"Le pain nu", de Mohamed Choukri

Publié le par Emmanuelle Caminade

Le pain nu

Le pain nu est désormais considéré comme un classique de la littérature arabe, même s'il y occupe une place un peu à part.

Ce récit autobiographique de Mohamed Choukri fut d'abord adapté par l'écrivain américain Paul Bowles (1) et publié pour la première fois en anglais en 1973. Le manuscrit arabe fut traduit et publié en français par Tahar Ben Jelloun en 1980, puis édité en arabe en 1982 mais il fut  très vite interdit au Maroc où la censure ne fut levée qu'en novembre 2000. La crudité des descriptions des expériences sexuelles du héros, la désacralisation du père et les insultes proférées par ce dernier envers la mère heurtaient en effet les tabous, sans compter que la peinture d'une société marocaine aux injustices révoltantes s'avérait encore difficilement acceptable.

Mohamed Choukri, écrivain marocain autodidacte originaire du Rif, n'apprit à lire qu'à l'âge de vingt et un ans. Il ignorait l'arabe et ne parlait que le berbère quand il arriva à Tanger à l'âge de six ans – époque où démarre le livre – chassé par la terrible famine qui sévissait dans sa région natale au début des années 1940.

1) Le livre de Paul  Bowles, intitulé For bread alone serait , selon T. Ben Jelloun , parti du seul  récit oral de l'auteur enregistré sur magnétophone.  A l'époque, il n'aurait pas encore existé à ses dires - contestés par le romancier et critique littéraire  Mohamed Berrada -  de manuscrit arabe  : link

 

Le pain nu raconte une enfance et une adolescence marquées par la faim, la violence et la peur, ainsi que par la haine envers le  père, un ivrogne d'une brutalité monstrueuse ayant assassiné un de ses propres enfants sous les yeux des siens. C'est le récit d'une errance, celle d'un gamin des rues contraint très tôt à travailler ou à voler pour survivre qui découvre la drogue et l'alcool et surtout la sexualité de manière précoce. Fascination pour le corps des femmes, masturbation, zoophilie, homosexualité et prostitution : le sexe occupe chez le jeune héros une place primordiale, seul apaisement, seule source de plaisir dans une vie de souffrance et de misère extrême se résumant à un combat pour le pain. Un combat au jour le jour qui ne laisse aucune place aux nourritures spirituelles.

 

Ce livre met des mots sur une réalité rarement dite et ce témoignage s'avère capital. "Un texte nu. Dans la vérité du vécu, dans la simplicité des premières émotions", nous annonce Tahar Ben Jelloun dans sa préface. Et pourtant cette émotion n'arrive pas toujours à sourdre. Malgré sa sincérité, l'authenticité de ce récit  a parfois du mal à "passer" et ceci uniquement en raison du style, d'une certaine absence de simplicité justement. Cette histoire paraît alors étrangement  lointaine, comme un film mal doublé dans lequel on n'arrive pas à rentrer.

Cela tient sans doute à ce que ce récit a été rédigé bien longtemps après les faits par un homme ayant entre temps appris à parler, à lire et à écrire l'arabe, et  ayant lu - et même fréquenté - des écrivains. Un homme sans doute influencé par ses lectures qui a eu du mal à retrouver le langage fruste d'un enfant privé d'éducation, traumatisé par la violence de la faim et des coups.  On ne demandait pas  bien sûr à cet écrivain de reprendre ces mots-mêmes  mais de savoir traduire le ressenti de son héros et la violence des situations grâce à un style juste.

Ce texte qui mêle - paraît-il - arabe littéraire et dialectal  a peut-être aussi souffert de sa traduction. La narration au passé simple  qui y est notamment adoptée  introduit  en effet une  distance certaine dans ce récit autobiographique à la première personne,  décalage d'autant plus grand que le héros narrateur est un jeune illettré  (2) évoluant dans un monde démuni.

2) Ainsi, par exemple,  l'entendre au milieu d'un dialogue assez simple avec un gamin du même âge, commenter - en tant que narrateur -  sa première cigarette en disant «j'eus du plaisir» (p. 81) ne peut-il  que surprendre  !

 

Mohamed Choukri trouve certes une certaine justesse de ton au début du livre lorsqu'il nous conte les événements les plus marquants de son enfance, justesse qu'il n'arrive à retrouver par la suite que dans les passages ayant trait à sa découverte, capitale, de la sexualité sous toutes ses formes. Des phrases courtes, une narration passant brièvement au présent dans quelques moments forts, un vocabulaire simple, parfois cru mais aussi poétique, qui réussissent à émouvoir (3) .

Il échoue par contre à relater les autres événements, certes durs mais sans doute moins  marquants, les dialogues sonnant souvent eux aussi  étrangement faux, notamment du fait de l'utilisation de tournures propres à l'écrit. L'auteur n'y omet ainsi aucune négation et emploie des formules interrogatives avec inversion du sujet ou des exclamations plutôt recherchées (4). De même, il y utilise des temps inhabituels  et des termes qui semblent incongrus et tranchent au milieu d'un vocabulaire dans l'ensemble assez pauvre (5). Le texte perd alors de sa force, devenant incapable de traduire la brutalité des faits dont il rend compte. Aussi, ai-je personnellement souvent décroché de ce récit, n'en continuant la lecture que parce que le livre était court.


Un livre intéressant pour son témoignage mais qui, du strict point de vue littéraire, est à mes yeux un demi-échec.

 

3) cf les 2 extraits en fin d'article

4) «Que veux-tu dire ? », «Et que m'importe, moi ! » interrogent ou s'exclament, par exemple, les compagnons de misère du héros, tandis qu'un contrebandier s'exprime lui aussi dans une langue très châtiée : «Si tu penses qu'il y a le moindre danger à ce que tu ramènes la barque au port, on peut très bien la garder ici.» (p.111)

5) «S'ils se jetaient dans un puits devrions-nous faire de même ? » surprend vraiment dans la bouche d'un jeune voleur des rues, tout comme entendre notre héros parler, au cours d'une bagarre, de ses «organes génitaux» !

Et que dire de ce cafetier qui s'écrie (p. 94) : «Arrêtez ces spéculations. Je ne veux pas de discussions politiques dans mon café.» ?

 

Mohamed-Choukri.jpg

Le pain nu, Mohamed Choukri, Maspero 1980, traduction de Tahar Ben Jelloun, collection Points 1997, 161 p. dont une préface du traducteur

 

Biographie et bibiographie de l'auteur:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Choukri

 

 

EXTRAITS :

p. 13/14

   (...)

   Nous habitions une seule pièce. Mon père, quand il rentrait le soir, était toujours de mauvaise humeur. Mon père, c'était un monstre. Pas un geste, pas une parole. Tout à son ordre et à son image, un peu comme Dieu, ou du moins c'est ce que j'entendais... Mon père, un monstre. Il battait ma mère sans aucune raison. Plusieurs fois, je l'ai entendu la menacer :

   - Je vais t'abandonner, fille de pute ! Je vais te laisser seule et tu n'auras qu'à te débrouiller avec ces deux chiots.
   Il prisait du tabac, parlait tout seul et crachait sur des passants invisibles. Il nous insultait et disait à ma mère :

   - Tu es une putain et une fille de putain.
   Il injuriait le monde entier, maudissait Dieu et ensuite se repentait.

 

   Abdelkader pleure de douleur et de faim. Je pleure avec lui.  Je vois le monstre s'approcher de lui, les yeux pleins de fureur, les bras lourds de haine. Je m'accroche à mon ombre et je crie  au secours : "Un monstre  nous menace, un fou furieux est lâché, arrêtez-le !"  Il se précipite sur mon frère et lui tord le cou comme on essore un linge. Du sang sort de la bouche. Effrayé, je sors de la pièce pendant qu'il essaie de faire taire ma mère en la battant et en l'étouffant. Je me suis caché. Seul, les voix de cette nuit me sont proches et lointaines. Je regarde le ciel.  Les étoiles viennent d'être témoin d'un crime. Un profond sommeil règne sur la ville.  Je vois la silhouette de ma mère. Sa voix très basse. Elle me cherche dans les ténèbres. Pourquoi n'est-elle pas assez robuste et plus forte que le monstre ? Les hommes battent les femmes. Les femmes pleurent et crient.

   (...)

p. 31/33

(...) Je sentais de plus en plus le désir sexuel s'éveiller en moi. Il m'habitait avec force et insistance. Mes femelles n'étaient autres que les poules, les chèvres, les chiennes, les génisses... La gueule de la chienne, je la retenais d'une main avec un tamis. La génisse, je la ligotais. Quant à la chèvre et à la poule, qui en a peur ? ...

   Ma poitrine était comme endolorie. Les adultes à qui j'en parlais  me répondaient : "C'est la puberté". J'avais mal aux seins surtout au moment de l'érection. Je découvrais la masturbation de manière naturelle. Alors je ne me gênais pas. Je me masturbais sur toutes les images  et les corps interdits ou tolérés.  Quand j'éjaculais, je sentais comme une blessure  à l'intérieur de ma verge.

    Un matin, je montai sur le figuier et je vis Assia  à travers les branches.  Assia, ce devait être la fille du propriétaire de ce jardin. Elle marchait lentement vers le bassin.  Elle va peut être me voir et prévenir son père, un homme qui ne souriait jamais,  tel mon père qui, par sa violence, devait ressembler à bien d'autres hommes. La fille se retourna comme pour observer quelque chose ou quelqu'un, ou pour entendre des voix. J'aperçus ses yeux. Noirs et immenses. Très vifs. Elle faisait presque peur.  Si je ne la connaissais pas, j'aurais dit une diablesse. Elle s'approchait avec délicatesse du bassin en se retournant. Avait-elle peur ? Pourquoi ce tâtonnement  et ces hésitations ? Pourquoi marchait-elle ainsi ?  Debout sur la marche qui  mène vers le bassin, elle se regardait  comme si elle était seule au monde.  Elle retira sa ceinture. Son corps m'apparut dans toute son innocence. Sa robe s'ouvrit telle les ailes d'un oiseau  qui tente en vain de s'envoler . Elle glissa sur ses épaules et je découvris son buste d'une blancheur éblouissante.  Ele se retourna de nouveau. J'eus  comme un vertige tant le plaisir était fort.  J'étais ravi et stupéfait. Jamais auparavant mon corps n'avait connu un tel bouleversement.  Je tremblai. Une figue tomba.  J'en avalai une autre.  Mon panier perdait ses figues. Le soleil se leva.  Il était d'un rouge vif : un oeuf renversé  dans un plat bleu. Les animaux saluaient cet éveil.  Certains chantaient et roucoulaient. Au loin brayait un âne que je ne voyais pas. En fait , je ne voyais que celle qui ... se dévêtait. Assia nue. Je m'imaginais toute la planète dans sa nudité : les arbres perdant leurs feuilles,  les animaux quittant leur chevelure. Nu. Tout l'univers se mettait nu.  La robe glissa sur le corps d'Assia.  Toute nue. Assia  complètement nue. La fille du propriétaire du jardin était nue ! (...)

 

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Publié dans Récit - carnet...

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les Caphys 25/03/2017 07:22

Entendu cette nuit sur France Culture. Je ne connaissais pas cet écrivain et ça m'a donné envie de faire sa connaissance

nada 14/01/2017 13:29

Merci beaucoup pour ces histoires expressives et merveilleux

Emmanuelle Caminade 11/01/2014 10:17


 


Ce texte qui mêle - paraît-il - arabe littéraire et dialectal  a
peut-être aussi souffert de sa traduction. La narration au passé simple  qui y est notamment adoptée  introduit  en effet une  distance certaine dans ce récit autobiographique à la
première personne,  décalage d'autant plus grand que le héros narrateur est un jeune illettré  (2)évoluant dans un monde démuni.


 


 

Emmanuelle Caminade 16/06/2016 14:03

Merci beaucoup, Mohammed, de ces précisions.

mohammed 16/06/2016 01:45

bonjour!
je tombe juste sur votre commentaire...si ce texte n'a pas souffert de sa traduction?eh bien!oui tellement la spontaniete de choukri s'estompe face a la réflexion de tahar benjelloun
et sur plusieurs plan le passe simple oui
mais encore le non dit interprete a tort par le traducteur
et d'autres aspects que je commence a peine d'etudier...

mar 11/01/2014 00:35


J'ai remarqué la měme chose å propos du passé simple, et l'inversion du sujet. Mais vous oubliez qu'il s'agit d'une traduction? Il faudrait voir l'original si on critique choukri ou parler de la
traduction de Ben Jelloun.


Salutations de l'Espagne!

Emmanuelle Caminade 11/01/2014 10:14



Je n'oublie pas qu'il s'agit d'une traduction puisque mon  passage consacré au passé simple vient  justement en illustration de la phrase qui le précède où je me demande si ce texte n'a
pas souffert de sa traduction !


Et, depuis, on m'a confirmé, ce dont je n'étais pas absolument sûre, que le passé simple n'existait pas en arabe.


Il me semble donc que ce livre mériterait une autre traduction que celle de Tahar Ben Jelloun.


( Voir, ci-dessous , l'extrait de mon article )



Khaldoun 23/06/2011 21:25



"Le temps des erreurs" est l'oeuvre de la maturité. Le narrateur est devenu un jeune adulte qui prend conscience de l'importance de la connaissance et du savoir. En
apprenant à lire et à écrire, il s'affranchit progressivement de sa condition de marginal. Parallèlement à ce défi qu'il mène, le ton est à la nostalgie des temps heureux (tout de
même) de Tanger, de sa liberté et de sa sexualité débridée. Comme il le dit par le truchement d'un de ses personnages, "Quand on vieillit, l'envie vous prend de tout revivre à
nouveau".


Pour reprendre votre critique du "pain nu", ne pas oublier qu'l s'agit d'une traduction qui, par définition, ne peut être exempte de maladresses. D'autre part, certaines expressions de
l'arabe dialectal sont compliquées à transcrire en français. Enfin, même les plus frustes du point de vue du langage éprouvent de temps en temps le besoin d'utiliser des expressions
chatiées, sensées les réhausser aux yeux de ceux qui les écoutent.


Khaldoun   



Khaldoun 23/06/2011 15:20



Bonjour,


On est d'accord: le récit n'a pas la facture littéraire d'un "La faim" de Knut Hamsun ou de "La tombe des lucioles" de Nosaka. Mais, à mon avis, ne pas hésiter tout de
même à lire la suite: "Le temps des erreurs".


Question: d'où vous est venue l'idée ou l'inspiration pour lire "Le pain nu"?


Khaldoun



Emmanuelle Caminade 23/06/2011 16:10



C'était un livre recommandé par l'écrivain - et journaliste à Radio orient - Loïc Barrière sur son blog. Un livre important pour lui puisque le héros de son roman Quelques mots d'arabe -
que j'ai chroniqué sur ce blog -  l'offre à son correspondant marocain ... Ca faisait un moment qu'il était dans ma pile de livres à lire !



laure reveillere 20/06/2011 09:55



voilà bien longtemps, un ami m'a offert ce livre. Je ne l'ai jamais lu. Vous me donnez envie de le retrouver et de le lire. Merci. Les livres ont cela aussi de nous rappeler des instants de vie
oubliés. Chacun a son histoire pour aller lire ces pages !