"Le portique du front de mer", de Manuel Candré

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Dans Autour de moi, un premier roman choc, Manuel Candré explorait la mémoire, convoquant les images enfouies d'une enfance rurale marquée par la mort de la mère et la violence du père afin de revivifier ses souvenirs, faisant remonter une fulgurance de sensations précises liées à ce vécu disparu constitutif de son identité. Et son écriture poétique sensible et dépouillée, intense et haletante, réussissait à transformer ce matériau autobiographique en littérature. Aussi attendait-on avec un grand intérêt son second livre.

Le portique du front de mer surprend de prime abord tant il diffère du précédent par son atmosphère et son allure - son tempo -, mais il s'inscrit néanmoins dans une continuité, prolongeant ces pages finales d'une douloureuse beauté où le héros narrateur se retrouvait seul et désespéré, n'aspirant plus qu'à se "désagréger lentement sur la plage au matin" (le bref passage introductif en caractères italiques effectuant le raccord). Il semble procéder par ailleurs d'une démarche d'écriture similaire, une démarche de voyant faisant vibrer les mots, l'auteur s'attachant à peindre ses «paysages intérieurs» dans une série de tableaux, dotés chacun d'un titre, et qui viennent s'organiser en récit.

 

Ce roman est né de la rencontre de Manuel Candré - il y a une vingtaine d'années - avec Vermilion Sands (1) de J. G. Balard, un recueil dont la lecture a fait lever chez lui ces paysages intérieurs, et dont il reprend de nombreux éléments. On y retrouve surtout l'atmosphère des nouvelles très picturales de cet écrivain anglais - influencé par Max Ernst, Dali ou de Chirico et par la poésie de Rimbaud - dont la science-fiction très terrestre et assez peu anticipative s'apparente plus à un fantastique onirique surréaliste. Et le titre à connotation nietzschéenne (2) nous renvoie à l'énigme du Temps – le seul vrai problème philosophique selon Borges -, à ce portique nommé instant, point de rencontre de deux infinis : celui de l'avant et celui de l'après.

1) Vermilion Sands ou le paysage intérieur, Graham Georges Balard, Opta 1975, Le livre de poche, 1979, Pocket, 1988, Tristam, 2013 (Titre original : Vermilion Sands, 1971)

2) Evoquant "l'énigme du portique" dans Ainsi parlait Zarathoustra

 

Le portique du front de mer se déroule entre mer et désert dans la ville de R., une station balnéaire tombée en désuétude où résident apparemment quatre amis. Au narrateur, amateur de poésie et écrivain en devenir qui se révélera être «Manuel», s'ajoutent en effet Lucio, son premier lecteur et correcteur, et Joao, sorte de «jumeau manquant» dont l'apparition comme la disparition touche au coeur du mystère. Deux amis aux noms signifiants (3) rejoints par Raymond Mayo, un personnage emprunté à Vermilion Sands. Plutôt désoeuvrés et grands consommateurs de bières, les quatre aiment se retrouver au «Zanzibar», café qui n'est pas sans évoquer cet ailleurs tant célébré par la littérature qui fut le terme rêvé de l'errance rimbaldienne. Et explorant cet espace «géomental», l'auteur nous invite à nous perdre avec lui dans les sables du Temps.

3) Joao vient de l'hébreu Yohanan qui signifie "Dieu est miséricordieux", Lucio du latin "lux" (lumière)..

Sous la lumière et la chaleur accablante de l'été, apparaissent de troublants phénomènes : d'étranges mirages, notamment, se forment et se dissolvent dans le désert tandis que des raies des sables s'y mettent à voler. Des signes prémonitoires semblant annoncer la «dissolution physique» de Joao dans sa chambre.

«Par où est-il passé? Dans quel recoin de l'univers se tient-il assis?»

Après le choc de cette disparition, les trois amis restants entrent dans l'automne. Ils sombrent dans l'apathie, errant dans une ville qui s'enfonce dans la léthargie, «vidée de tout, humains et animaux, sentiments et valeurs». Seule la tristesse demeure. Le temps se met à «hoqueter» et les jours et les nuits raccourcissent «au profit des aubes et des crépuscules». Partant «voir derrière l'horizon» en espérant y trouver «un indice de la présence de Joao», les trois compagnons pénètrent alors une forêt de givre (4) qui les conduit au coeur de l'hiver, les faisant échouer aux portes de la mort, et s'en retourner dans leur cité où ils ne retrouvent que «les vestiges d'un temps depuis longtemps révolu», comme au sortir d'une traversée millénaire.

On voit alors cesser «le collectif des trois», et se lever des pensées suicidaires. Jusqu'à ce qu'émerge chez le héros une soudaine compréhension de ce qui fait l'essence de nos vies et qu'il commence à reconstituer ce monde dilué grâce aux pouvoirs du récit, terminant ce roman sur la promesse d'un renouveau printanier : «tu ferais courir des mots puis des phrases sur l'écran et ça, ça s'appelle marcher, ça s'appelle vivre». Un éternel retour permettant de vaincre la mort.

4) Un écho lointain de La forêt de cristal du même auteur, Denoël, 2008 (Titre original The crystal world, 1966)

 

Le récit s'articule en trois parties autour de la disparition de Joao (à la fin de la première), tournant souligné par une double rupture. Il est en effet précédé d'un éphémère et brutal passage à une narration extérieure (occasion de préciser l'identité du héros narrateur), et suivi d'une seconde partie utilisant une palette de couleurs différente. La narration progresse de manière à la fois linéaire et mouvante en superposant différentes scansions du temps : cycle immuable des saisons, prises de bières semblant battre la pulsation d'un réel s'amenuisant tandis que la succession des jours et des nuits, de l'éveil et du rêve, s'accélère. Et des reprises introduisent un balancement supplémentaire dans le texte.

L'écriture de Manuel Candré est avant tout sensorielle. Et s'il joue ici des couleurs avec une grande maîtrise, passant des couleurs vives (dont les contrastes font naître, un peu à la manière de Rimbaud, d'intenses vibrations) au «pastel appauvri» et aux teintes oppressantes du «spleen» baudelairien, il se montre attentif aussi aux odeurs, aux matières et aux textures, aux sonorités, provoquant une sorte de fusion des sens. Dans Le portique du front de mer, cette écriture prend beaucoup d'ampleur et se déploie sur un rythme lent, mais on retrouve la même économie de ponctuation, cette mobilité au sein des phrases donnant liberté aux images. Tandis que les rares points d'interrogation semblent réservés aux questions essentielles. Une écriture puissamment évocatrice qui traduit avec intensité les états d'âme du héros.

On se coule ainsi avec plaisir dans le tempo "largo" de ce nouveau roman, s'abandonnant à la beauté vibrante de ses paysages qui éveillent de nombreuses résonances. Et on s'installe dans cet univers poétique onirique qui, outre à R. et à B., semble faire écho de manière plus ou moins fugitive à de multiples poètes (5). Manuel Candré nous fait perdre le fil du réel, nous conduisant au bout du rêve et nous faisant entrevoir des mondes pressentis. Et il nous renvoie à nos propres perceptions du monde, à cet imaginaire qui nous constitue où convergent «réalité souvenirs fictions et fantasmes».

5) On peut ainsi être renvoyé à Paul Valery, Lamartine, Henri Michaux, T.S Eliot et beaucoup d'autres encore ...

(Article publié sur Le salon littéraire le 16/01/14)

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Le portique du front de mer, Manuel Candré, éditions Joëlle Losfeld, 16 janvier 213, 160 p.

 

A propos de l'auteur :

Manuel Candré vit à Paris et travaille à la direction des patrimoines du Ministère de la Culture. Le portique du front de mer est son deuxième roman.

 

 

EXTRAITS :

 

I

( On pose le cadre jusqu'à la disparition de Joao)

 

Mirages

p.26/28

(...)La poudre de roche brunie prend le pas sur les derniers contreforts de ciment. La caillasse s'impose environ cent mètres plus loin suivie des premiers éperons rocheux, contreforts, inselbergs, puis plus loin encore le système dunaire et ses voiles rouges. On se tient tous les quatre, droit, et on regarde. Nos pieds forment une seule ligne qui sépare exactement la ville du désert qui s'étend à perte d'âme devant nous. Les premiers mètres de cailloux et de poussière puis la rocaille rongée d'une végétation rabougrie puis les mesas, puis du sable et de plus en plus jusqu'à l'horizon. Le vent nous traverse avec douceur mais c'est tout à fait transitoire. Comme nous nous tenons là, la profondeur de champ paraît s'étendre avec au bout rien sauf une clarté inhabituelle dont la vibration nous parvient comme un chant sourd.

