"Le sante dello scandalo", de Erri De Luca

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

le sante dello scandalo

Erri De Luca connaît parfaitement l'hébreu ancien et fréquente quotidiennement la Bible depuis de très nombreuses années et ce non-croyant à l'esprit libre est devenu un remarquable exégète des textes sacrés dont il nous livre une lecture humaniste s'appuyant sur une argumentation à la fois érudite et simple. Son essai, Le sante dello scandalo (1), nous propose une réflexion passionnante fondée sur une approche neuve des textes bibliques qu'il développe dans un style léger et limpide non dépourvu d'humour ni de poésie.

Partant d'une analyse pertinente de la langue hébraïque qui consacre dans sa grammaire la division sexuelle des tâches entre celle qui donne la vie et celui qui - marqué dans sa chair par le sceau de l'alliance avec Dieu - transmet le «bagage sacré», il montre comment la femme, malgré son moindre pouvoir apparent, est le principe moteur de l'humanité, celle qui, rebelle et courageuse, «gouverne le temps».
Si l'Evangile de Matthieu, «début solennel de la chrétienté», s'ouvre sur la longue liste des descendants d'Abraham conduisant au Messie
(2), se sont nichés de manière surprenante
dans cette souche masculine sacrée, cinq noms de femmes. Des femmes volontaires qui, pour la plupart, savaient jouer avec sensualité de leur beauté pour arriver à leurs fins. Et on compte même parmi elles trois étrangères ayant choisi d'appartenir à Israël en abandonnant leur religion et leur peuple !

Erri De Luca reprend ainsi dans ce livre «l'histoire la plus ambitieuse du monde, celle du monothéisme et du Messie» en bouleversant les idées reçues. Et en célébrant ces cinq femmes scandaleuses, mais aussi Matthieu l'évangéliste et le peintre le Caravage (3), il entonne avant tout un hymne à la liberté redonnant place à l'humain.

1) "Les saintes scandaleuses" ( mot à mot "Les saintes du scandale" )

2) http://www.info-bible.org/lsg/40.Matthieu.html

3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Caravage

 

Pour cet écrivain, la transmission des textes sacrés ne peut être figée, elle ne peut vivre que dans de nouvelles lectures, et il commence par rendre hommage à ces deux hommes qui se sont affranchis de la règle.

 

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                           Première version                            Deuxième version

La première version de "Saint Matthieu écoutant l'ange lui dicter le Nouveau Testament" peinte par le Caravage laissait entrevoir un texte en langue hébraïque - celle de L'Ancien Testament - alors que les Evangiles ont été écrits en grec. Et Erri De Luca qui avait déjà longuement évoqué ce tableau le commentait ainsi dans Mestieri all'aria aperta (4):

"Le Caravage laisse entrevoir un peu d'Écriture sainte, et il fait ainsi de chaque spectateur de son tableau un lecteur : parce que ce livre sera lu à l'infini et parce que en hébreu l'Écriture sainte tout entière se nomme Mikra. Lecture."(5) 

Le Caravage, grand peintre italien d'inspiration biblique, refusa ainsi d'accorder ses personnages à la vision enjolivée des saints qu'avait l'Eglise de son époque, préférant les peindre avec un grand réalisme. Dans cette première version datant de 1602 - qui fut malheureusement détruite en 1945 -, il représente Matthieu comme un homme du peuple, avec les pieds nus et sales, l'ange aux traits féminins qui lui dicte la parole divine l'effleurant avec sensualité pour guider le tracé de sa main. Une trivialité choquante pour les commanditaires de l'oeuvre qui demandèrent à l'artiste d'en peindre une deuxième version plus conforme à leurs voeux, version dans laquelle on ne distingue plus le texte des Ecritures. Le Christianisme est un acte de refondation et le Nouveau testament écrit, certes, une nouvelle histoire mais s'inscrit dans la lignée de l'Ancien-testament, ce que les contemporains du peintre refusaient de voir...

