Mardi 31 août 2010 2 31 /08 /Août /2010 13:01

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C'est  la citation en exergue qui ouvre le dernier livre de Jérôme Ferrari (1) qui a fait resurgir Le Maître et Marguerite, instaurant subrepticement un dialogue entre les deux oeuvres et m'incitant à relire ce fabuleux roman de Mikhaïl Boulgakov. Une oeuvre monumentale de la littérature russe du XXème siècle qui a donné lieu à de multiples analyses de spécialistes avec lesquelles je n'ai pas la prétention de rivaliser. Pourquoi alors m'acharner à en proposer une énième lecture? Parce que chaque lecture est neuve, chaque sélection et combinaison d'éléments unique.  Et c'est le propre des grands textes de susciter d'innombrables interprétations qui font vivre la littérature et la perpétuent.


 (1) Où j'ai laissé mon âme, Actes Sud, août 2010

 

Un chef d'oeuvre ? Oui, sans aucun doute, ce qui n'interdit pas de formuler quelques réserves.


Lire Le Maître et Marguerite, c'est assister à un spectacle total.Tout est sollicité chez le lecteur : sa sensibilité, son imagination, son intelligence et sa culture.

J'ai ri aux nombreuses apparitions incongrues - celles du chat payant son ticket de tramway, de Marguerite survolant Moscou sur son balai ou de Natacha chevauchant le sévère Nikolaï Ivanovitch transformé en pourceau... - et je me suis divertie de toutes ces farces burlesques, de ces élégantes moscovites soudain mises à nu quand la magie cesse ou de ces roubles qui se muent en devises compromettantes qu'on s'empresse de cacher dans la bouche d'aération des toilettes... J'ai été émerveillée par les multiples clins d'oeil aux mythes et aux contes, à ces récits fabuleux ou sacrés, païens ou religieux. J'ai été touchée par les remords de Pilate réduit à partager sa solitude avec son chien fidèle et par la belle figure amoureuse de Marguerite. J'ai savouré ce foisonnement de citations littéraires ( aidée par les notes en bas de page), par ces évocations d'écrivains et d'oeuvres - russes le plus souvent - dont l'auteur reprend parfois des scènes ou des phrases entières. J'ai particulièrement goûté les références musicales abondantes, souvent très précises, auxquelles renvoie Boulgakov. Et  je me suis laissée entraîner avec délice dans le vertige de cette construction en abyme, de ces échos renvoyés en cascade, pleine d'admiration pour le grand instigateur et coordonnateur de ce chaos maîtrisé, dieu ou diable, peu importe !

 

Mais certaines descriptions un peu laborieuses m'ont ennuyée et j'avoue les avoir parcourues en diagonale ( la surabondance de détails tue la capacité imaginative et l'auteur la sollicite en général bien mieux par le comique de ses situations délirantes). Je me suis lassée de l'utilisation trop appuyée de certains procédés comme le recours systématique à des expressions familières  mentionnant le diable pour bien en souligner la "normalité". J'ai été agacée par ces longs passages consacrés à la médiocrité du monde littéraire soviétique et aux privilèges accordés aux écrivains officiels où Boulgakov semble un peu trop régler ses comptes personnels. Et je l'ai même trouvé parfois infantile, lui si érudit. Ainsi, quand Marguerite devenue sorcière se rend au domicile d'un critique ayant dénigré le Maître et s'évertue à tout casser , comme une enfant rageuse assouvissant sa vengeance, assiste-t-on à cette interminable destruction un peu navré pour l'auteur. Enfin, d'une manière générale, j'ai été gênée par l'égocentrisme  émanant de ce roman, qui me semble ôter  à la dénonciation de l'enfer stalinien une partie de sa force ( tout en illustrant  aussi  une des raisons qui lui permettait de se maintenir).


 

Le Maître et Marguerite démarre d'une intrigue simple pour développer un projet ambitieux à l'aide d'une architecture complexe.


A la fin d'une journée printanière, le diable débarque à Moscou qu'il met à feu et à sang en bouleversant toutes les certitudes d'une société matérialiste athée qui, avec l'arrogance scientiste, pense pouvoir maîtriser le monde et permettre d'avènement d'un homme nouveau en faisant table rase du passé. Dès le premier chapitre, ce roman diabolique placé sous le signe de la réversibilité du bien et du mal par une épigraphe empruntée au Faust de Goethe, annonce l'essentiel.