Je me souviens du sentiment qui me submergea, et de même en était-il pour mes compagnons, lorsque la première forme surgit des sables bouillants, bientôt suivie par d'autres tout aussi colorées, et que s'engagea alors un fantasque ballet où elles se confondirent, permutant dans un jeu infini de combinaisons, alternant les transparences, jouant des contrastes de matière et de forme, et ce qu'on voit ce sont tantôt mille bras comme des serpents, tantôt des palais aux tourelles innombrables dont le reflet se prolonge dans un nombre infini de lentilles d'eau, tantôt encore nous assistons à l'effondrement d'une antique cité, déluge de sève et de pierre fondant en une seule masse pour s'enfoncer en bouillonnant dans les sables dont elle s'est fait naître. (...)

 

II

 

(Les signes se multiplient jusqu'à l'apparition de la forêt de givre)

Lucio, Ray Mao et M. au Zanzibar,

rien ne se passe

p.69/70

(...)Les images de Joao surgissent à nouveau. Alors sa quête nous revient, des jetons dans une main, une bouteille dans l'autre, ce qu'il recherchait inlassablement, collant l'horizon de la délivrance comme son ombre (car il souhaitait se libérer) chaque matin se faisant choir convoquant les vertiges blancs de la conscience l'iris convulsé à la croisée des cercles, vagues concentriques qui annoncent la dilution. Par où est-il passé ? Dans quel recoin de l'univers se tient-il assis ?

Joao fait vibrer l'espace au réveil créant une brèche qui finit par l'engloutir. J'essaie laborieusement d'éditer une revue. Lucio est victime d'insomnies. Nous nous inquiétons de la disparition de notre ami. D'une façon générale l'univers fluctue faisant se chevaucher réalité souvenirs fiction et fantasmes pour finalement se confondre en une vibration commune. C'est à peu près tout. Mais le plus souvent c'est au Zanzibar que nous nous retrouvions tous les trois, dans le but inconscient, j'imagine, de poursuivre ce qui déjà s'efface dans nos mémoires. Lucio n'allait pas bien.

(...)

La forêt de givre

p.104/105

(...)

Nous partîmes ainsi, nous enfonçant dans la forêt de givre laissant derière nous le four du désert. Franchissant l'horizon ouvert comme un sourire sur deux rangées de dents brisées, passant sous une voûte invisible quoique nos corps l'aient perçue d'une autre manière, nos semelles firent crisser les premiers mètres d'une neige épaisse qui paraissait n'avoir jamais été foulée.

Les pas modelant le sol blanc, le corps fourbu, le bruit seul de la neige craquante, voix étouffée, la progression devient plus lente mais nous n'hésitons pas. Le froid investi les corps, transformant l'abondante suée au désert en peau de givre. Nous formons des halos inquiets avec notre respiration. Le trouverons-nous ? Ou bien sommes-nous entrés dans le coeur glacé du mirage des origines, celui qui expire tous les autres de sa bouche polaire. Forêt primordiale et chaque branche chaque mousse est un bras de cristal un coussin fragile qui cède au pas ou rompt sur les poitrines, dans les hanches ou les yeux. Nous marchons.

(...)

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Publié dans Fiction

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Roland 25/02/2016 09:05

J'ai beaucoup apprécié ce livre, son atmosphère, ses "paysages mentaux" dont l'article rend bien compte. Cet article me donne envie d'aller faire un tour vers les sables vermillons de Ballard.

rotko 27/06/2014 08:17


Belle analyse ! merci, Emmanuelle, d'avoir signalé ce livre ;-)


"Elle est retrouvée, quoi ? L’éternité." (Rimbaud")


La fin du texte est particulièrement riche, ouvrant la porte à des interprétations multiples,  et souvent concomitantes. On y  fait des références aux rêves et aux mirages, tels qu’ils
ne peuvent exister que dans l’esprit d’un écrivain, précisément en train d’écrire :


« Le sommeil est plein de miracles ! » (Baudelaire)


 « Architecte de [s]es féeries », l'écrivain fait à sa volonté, surgir des paysages de métal comme engloutir des mondes, ou revenir à la vie des  êtres chers, qui hantent les solitudes.


« je fais  comme lorsque  je n’en peux plus d’être seul et je parle pour les absents et malgré eux »


Le visage de l’écrivain demeure, il survit au domaine des sables.


bit.ly/1qMMeQ5 


 

Emmanuelle Caminade 27/06/2014 11:53



Et merci pour ces références précises  à Rimbaud et à Baudelaire  !