années n'est plus, ceux qui étaient plus âgés que nous, les voici désormais plus jeunes.
Quand nous nous concentrons, nous sentons leurs réponses, leurs hésitations, leurs avertissements. En retour, nous leur envoyons un peu de notre chaleur terrestre – qui sait, nous aussi nous pouvons les aider tant soit peu.
Et puis, n'est-ce pas la promesse de la rencontre ?

Publié dans Poésie

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