Woland, un étranger surgi de nulle part, parvient  à s'immiscer dans la conversation de deux écrivains, Berlioz (!), le rédacteur en chef d'une revue littéraire  et Ivan Nikolaïevitch Ponerief, le jeune poète prolétarien académique à qui il a commandé, à l'occasion de la fête de Pâque, un poème anti-religieux destiné à montrer que Jésus n'a jamais existé. Un diable capable de lire dans les pensées les plus secrètes et de prévoir l'avenir qui prétend avoir déjeuné avec Kant et affirme l'évidence de l'existence de Yesouah en entraînant ses deux interlocuteurs à Jérusalem pour les faire assister à l'entrevue de ce dernier avec Pilate sous le péristyle du palais d'Hérode, ce fameux Vendredi de Nisan...

Faisant fi des arguments rationalistes qui sous-tendent la folie stalinienne, Boulgakov recourt au fantastique pour en éclairer le non-sens. Il rend manifeste le surnaturel, montre le pouvoir de l'imaginaire sur le réel et affirme, par diable interposé, sa croyance en Dieu, sa foi en l'immortalité de l'âme et en la dimension sacrée de la littérature.

 

 

Une construction diaboliquement orchestrée


 

Ce qui donne à ce roman une puissance magistrale, c'est d'abord sa construction,  la complexité à la fois vertigineuse et harmonieuse de son architecture.


Trois récits principaux - qui eux-même se subdivisent  - se font écho : dans deux lieux différents et à deux époques très distantes  ( la Moscou stalinienne des années 1930 et la Jérusalem sous gouvernement de Ponce Pilate) , ainsi qu'en Enfer, espace intemporel semblant localisé -  de manière peu fortuite - dans le ciel surplombant Moscou. Trois récits à  la narration extérieure souvent relayée par celle des protagonistes , savamment orchestrés par le diable , intimement reliés par la symbolique de la semaine sainte durant laquelle ils se déroulent et par le personnage du Maître - double de Boulgakov - , un personnage qui  se fait également narrateur et dont le roman sera prétexte à un autre récit amplifiant encore la mise en abyme.


L'histoire principale se situe donc à Moscou, dans une ville perturbée et proprement renversée par Woland et ses acolytes qui en font apparaître les contradictions et les mensonges ,  tandis que le récit de ce même Woland nous transporte, lui, à Jérusalem où Pilate, le procurateur de Judée, soucieux de sa carrière, laisse crucifier Yesouah - bien que le sachant innocent -   et ne trouve plus la paix, torturé par la honte et le regret de sa lâcheté.

Le Maître, écrivain en butte aux tracasseries incessantes de l'Etat et du monde littéraire officiel, apparaît tard dans l'épisode moscovite. Dans un long flash-back, il raconte sa touchante aventure avec Marguerite au jeune poète Ivan Nikolaïevitch devenu son compagnon d'infortune dans un même asile psychiatrique ( après avoir été violemment perturbé par la mort de Berlioz réalisant les prédictions de Woland et surtout par l'apparition du procurateur). Il lui avoue comment, censuré et dénigré, désespéré et terrorisé, il a brûlé son manuscrit et a sombré aussi dans la folie, disparaissant pour se réfugier dans cet établissement. Et ce roman détruit qu'il n'arrivait pas à terminer reprenait justement le récit de Woland sur Ponce Pilate et Yesouah ( un récit inspiré de l'évangile de Mathieu, un disciple de Jésus qui interviendra en personne dans l'histoire...)


A côté de cet enchevêtrement mêlant Moscou à Jérusalem dans une même apocalypse révélatrice du divin, se déroule en Enfer le troisième récit, celui du bal où règne la belle Marguerite qui accepte d'accueillir le cortège des damnés invités par Satan pour retrouver la trace de son amant disparu. Un bal qui, comme la crucifixion de Yesouah dans le roman du Maître, a lieu une nuit de pleine lune, riche de connotations sataniques.

Marguerite obtiendra du diable la possibilité de sauver son amant  qui retrouvera son manuscrit et achèvera son roman en libérant son héros Pilate - pour lequel avait déjà intercédé Yesouah ressuscité car il avait lu le roman du Maître...



Une dénonciation de l'enfer stalinien


 

Mikhail Boulgakov lance une violente charge satirique contre le système stalinien, une dénonciation qui tire sa force de l'utilisation d'un comique reposant essentiellement sur le ressort du renversement - de l'inversion des situations et des rôles - et sur le recours au fantastique qui, mélangé au réel, en souligne toute l'absurdité , s'inscrivant ainsi dans la tradition russe illustrée par Pouchkine et surtout par Gogol - dont il était un grand admirateur -  ou même par Dostoïevski.