4) Mestieri all'aria aperta. Pastori e pescatori nell'Antico e nel Nuovo Testamento (Feltrinelli 2004) publié en 2006 chez Gallimard sous le titre français Comme une langue au palais

5) Source:

http://sohrawardi.blogspot.fr/2010/12/comme-une-langue-au-palais-lange-ou-la.html

 

Quant à Matthieu, si cher au peintre italien (6), il introduisit dans la liste initiale de son célèbre Evangile «des femmes et des girons de peuples divers», mettant en lumière une «transmission de sang mêlé» donnant  naissance à un «Messie métis», ce qui constitue une «leçon grandiose» «balayant le spectre de la  pureté du sang». Et cet évangéliste méconnu ose nommer ces cinq femmes dont la prostitution ou l'adultère - évident ou supposé - étaient réprouvés par la société. Une hardiesse méritant d'être remarquée.

Ainsi Matthieu, en faisant évoluer les textes sacrés, comme dans une moindre mesure le Caravage en ne respectant pas les usages religieux contraignants, sont-ils plus proches de la marche de la vie, plus en accord avec l'humanité de leur temps.

8) http://www.rome-passion.com/saint-louis-des-francais.html

 

                  

                           Ruth dans le champ de Boaz ( Julius Schnorr von Carolsfeld)

 

Venons en maintenant à ces cinq femmes scandaleuses dont Matthieu consacre dans son texte la reconnaissance et qui, pour Erri De Luca, sont des «saintes», des «femmes mystérieusement gigantesques».

Tamar la cananéenne, veuve sans enfants, se travestit en prostituée pour tromper son beau-père Judas et devenir mère d'un enfant d'Israël, scellant ainsi son appartenance à une religion visionnaire ne se prosternant pas devant des idoles. Une femme qui n'hésita pas à se servir de son corps, transgressant la loi pour lui en donner une application plus juste.

Rahav, la prostituée étrangère de Jéricho, cacha deux espions d'Israël sous son toit, voulant se rendre à leur dieu. Une femme qui trahit son peuple en sauvant sa famille et livra sa ville dans un grand acte de foi.

Ruth, une pudique Moabite veuve d'un émigré hébreu, abandonna son pays et sa famille pour accompagner sa belle-mère retournant en Israël, désireuse que cette terre sacrée devienne aussi la sienne. Et elle osa se glisser une nuit dans le lit du vieux Booz pour se faire épouser et devenir mère.

Bethsabée, belle femme adultère inspira tant de désir à David qu'il envoya son mari à la mort. Et cette histoire extrême illustre pour l'auteur la force ambivalente de l'amour, «la plus forte énergie de la nature humaine» : une histoire de chute mais aussi de rédemption.

Myriam (ou Marie), la mère de Jésus, fut enceinte avant son mariage - et pas de son fiancé -, ce qui l'aurait condamnée à la lapidation si Joseph n'avait eu foi en elle. Et l'auteur, très inspiré par ce dernier personnage, imagine un dialogue poétique entre Marie et sa mère et revisite la Nativité...

Qu'ont donc en commun ces cinq femmes ?

Elles furent capables d'assumer librement leur choix, de braver l'opinion et/ou de risquer leur vie pour atteindre un objectif supérieur qu'elles poursuivirent de manière inflexible. Une foi et un courage ayant visiblement impressionné l'auteur, pour qui la femme semble le produit le plus achevé de la «chirurgie divine».

 

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Erri De Luca, Le sante dello scandalo, Giuntina, avril 2011, 62 p.

 

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Le livre existe maintenant en version française, dans une édition judicieusement enrichie d’une quinzaine de reproductions en noir et blanc :

  http://t3.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQhIQAvxZEwjHpgN68jU-AZMuGLJ9HMr9xUyTjj122D5fYkiP3b2g

Les saintes du scandale, Erri de Luca, traduction de l’italien par Danièle Valin, Mercure de France, avril 2013, 112 p.

 

 

Biographie et bibliographie de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Erri_De_Luca

 

Pour prolonger :

Voir la belle chronique du 20/10/2011 "Bravo Matthieu !" que Jean-Marc Bellot a consacré sur son blog à ce livre et qui m'a donné envie de me le procurer avant même qu'il ne soit traduit en français:

http://jmbellot.blogs.com/personnel/rome/

 

 

EXTRAITS :

 

p.11/12

      (...)

    Matteo è figura cara a Caravaggio. Lo dipinge anche nel momento della sua chiamata, seduto tra quelli che riscuotono gabelle.

Gesù sceglieva il suo personale tra professioni mai prima convocate a portavoce di parole sacre, pescatori per esempio. Del reso lui stesso era un falegname e nel Talmud, il commentario delle sacre scritture, è scritto "E non c'è falegname e non c'è figlio di falegname che può risolvere questo" (Avodàn Zarà 50 b).

   Il Matteo imbeccato dall'angelo fu rifiutato dai committenti: aveva in primo piano i piedi scalzi e sporchi, e poi quelle lettere ebraiche in apertura del vangelo ricordavano con troppa insolenza che quella era una storia ebraica, scritta da ebrei. Ormai da quella origine il Cristianesimo si era affrancato scrivendo in greco la sua notizia nuova.

     (...)

 

p.13/14

      (...)

   Ecco che nella preciosa discendenza del messia sono innestate donne e grembi di popoli diversi. Con le loro trasfusioni di sangue misto, la storia ebraica allontana da sé lo scettro e lo spettro della purezza di sangue, del pedigree. Pure il messia è meticcio. E una lezione grandiosa, poco risaputa e poco ripetuta.

   Ma non è senso unico di marcia l'avanzata del monoteismo. Fa passi indietro; dopo la conquista della terra promessa, gli ebrei torneranno spesso agli idoli, adottando quelli dei popoli vicini. Israele in quei ripiegamenti su altri culti sarà debole et finirà servo e suddito di altri. E ogni volta sorgerà un capo che lo ricondurrà al suo Ehàd, Uno, ripristinando il culto e la forza per risollevarsi. Sarà a fisarmonica la storia di Israele, oscillerà tra attacamento e abiura.

   Ma le donne straniere, Tamàr, Rahàv, Rut, hanno in comune il viaggio opposto, scelgono di appartenere a Israele. Abbandonando la loro religione e il loro popolo senza ripensamenti. Scelgono il Dio unico salito del deserto, vogliono fecondare il loro grembo con il seme dei portatori della notizia nuova e visionaria : una sola divinità artefice del mondo.

 

p.47/48

 

(...) A proposito com'era il suo ebraico ?

    - Era quello dello scritture sacre, non il nostro aramico moderno. E la sua voce era come le gocce che cadono da un secchio dentro un pozzo. Quando vado ad attingere acqua alla cisterna, il secchio salendo ne perde un poco. La voce del messaggero faceva lo stesso rumore, l'accento cadeva sulle sillabe come le gocce piovute da un'altezza dentro un'acqua ferma.

    Sapete cosa penso, madre mia ? Che io avevo già sentito quello "shalòm Miriam". Non era mia suggestione di ragazza un po' sognatrice che mi faceva sentire quelle sillabe mentre tiravo acqua dalla cisterna. Erano vere, c'erano già state altre volte. Dev'essere per questo che non mi sono spaventata a risentirle nella stanza. Era solo strano che fossero lontane dalla cisterna.

    - Sei così cambiata, figlia mia ? Sembra che non t'importi del mondo. Non hai guardato in faccia il messaggero e invece sai dire di preciso la sua voce, l'odore. Fai come i ciecchi.

   - E così, madre mia : ciecca all'esterno e illuminata dentro. Così sto adesso. Più avanzanno i giorni e più sulla mia pelle affiora il chiaro di luce che ho in corpo. Questa creatura dentro è una sorgente luminosa. Quando la dovrò partorire, mi ritroverò spenta a contare le scintille lasciate. Già adesso mi commovuono le lucciole.

 

p. 53

        (...)

  Miriam/Maria, ultima dell'elenco di Matteo dopo quatro donne misteriosamente gigantesche, offre alla cristianità il suo punto di partenza, l'anno zero della sua gravidanza fuorilegge. