Vendredi 17 juin 2011 5 17 /06 /Juin /2011 12:49

Le pain nuLe pain nu est désormais considéré comme un classique de la littérature arabe, même s'il y occupe une place un peu à part.

Ce récit autobiographique de Mohamed Choukri fut d'abord adapté par l'écrivain américain Paul Bowles (1) et publié pour la première fois en anglais en 1973. Le manuscrit arabe fut traduit et publié  en français par Tahar Ben Jelloun en 1980, puis édité en arabe en 1982 mais il fut  très vite interdit au Maroc où la censure ne fut levée qu'en novembre 2000. La crudité des descriptions des expériences sexuelles du héros, la désacralisation du père et les insultes proférées par ce dernier envers la mère heurtaient en effet les tabous, sans compter que la peinture d'une société marocaine aux injustices révoltantes s'avérait encore difficilement acceptable.

Mohamed Choukri, écrivain marocain autodidacte originaire du Rif, n'apprit à lire qu'à l'âge de vingt et un ans. Il ignorait l'arabe et ne parlait que le berbère quand il arriva à Tanger à l'âge de six ans – époque où démarre le livre – chassé par la terrible famine qui sévissait dans sa région natale au début des années 1940.


1) Le livre de Paul  Bowles, intitulé For bread alone serait , selon T. Ben Jelloun , parti du seul  récit oral de l'auteur enregistré sur magnétophone.  A l'époque, il n'aurait pas encore existé à ses dires - contestés par le romancier et critique littéraire  Mohamed Berrada -  de manuscrit arabe  : link



Le pain nu raconte une enfance et une adolescence marquées par la faim, la violence et la peur, ainsi que par la haine envers le  père, un ivrogne d'une brutalité monstrueuse ayant assassiné un de ses propres enfants sous les yeux des siens. C'est le récit d'une errance, celle d'un gamin des rues contraint très tôt à travailler ou à voler pour survivre qui découvre la drogue et l'alcool et surtout la sexualité de manière précoce. Fascination pour le corps des femmes, masturbation, zoophilie, homosexualité et prostitution : le sexe occupe chez le jeune héros une place primordiale, seul apaisement, seule source de plaisir dans une vie de souffrance et de misère extrême se résumant à un combat pour le pain. Un combat au jour le jour qui ne laisse aucune place aux nourritures spirituelles.

 

 

Ce livre met des mots sur une réalité rarement dite et ce témoignage s'avère capital. "Un texte nu. Dans la vérité du vécu, dans la simplicité des premières émotions", nous annonce Tahar Ben Jelloun dans sa préface. Et pourtant cette émotion n'arrive pas toujours à  sourdre. Malgré sa sincérité, l'authenticité  de ce récit  a parfois du mal à "passer" et ceci uniquement en raison du style, d'une certaine absence de simplicité justement . Cette histoire paraît alors étrangement  lointaine, comme un film mal doublé dans lequel on n'arrive pas à rentrer.

Cela tient sans doute à ce que ce récit a été rédigé bien longtemps après les faits par un homme ayant entre temps appris à parler, à lire et à écrire l'arabe, et  ayant lu - et même fréquenté - des écrivains . Un homme sans doute influencé par ses lectures  qui a eu du mal à retrouver le langage fruste d'un enfant privé d'éducation, traumatisé par la violence de la faim et des coups.  On ne demandait pas  bien sûr à cet écrivain de reprendre ces mots-mêmes  mais de savoir traduire le ressenti de son héros et la violence des situations grâce à un style juste.

Ce texte qui mêle - paraît-il - arabe littéraire et dialectal  a peut-être aussi souffert de sa traduction. La narration au passé simple  qui y est notamment adoptée  introduit  en effet une  distance certaine dans ce récit autobiographique à la première personne,  décalage d'autant plus grand que le héros narrateur est un jeune illettré  (2) évoluant dans un monde démuni.


2) Ainsi, par exemple,   l'entendre au milieu d'un dialogue assez simple avec un gamin du même âge, commenter - en tant que narrateur -  sa première cigarette en disant «j'eus du plaisir» (p. 81) ne peut-il  que surprendre  !



Mohamed Choukri trouve certes une certaine justesse de ton au début du livre lorsqu'il nous conte les événements les plus marquants de son enfance, justesse qu'il n'arrive à retrouver par la suite que dans les passages ayant trait à sa découverte, capitale, de la sexualité sous toutes ses formes. Des phrases courtes, une narration passant brièvement au présent dans quelques moments forts,   un vocabulaire simple, parfois cru mais aussi poétique, qui réussissent à émouvoir.

Il échoue par contre à relater les autres événements, certes durs mais sans doute moins  marquants, les dialogues sonnant souvent eux aussi  étrangement faux, notamment du fait de l'utilisation de tournures propres à l'écrit. L'auteur n'y omet ainsi aucune négation et emploie des formules interrogatives avec inversion du sujet ou des exclamations plutôt recherchées (3). De même, il y utilise des temps inhabituels  et des termes qui semblent incongrus et tranchent au milieu d'un vocabulaire dans l'ensemble assez pauvre (4). Le texte perd alors de sa force, devenant incapable de traduire la brutalité des faits dont il rend compte.

Aussi, ai-je personnellement souvent "décroché" de ce récit, n'en continuant la lecture que parce que le livre était court.



Un livre intéressant pour son témoignage mais qui, du strict point de vue littéraire, est à mes yeux un demi-échec.

 

 

3) «Que veux-tu dire ? », «Et que m'importe, moi ! » interrogent ou s'exclament, par exemple, les compagnons de misère du héros, tandis qu'un contrebandier s'exprime lui aussi dans une langue très châtiée : «Si tu penses qu'il y a le moindre danger à ce que tu ramènes la barque au port, on peut très bien la garder ici.» (p.111)

 

4)«S'ils se jetaient dans un puits devrions-nous faire de même ? » surprend vraiment dans la bouche d'un jeune voleur des rues, tout comme entendre notre héros parler, au cours d'une bagarre, de ses «organes génitaux» !

Et que dire de ce cafetier qui s'écrie (p. 94) : «Arrêtez ces spéculations. Je ne veux pas de discussions politiques dans mon café.» ?

 

 

Mohamed-Choukri.jpg

 

Le pain nu, Mohamed Choukri, Maspero 1980, traduction de Tahar Ben Jelloun, collection Points 1997, 161 p. dont une préface du traducteur


 

Biographie et bibiographie de l'auteur:


http://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Choukri

 


 

EXTRAITS :

 

p. 13/14

 

   (...)


   Nous habitions une seule pièce. Mon père, quand il rentrait le soir, était toujours de mauvaise humeur. Mon père, c'était un monstre. Pas un geste, pas une parole. Tout à son ordre et à son image, un peu comme Dieu, ou du moins c'est ce que j'entendais... Mon père, un monstre. Il battait ma mère sans aucune raison. Plusieurs fois, je l'ai entendu la menacer :

   - Je vais t'abandonner, fille de pute ! Je vais te laisser seule et tu n'auras qu'à te débrouiller avec ces deux chiots.
   Il prisait du tabac, parlait tout seul et crachait sur des passants invisibles. Il nous insultait et disait à ma mère :

   - Tu es une putain et une fille de putain.
   Il injuriait le monde entier, maudissait Dieu et ensuite se repentait.

 

 

 

   Abdelkader pleure de douleur et de faim. Je pleure avec lui.  Je vois le monstre s'approcher de lui, les yeux pleins de fureur, les bras lourds de haine. Je m'accroche à mon ombre et je crie  au secours : "Un monstre  nous menace, un fou furieux est lâché, arrêtez-le !"  Il se précipite sur mon frère et lui tord le cou comme on essore un linge. Du sang sort de la bouche. Effrayé, je sors de la pièce pendant qu'il essaie de faire taire ma mère en la battant et en l'étouffant. Je me suis caché. Seul, les voix de cette nuit me sont proches et lointaines. Je regarde le ciel.  Les étoiles viennent d'être témoin d'un crime. Un profond sommeil règne sur la ville.  Je vois la silhouette de ma mère. Sa voix très basse. Elle me cherche dans les ténèbres. Pourquoi n'est-elle pas assez robuste et plus forte que le monstre ? Les hommes battent les femmes. Les femmes pleurent et crient.

   (...)

 

p. 31/33


 

(...) Je sentais de plus en plus le désir sexuel s'éveiller en moi. Il m'habitait avec force et insistance. Mes femelles n'étaient autres que les poules, les chèvres, les chiennes, les génisses... La gueule de la chienne, je la retenais d'une main avec un tamis. La génisse, je la ligotais. Quant à la chèvre et à la poule, qui en a peur ? ...

   Ma poitrine était comme endolorie. Les adultes à qui j'en parlais  me répondaient : "C'est la puberté". J'avais mal aux seins surtout au moment de l'érection. Je découvrais la masturbation de manière naturelle. Alors je ne me gênais pas. Je me masturbais sur toutes les images  et les corps interdits ou tolérés.  Quand j'éjaculais, je sentais comme une blessure  à l'intérieur de ma verge.

 

    Un matin, je montai sur le figuier et je vis Assia  à travers les branches.  Assia, ce devait être la fille du propriétaire de ce jardin. Elle marchait lentement vers le bassin.  Elle va peut être me voir et prévenir son père, un homme qui ne souriait jamais,  tel mon père qui, par sa violence, devait ressembler à bien d'autres hommes. La fille se retourna comme pour observer quelque chose ou quelqu'un, ou pour entendre des voix. J'aperçus ses yeux. Noirs et immenses. Très vifs. Elle faisait presque peur.  Si je ne la connaissais pas, j'aurais dit une diablesse. Elle s'approchait avec délicatesse du bassin en se retournant. Avait-elle peur ? Pourquoi ce tâtonnement  et ces hésitations ? Pourquoi marchait-elle ainsi ?  Debout sur la marche qui  mène vers le bassin, elle se regardait  comme si elle était seule au monde.  Elle retira sa ceinture. Son corps m'apparut dans toute son innocence. Sa robe s'ouvrit telle les ailes d'un oiseau  qui tente en vain de s'envoler . Elle glissa sur ses épaules et je découvris son buste d'une blancheur éblouissante.  Ele se retourna de nouveau. J'eus  comme un vertige tant le plaisir était fort.  J'étais ravi et stupéfait. Jamais auparavant mon corps n'avait connu un tel bouleversement.  Je tremblai. Une figue tomba.  J'en avalai une autre.  Mon panier perdait ses figues. Le soleil se leva.  Il était d'un rouge vif : un oeuf renversé  dans un plat bleu. Les animaux saluaient cet éveil.  Certains chantaient et roucoulaient. Au loin brayait un âne que je ne voyais pas. En fait , je ne voyais que celle qui ... se dévêtait. Assia nue. Je m'imaginais toute la planète dans sa nudité : les arbres perdant leurs feuilles,  les animaux quittant leur chevelure. Nu. Tout l'univers se mettait nu.  La robe glissa sur le corps d'Assia.  Toute nue. Assia  complètement nue. La fille du propriétaire du jardin était nue ! (...)

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : récits - Communauté : Les lectures de Florinette
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  • Passionnée de littérature, d'opéra et de théâtre, de cinéma et de peinture, amoureuse de la nature et de la langue italienne... Je m'intéresse particulièrement à l'Italie et à la Corse, à l'Algérie et aux autres pays du Maghreb...
  • Emmanuelle Caminade
  • L'or des livres
  • Femme
  • 14/10/1950
  • musique nature lecture théâtre Italie

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