Woland, artiste illusionniste,  va donner en spectacle une société soviétique "sous hypnose collective". Un spectacle de clowns antipodistes ou de prestidigitation où tout ce qui fait le quotidien moscovite vire à la farce et au vaudeville tandis que les rêves et les pièces de théâtre ressemblent étrangement à la réalité.


Mais l'auteur aborde avec une grande prudence - certes bien compréhensible - la terreur stalinienne.

Les arrestations arbitraires et les nombreuses  disparitions ne sont évoquées qu'à mots couverts, de manière très allusive. Et l'auteur se contente  de décrire l'asile psychiatrique du professeur Stravinski (!)  comme le  symbole de la violence d'un régime qui marche sur la tête et annihile les consciences. Un établissement où se retrouvent les rares personnages encore sensés - ou ceux qui le sont redevenus suite aux interventions du diable - et dont l'éminent psychiatre et son équipe médicale semblent bien plus fous que leurs patients.

 

Boulgakov s'attarde longuement, par contre, sur "son" enfer stalinien, celui auquel il est confronté chaque jour  dans la ville de Moscou où il réside depuis le début des années 1920, dans son milieu  professionnel, le monde des lettres et du théâtre. Et cette ville semble avant tout peuplée de journalistes, d'écrivains et de critiques, d'artistes et de directeurs de salles... Il pourfend toutes les bassesses et les mesquineries, dénonce  les privilèges, fustigeant la médiocrité et l'hypocrisie, l'égoïsme et la cupidité  des hommes qui se préoccupent avant tout de leurs intérêts et cherchent à vivre le mieux possible, à échapper à la misère et à la promiscuité des appartements que l'on doit partager.

Dans ce monde, on semble ignorer l'existence des  ouvriers et des paysans (2). Dans ce roman dont l'écriture s'est étalée de 1928 au début des années 1940, le mot "koulak" n'est prononcé que deux fois, à titre d'insulte, par un des personnages. Pas une seule allusion au plus grand crime de Staline ! A la dékoulakisation , cette collectivisation forcée qui , notamment en Ukraine, pays natal de l'auteur,  s'est traduite par le massacre sur place de familles entières de paysans et par des déportations massives.  Rien sur cette grande famine planifiée qui en 1932 et 1933 entraîna la mort de plusieurs millions de personnes dans des conditions atroces !

Boulgakov, qui vécut à Kiev et y fit ses études de médecine,  pouvait-il ignorer ces faits (3) , même si le sujet était totalement tabou (4) ?  Ou avait-il été "envoûté" - comme le héros de Tout passe de Vassili Grossman - par la propagande stalinienne, par ces campagnes de presse présentant le koulak comme un parasite responsable de tous les malheurs ?  Il me semble que ce thème persistant de la lâcheté "source des pires crimes" , cette culpabilité passive  qui torture Pilate - un autre double de l'auteur - donne un élément de réponse.

Le roman de Boulgakov montre ainsi surtout que l'empire stalinien reposait  largement sur la lâcheté des hommes, celle "des hommes ordinaires",  et l'auteur  ne s'exclut sans doute pas du lot.

 

(2) Pourtant, la population des campagnes, décimée par la faim et réduite à la misère par les vagues de collectivisation avait afflué dans les villes et s'entassait notamment à Moscou.


(3) A.Koestler, alors journaliste résidant à Kharkov , avait connaissance de la situation . Il écrivit en 1944 : " Voyager dans les campagnes  était une tragique aventure. On voyait les paysans mendier le long des gares,  les mains et les pieds gonflés...on pouvait troquer un morceau de pain contre des mouchoirs brodés ukrainiens... A Kharkhov, les processions funèbres défilaient toute la journée sous les fenêtres de ma chambre d'hôtel".


4) A. Koestler, toujours en 1944: " A l'époque on ne permettait pas la plus petite allusion au véritable état des choses...L'immense terre était recouverte d'un manteau de silence."


 

Dieu, diable, amour et littérature


 

Le Maître et Marguerite est un livre marquant d'une richesse inépuisable, un livre complexe et même un peu schizophrène . On y parle beaucoup du diable et surtout, indirectement, de Dieu, de l'amour et de la miséricorde qui se révèle au travers d'une femme, Marguerite, et de la littérature.


C'est un roman à double tonalité servi par deux styles différents : un comique virulent, ironique, jubilatoire et terrifiant, à la fantaisie exubérante, mais aussi une gravité émouvante , douloureuse ou apaisée , soutenue par de belles images poétiques et oniriques ( qui s'exprime dans les passages concernant Pilate et Yesouah, ainsi que le Maître et Marguerite).

L'oeuvre ultime de Mikhaïl Boulgakov est un véritable feu d'artifice, un bouquet final derrière lequel pointe, non le désespoir, mais une certaine lassitude. Celle d'un écrivain épuisé qui, reprenant sans cesse son ouvrage depuis douze ans, supplie le Seigneur de lui permettre d'achever ce dernier avant sa mort (5). Celle d'un homme malade qui se sait condamné et aspire au repos. Un livre d'une importance capitale pour son auteur, très largement autobiographique et trop égocentré, traduisant à la fois l'orgueil d'un écrivain  - qui implicitement s'identifie à Gogol (6) - et l'humilité d'un homme conscient de sa lâcheté ( son attitude face à Staline n'était pas totalement irréprochable...)


Ce roman dénonciateur et parfois vindicatif m'apparaît aussi comme le livre testamentaire et initiatique d'un auteur désireux de laisser quelque chose à ceux qui restent : ce en quoi il croit toujours, ce qui peut sauver l'homme de la désespérance. Car si Boulgakov espère la fin de ses tourments terrestres, s'il se préoccupe de rédemption, de celle de Pilate et du Maître - et donc de la sienne -, il semble vouloir aussi sortir tous ces hommes faibles de leur "hypnose collective" en leur montrant qu'ils ne sont pas totalement abandonnés. Il initie ainsi, tout au long de ce roman, le jeune poète académique Ivan Nikolaïevitch - qui prendra  notamment conscience de l'indigence de ses vers et abandonnera toute prétention littéraire (7) - en lui témoignant qu'il existe "en ce bas monde" un amour "véritable", désintéressé et fidèle, un "éternel amour" et , surtout, une vraie littérature dont "les manuscrits ne brûlent pas" et à laquelle il se réfère abondamment.


Le Maître et Marguerite illustre la foi en Dieu de Boulgakov.

Le diable, quelle que soit l'étendue de ses pouvoirs, n'agit qu'en délégation : il est un instrument de la puissance divine. S'il donne à Marguerite la possibilité de sauver son amant, c'est que Yesouah a décidé du sort du Maître et de "celle qui l'a aimé et a souffert pour lui" , de celle qui a cru en son roman. La foi indéfectible de  Marguerite en l'oeuvre de son compagnon   redonne confiance à ce dernier et lui permet  - ainsi qu'à son héros Pilate - d'obtenir la miséricorde divine  car Yesouah a lu le roman du Maître.

Le salut par la littérature (8) !

 

(5) "Seigneur, aide-moi à terminer mon roman", griffonna Boulgakov, en 1931, au bas d'un de ses brouillons, un souhait, une nécessité  qu'il exprimera de nombreuses fois par la suite.


(6) Le Maître brûle ses manuscrits , comme Gogol  brûla les brouillons  de la deuxième partie des Ames mortes et comme Boulgakov  jettera au feu le premier manuscrit du Maître et Marguerite...


(7) Boulgakov affirme ainsi l'existence d'une hiérarchie de valeurs face à la médiocrité de l'uniformité imposée par la nouvelle culture.


(8) Dans la sixième et dernière rédaction, le Maître n'a plus le droit à "la lumière" comme Pilate, mais seulement à "l'éternel repos" - modification traduisant sans doute les remords de l'auteur pour une honteuse lâcheté, l'écriture (en 1936) d'une pièce édifiante sur la jeunesse de Staline...

C'est néanmoins  grâce à la lecture de son roman que Yesouah intercède pour Pilate , désireux de le voir le rejoindre sur le "chemin de lune".

 


 

un roman musical


 

Pour qui aime et connaît  l'opéra, lire Le Maître et Marguerite est un véritable enchantement . Boulgakov était un grand amateur de musique et notamment d'art lyrique, ce qui transparaît tout au long de ce roman et lui donne une dimension supplémentaire.

L'auteur y caractérise souvent les voix de ses personnages par leur tessiture ( baryton, ténor, soprano...) et y orchestre même un choeur ensorcelé. Il renvoie continuellement à des morceaux précis du répertoire lyrique - à l'Aïda de Verdi, au Boris Godounov de Moussorgski, au célèbre air du Veau d'or du Faust de Gounod, à la polonaise d'Eugène Onéguine ( par deux fois) ou à l'air d'Hermann de La Dame de Pique de Tchaikovski... -, références  que les passionnés d'opéra  auront le privilège d' entendre.

De plus, l'utilisation du mythe Faustien par l'auteur reporte régulièrement, non seulement au texte de Goethe et à la partition de Gounod que Boulgakov affectionnait particulièrement , mais encore à celle  de Berlioz, compositeur qu'il admirait profondément . ( Il écrivit même, paraît-il, une bonne partie du Maître et Marguerite sous l'emprise de La symphonie fantastique.) Rien d'étonnant alors à ce que, tant d'un point de vue thématique que stylistique , certains passages  m'aient évoqué La damnation de Faust  et aient résonné à mes oreilles sans que l'auteur y renvoie explicitement. 

 

Alors, pour terminer, je vous propose de voir et surtout d'écouter deux vidéos au climat très différent qui me semblent illustrer parfaitement Le Maître et Marguerite, deux vidéos très imparfaites mais qui avaient le mérite d'être les seules disponibles et de bénéficier d'une prise de son acceptable. ( Interprétation insipide des choeurs - surtout féminins - et défaut d'articulation notoire - que les sous-titres en japonais n'aideront pas à compenser ! - dans la première, en version concert. Décor et mise en scène surprenants mais difficiles à juger hors contexte dans la deuxième ...)

 

Hector Berlioz, La damnation de Faust


Légende dramatique en quatre parties d'après le Faust de Goethe, paroles de Gérard de Nerval, Almire Gandonnière et Hector Berlioz.

( Première création en concert en 1846 à l'Opéra comique , première représentation  scénique au théâtre de Monte-Carlo en 1893 )


1) Première vidéo :  Chute des damnés en enfer


Ce sont les   scènes XVIII et XIX de la quatrième partie ( Course à l'abîme  et Pandemonium ).

Une chevauchée démoniaque déchaînant l'orchestre dans un grand crescendo ( à rapprocher de celle d'Azazello, dans l'extrait 3 du Maître et Marguerite  que je cite plus loin ) , suivie de l'étrange et délirant Pandemonium, bien dans le ton  des diableries sarcastiques du roman...

 

Jean-Pierre Furlan,tenor (Faust)
Sir Willard White,bass-baritone (Mephistopheles)
Nikikai Chorus group
NHK Symphony Orchestra,Tokyo
Dirigé par Charles Dutoit

 

 

 

 

2) Deuxième vidéo : Dans le ciel


Il s'agit de la scène XX, Le Ciel et L' Apothéose de Marguerite  qui fait suite au Pandemonium et termine l'opéra de Berlioz.

Il manque toutefois le très court passage de l'Epilogue terminant la scène XIX, Sur la terre, commençant par les paroles "Alors l'Enfer se tut...." ( à rapprocher du début de l'extrait 5 que je cite ensuite ) pour enchaîner les deux vidéos.

Dans le ciel, un choeur de séraphins absout Marguerite l'infanticide car "elle a beaucoup aimé", l'arrachant à "ses terrestres douleurs". Un choeur sublime  qui pour moi retentit à deux moments :

- Quand Marguerite demande la grâce de Frieda l'infanticide (référence manifeste à la Margarete de Goethe)

- Et, surtout,  lors de ce beau passage que je cite dans l'extrait 5, à  la fin du dernier chapitre intitulé  Grâce et repos éternel, quand le Maître et Marguerite s'éloignent vers leur éternel repos et voient  se lever l'aube promise.

 

La Damnation de Faust, S. Cambreling, Fura del baus (théâtre extrème), Salzburg 1999, (DVD Juillet 2000)
avec le  Staatskapelle Berlin  et le Tölzer Knabenchor  ( soliste : Ludwig Mittelhammer)


 

 

 

 

Mikhail-Boulgakov.jpg

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, Robert Laffont 1968, traduit du Russe par Claude Ligny, collection  Pocket 1994, (dernier tirage avril 2009), 580 p.


 

5 EXTRAITS :


extrait 1, p.135/137


(...)

- J'ai à vous parler, dit Ivan Nikolaïevitch d'un air significatif.

- Je suis là pour cela, répondit Stravinski.

- Voilà ce qu'il y a, commença Ivan, sentant que son heure était venue. D'abord, on me prend pour un fou, et personne ne veut m'écouter!...

- Mais si, nous vous écoutons, et très attentivement, dit Stravinski d'un ton grave et rassurant.  Quant à vous prendre pour un fou, nous ne nous le permettrions en aucun cas.

- Alors, écoutez-moi : hier soir, à l'étang du Patriarche, j'ai rencontré un personnage mystérieux, un étranger sans l'être, qui savait d'avance que Berlioz allait mourir, et qui avait vu personnellement Ponce Pilate.

La suite du professeur écoutait le poète sans bouger et en silence.

-Pilate ? Celui qui ... vivait du temps de Jésus Christ ?  demanda Stravinski en plissant les yeux pour dévisager Ivan.

- Lui-même.

- Ah! Ah! dit Stravinski. Et ce Berlioz est mort sous un tramway ?

- Mais oui, justement, hier, j'étais là quand le tramway lui a coupé la tête. Or, cet énigmatique citoyen ...

- Celui qui connaît Ponce Pilate? demanda Stravinski qui, décidément, se distinguait par la vivacité de son intelligence.

- Précisément, confirma Ivan en examinant Stravinski. Donc, il avait dit d'avance qu'Annouchka avait renversé l'huile de tournesol... et c'est justement à cet endroit-là qu'il a glissé. Qu'est-ce que vous dites de ça, hein? demanda Ivan d'un air lourd de sous-entendus, avec un espoir que ses paroles produiraient une forte impression.

Mais il n'y eut aucune forte impression, et c'est en toute simplicité que Stravinski posa la question suivante :

- Qui est donc cette Annouchka ?

La question désarçonna un peu Ivan, dont le visage s'altéra.

- Mais Annouchka n'a aucune importance ici! dit-il nerveusement. Le diable le sait, qui elle est.  Une idiote quelconque, de la rue Sadovala. L'important, c'est qu'il connaissait d'avance, comprenez-vous, d'avance, le coup de l'huile de tournesol! Vous me comprenez?

- Je comprends parfaitement, répondit sérieusement Stravinski. ( Et, tapotant du bout des doigts le genou du poète, il ajouta :) Ne vous troublez pas et continuez.

- Je continue, dit Ivan en essayant de se mettre au diapason de Stravinski, car il savait maintenant, d'amère expérience, que seule une conduite pondérée pouvait lui être de quelque utilité. Donc cet affreux individu ( et il ment, quand il dit qu'il est consultant!) possède, en quelque sorte, un pouvoir extraordinaire!... Par exemple, vous lui courez après, et rien à faire pour le rattraper... Et, avec lui, il y a encore ce couple, qui n'est pas mal non plus, dans son genre : une espèce d'échalas avec des verres cassés, et ce chat, d'une taille incroyable, qui voyage tout seul en tramway. De plus - et Ivan, que personne n'interrompait, parlait avec une conviction et une chaleur sans cesse croissantes -, il était en personne sur la terrasse avec Ponce Pilate, cela ne fait absolument aucun doute. Alors, qu'est-ce que ça veut dire, hein? Il faut immédiatement le faire arrêter, sinon il causera des malheurs indescriptibles.
- Et c'est cela que vous cherchez - à le faire arrêter? Je vous ai bien compris? demanda Stravinski.

" Il est intelligent, pensa Ivan. Il faut reconnaître que parmi les intellectuels, on rencontre parfois, à titre exceptionnel, des gens intelligents. On ne peut le nier." (...)

 

 

Extrait 2, p.180/181

 

(...)

- Quant à celui-ci, reprit Fagot en montrant Bengalski du doigt, il commence à m'embêter! Il vient tout le temps se fourrer là où personne n'a besoin de lui, et gâche le spectacle avec ses commentaires qui ne tiennent pas debout! Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire de lui?

- Lui arracher la tête, proposa avec sévérité un spectateur des galeries.

- Hein ? Comment dites-vous? répondit aussitôt Fagot, saisissant au vol cette suggestion éminemment condamnable. Lui arracher la tête? C'est une idée! Béhémoth! cria-t-il au chat. Vas-y! Ein, zwei, drei!

Il se produisit alors quelque chose d'extraordinaire. Le poil se hérissa sur le dos du chat noir qui poussa un miaulement déchirant. Puis il se ramassa en boule, bondit, comme une panthère, à la poitrine de Bengalski, et de là sauta sur sa tête. Il se cramponna à la chevelure clairsemée du présentateur, et, dans un grouillement de ses grosses pattes, en deux tours, il arracha la tête du cou dodu, avec un hurlement sauvage.

Les deux mille cinq cents personnes présentes dans le théâtre poussèrent un seul cri. Des geysers de sang jailirent des artères rompues et retombèrent en pluie sur le plastron et l'habit. le corps sans tête exécuta quelques entrechats absurdes, puis s'affaissa sur le plancher.Dans la salle, des femmes jetèrent des cris hystériques. Le chat remit la tête à Fagot qui la saisit par les cheveux et la leva bien haut pour la montrer au public, et cette tête cria, d'une voix désespérée qu'on entendit dans tout le théâtre :

- Un docteur!

- En diras-tu encore des bêtises pareilles, hein? En diras-tu encore?  demanda Fagot, d'un ton plein de menaces, à la tête qui pleurait à chaude larmes.

- Non, je ne le ferai plus! râla la tête.

- Pour Dieu, cessez de le martyriser! lança une voix de femme dominant le vacarme, et le magicien se tourna vers la loge d'où était partie cette voix.

- Alors, citoyens,  qu'est-ce qu'on fait? On lui pardonne? demanda Fagot en s'adressant à la salle.

- On lui pardonne! On lui pardonne! crièrent d'abord quelques spectatrices, puis des hommes, puis tout le théâtre en choeur.

- Qu'ordonnez-vous, Messire? demanda Fagot en se tournant vers l'homme masqué.

- Eh bien..., répondit celui-ci d'un air pensif, il faut prendre ces gens comme ils sont... Ils aiment l'argent, mais il en a toujours été ainsi... L'humanité aime l'argent, qu'il soit fait de n'importe quoi : de parchemin, de papier,  de bronze ou d'or. Ils sont frivoles, bien sûr... mais bah!... la miséricorde trouve parfois le chemin de leur coeur... des gens ordinaires... comme ceux de jadis, s'ils n'étaient pas corrompus par la question du logement ... ( et à voix haute il ordonna :) Remettez cette tête en place!

(...)

 

Extrait 3, p.497/498

 

(...)

 

Près de la remise, en effet, trois chevaux noirs s'ébrouaient, bronchaient, et leurs sabots impatients projetaient des jets de terre. Marguerite fut la première à sauter en selle, suivie d'Azazello, puis du Maître. Avec un gémisement déchirant, la cuisinière leva la main pour faire un signe de croix, mais Azazello lui cria d'un ton menaçant :

- Je vais te couper la main! puis il siffla, et les chevaux, brisant les branchages des tilleuls, bondirent et s'enfoncèrent dans les nuages bas et noirs.

A ce moment, une épaisse fumée sortit de la fenêtre du sous-sol, et de la cour monta le cri faible et pitoyable de la cuisinière :

- Au feu...

Déjà les chevaux passaient au-dessus des toits de Moscou.

-Je voudrais faire mes adieux à la ville..., cria le Maître à Azazello qui chevauchait devant lui.

Le reste de sa phrase se perdit dans le fracas du tonnerre... Azazello acquiesça d'un signe de tête, et lança son cheval au galop. La nuée d'orage se rapprochait à toute allure des cavaliers volants mais nulle goutte de pluie ne s'en échappait.

Les voyageurs survolèrent un boulevard où ils virent de petites silhouettes courir pour se mettre à l'abri. Les premières gouttes tombaient. Puis ils survolèrent des tourbillons de fumée, tout ce qui restait de la maison de Griboïedov. Ils survolèrent la ville, que noyait déjà l'obscurité. Au-dessus d'eux jaillissaient des éclairs. Aux toits succéda un océan de verdure. Alors la pluie se déversa sans retenue , transformant les cavaliers en trois grosses bulles flottant dans l'eau.

(...)


Extrait 4, p. 509/510

 

(...)

- Que dit-il? demanda Marguerite, tandis qu'une ombre de compassion passait sur son visage parfaitement calme.

- Il dit toujours la même chose, répondit Woland. Il dit que même au clair de lune, il ne peut trouver la paix, et que sa tâche est détestable. Voilà ce qu'il dit toujours quand il ne dort pas, et quand il dort, il voit toujours la même chose : un chemin de lune, et il veut aller le long de ce chemin en conversant avec le détenu Ha-Nozri, parce qu'il affirme qu'il n'a pas eu le temps de tout lui dire jadis, en ce lointain jour de printemps, le quatorzième du mois de Nisan. Mais hélas, on ne sait trop pourquoi, il ne parvient pas à aller sur ce chemin, et personne ne vient à lui. Que faire alors? Il ne lui reste donc plus qu'à converser avec lui-même. Et comme il faut bien un peu de variété, il lui arrive  assez souvent d'ajouter à son discours sur la lune que ce qu'il hait le plus au monde, c'est son immortalité et sa célébrité inouïe. Et il ajoute qu'il échangerait volontiers son sort contre celui de ce vagabond déguenillé de Matthieu Lévi.

- Douze mille lune pour une seule lune jadis, n'est-ce  pas vraiment trop ? demanda Marguerite.

- Quoi? Cest l'histoire de Frieda qui recommence? mais, soyez rassurée, Marguerite. Toutes choses seront comme il se doit car telle est la loi du monde.

- Délivrez-le! cria brusquement Marguerite de la voix perçante qu'elle avait quand elle était sorcière.

A ce cri, un rocher se détacha de la montagne et dégringola dans un ravin sans fond, dont les parois retentirent longuement du fracas de sa chute. Marguerite n'aurait pu dire, d'ailleurs, si ce fracas était dû à la chute du rocher, ou au rire de Satan . Quoi qu'il en soit,Woland riait en regardant Marguerite.

- Inutile de crier dans la montagne, dit-il. De toute manière, il est habitué aux éboulements, et il y a longtemps que cela ne le fait plus sursauter.Vous ne pouvez pas intercéder pour lui, Marguerite, pour la bonne raison que celui avec qui il désire tant parler l'a déjà fait.

Woland se tourna de nouveau vers le Maître et dit :

- Eh bien, maintenant, vous pouvez terminer votre roman en une phrase!

On eut dit que  le Maître attendait ce moment, tandis que, debout et immobile, il regardait le procurateur. Il joignit les mains en porte-voix, et cria de telle sorte que l'écho roula par les montagnes sans arbres et sans vie :

-Tu es libre! Libre! Il t'attend!

(...)


Extrait 5, p.512/513


(...)

-Adieu! lançèrent d'une seule voix le Maître et Marguerite.

Et insoucieux des routes et des chemins,  le noir Woland se précipita en grand fracas dans l'abîme, suivi de sa bruyante escorte. Alentour, il n'y eut plus ni rochers, ni plateau, ni chemin de lune, ni Jérusalem. Les chevaux noirs avaient disparu aussi. Et le Maître et Marguerite virent se lever l'aube promise......Elle succéda immédiatement à la pleine lune de minuit. Le Maître marchait avec son amie, dans l'éblouissement des premiers rayons du matin, sur un petit pont de pierres moussues. Ils le franchirent. Le ruisseau resta en arrière des amants fidèles, et ils s'engagèrent dans une allée sablée.

- Ecoute ce silence, dit Marguerite, tandis que le sable bruissait légèrement sous ses pieds nus, écoute, et jouis de ce que tu n'as jamais eude ta vie - le calme. Regarde, devant toi, voilà la maison éternelle que tu as reçu en récompense. Je vois déjà une fenêtre à l'italienne, et les vrilles d'une vigne vierge, qui grimpe jusqu'au toit.Voilà ta maison, ta maison pour l'éternité. Je sais que ce soir, ceux que tu aimes viendront te voir - ceux qui t'intéressent et qui ne te causeront aucune inquiétude. Ils joueront de la musique, ils chanteront pour toi, et tu verras : quelle lumière  dans la chambre, quand brûleront les chandelles! Tu t'endormiras, avec ton éternel vieux bonnet de nuit tout taché, tu t'endormiras avec le sourire aux lèvres. Ton sommeil te donnera des forces, et tu te mettras à raisonner sagement. Et tu n'auras plus jamais l'idée de me chasser. Quelqu'un veillera sur ton sommeil, et ce sera moi.

Ainsi parla Marguerite, en se dirigeant avec le Maître  vers leur maison éternelle, et le Maître eut le sentiment que les paroles de Marguerite coulaient comme un filet d'eau, comme coulait en murmurant le ruisseau qu'ils avaient laissé derrière eux.

(...)





 

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : roman - Communauté : Lettres et littérature
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  • Emmanuelle Caminade
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