Le Peintre d'éventail, de Hubert Haddad

Publié le par Emmanuelle Caminade

http://fr.wikipedia.org/wiki/Hubert_Haddad

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Le Peintre d'éventail, court roman d'Hubert Haddad, nous entraîne dans un Japon imaginaire au temps suspendu grâce à une belle écriture poétique qui réussit à saisir la grâce éphémère de chaque instant à la manière de ces haïkus qui parfois le ponctuent. Un Japon contrasté, régulièrement secoué par de violents cataclysmes naturels, dans lequel un équilibre harmonieux entre fragilité de la vie et permanence de la mémoire semble assuré par les rites ancestraux et la transmission d'un art séculaire de génération en génération. Et on se perd avec délices dans l'univers contemplatif vertigineux de l'auteur où les êtres semblent se dédoubler et les vies présentes se confondre avec les vies antérieures.

 

Le narrateur initial, Xu Hi-han, jeune marmiton devenu disciple du peintre Matabei Reien - qui lui-même avait pris la suite du vieil Osaki, jardinier de la pension de Dame Hison expert en haïkus et peintre d'éventail - revient auprès de son vieux maître avec lequel il s'était fâché. Ce dernier, rescapé d'un tremblement de terre et proche de sa fin, va pouvoir ainsi lui léguer «un trésor inestimable» mais inachevé ... 

Ce livre nous conte une histoire d'initiation et de transmission qui, au-delà de l'art de la composition d'un jardin ou d'un haïku associé à une peinture d' éventail, se révèle une quête de sérénité. Il s'agit donc du «legs invisible du vieux maître» à son disciple, un legs à compléter car on ne peut approcher le mystère du monde que dans la solitude.

 

Le texte, divisé en une quarantaine de courts fragments, est en fait plus le récit de Matabei que celui de Xu Hi-han car il faut à ce dernier rapporter, «comme [il] a pu l'entendre en ce dramatique jour de réconcilation», «l'essentiel des paroles de Matabei (dont [il] était à peine le destinataire) ».

On suit ainsi la vie  de Matabei - personnage établissant le lien entre la génération  de Maître Osaki qui l'a précédé et celle de Xu Hi-han qui lui suivra - depuis son arrivée dans cette auberge de la lointaine contrée d'Atôra où il s'était retiré pour «échapper au monde» après un choc ayant bouleversé sa vie. Il y sera rejoint un jour par la passion puis par la fureur des éléments, mais l'enseignement délivré par le vieil Osaki, jardinier, peintre et poète, lui permettra de trouver à son tour sa propre voie.


On s'attache aux personnages singuliers de cette pension de famille tenue par une ancienne et bienveillante courtisane tant l'auteur nous les décrit avec finesse et empathie, et l'on goûte les belles descriptions de la nature, celles du paisible ordonnancement du  jardin labyrinthe comme des grandioses paysages environnants entre océan et montagne, de la gigantesque forêt de bambous sonores comme des miroitements infinis du lac Duji. L'écriture d'Hubert Haddad est fortement métaphorique et on est séduit par la richesse de la palette du peintre qui décline ses nuances de lumières et de couleurs, attentif aux divers plans et perspectives, mais aussi par la variété des sonorités - murmures de l'eau ou chant des oiseaux, pierres qui roulent et bruissements des végétaux – sans compter la subtilité des odeurs et des parfums. Et l'auteur excelle toujours à décrire des femmes  lumineuses avec sensualité et simplicité. Des descriptions qui vous emmènent très loin car leur beauté révèle l'invisible.  

On est envoûté par cette étrange osmose s'établissant entre la composition du jardin, celle de la peinture d'éventail et des haïkus, peinture et poésie semblant participer de la même quête spirituelle mise en oeuvre dans le jardin. Il semble que l'écriture de ce livre n'ait pour l'auteur - comme la peinture d'éventail pour son héros - guère d'autre signification qu'un «prolongement indéfini du regard». Un livre hors du temps qui vient ainsi ouvrir un espace intérieur en accord avec la complexité énigmatique de l'univers.

 

Le peintre d'éventail  rappelle souvent par ailleurs l'atmosphère dans laquelle baigne un autre petit roman "japonisant" enchanteur et mystérieux semblant transcender les frontières entre la vie et la mort : Seta (Soie) d'Alessandro Baricco. Un livre dont le héros en quête de sérénité se lance lui aussi dans la composition d'un jardin zen entre deux voyages au Japon, ce pays où la soie est si fine qu'on a l'impression de "tenir entre ses doigts le néant".

 

 

hubert haddad

Le Peintre d'éventail, Hubert Haddad, éditions Zulma  2013, 188 p.

 

 

A propos de l'auteur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Hubert_Haddad

 

 

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

p.10/11

(...)

J'e n'oublierai jamais les derniers mots de Matabei : «Ecoute le vent qui souffle. On peut passer sa vie à l'entendre en ignorant tout des mouvements de l'air. Mon histoire fut comme le vent, à peu près aussi incompréhensible aux autres qu'à moi-même». La veille de mes dix-huit ans, à la suite d'une violente dispute avec mon maître, noyé de regrets mais résolu, j'étais parti vivre et étudier à Tokyo. Si je suis revenu dans la contrée d'Atôra, travaillé par un pressentiment, c'est après l'avoir découvert en piteux état, hagard, le visage tuméfié, sur une photographie d'un magazine à sensation datant du mois de mars arrive que le repentir perturbe profondément vos rêves, assez pour vous avertir avec une coulante exactitude de ce qui se passe à deux cent trente kilomètres.

 

 

p.83/84

 

Ce matin de printemps, Matabei et le juvénile Hi-han remontaient les trente-trois pierres d'une allée tournante exposée au vent du sud en considérant un cumulonimbus en forme de dragon.

- Il y aura de l'orage, dit le jardinier.

- La matinée est si belle, s'étonna l'adolescent. 

-Tous les cerisiers sont en fleurs. Et ce parfum de sucre!

A cet instant même, de l'étage du pavillon, une fenêtre s'ouvrit et les deux promeneurs, têtes levées, eurent un mouvement d'arrêt. Une très jeune femme d'une fraîcheur au moins égale au jour naissant s'extasiait du spectacle du jardin et, visibles pour elle par-dessus les clôtures, des champs fleuris, des forêts et de la montagne en arrière-plan, épures sous un voile de brume. Cette immobilité pensive soudain, dans l'encadrement illuminé de soleil, concentrait l'intensité orgueilleusement mélancolique des peintures d'illusion chères aux occidentaux, les Murillo et les Rembrant, ces singuliers maçons d'images qui convoitaient l'arrêt du temps.

Hi-han avait pâli, une main sur la gorge.

- Une nouvelle cliente ? Demanda Matabei afin de le sortir de sa prostration, lui-même troublé par le gracieux visage incliné comme une tulipe blanche entre les larges feuilles d'un corsage vert à brandebourgs.

(...)

 

p.117/118

 

Le chemin grimpait maintenant entre les buissons de fusains, d'aralias et de houx, parmi des rochers d'inégales dimensions émergeant des mousses et des lichens ambrés, avec en arrière-plan des pins parasols et des cèdres nains. Il ne pouvait qu'admettre une fois de plus la souveraineté de la nature. Jardiniers et maîtres paysagers s'épuisaient en vain dans l'imitation de son aspect sauvage. Tant d'harmonies et d'heureux contrastes n'étaient pas dus au seul hasard : des millénaires d'ajustement avaient façonné ces abords jusque dans la sensibilité de générations contemplatives. Seules, la foudre, les intempéries ou la dégénérescence liée à l'incurie humaine pouvaient s'attaquer au paysage. Mais une magie native remodelait vite ces espaces. La nature respirait de tous les souffles de la montagne. Son énerfgie calme était comme la pensée des éléments, un dialogue entre ciel et terre. Matabei s'immobilisa, l'esprit aux aguets. Une bourrasque échevela un cèdre pleureur aux lianes d'or : portées par le vent, les cloches d'un sanctuaire shinto tintèrent en même temps que sifflait le milan. A quelle fin les signes du monde, coïncidaient-ils ?

(...)

Publié dans Fiction, Poésie

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Olivier 16/04/2014 18:25


Bonjour Emmanuelle, je vous conseille la lecture de Palestine de Hubbert Haddad (Zulma, 2008). Un beau texte sur la difficile cohabitation entre voisins.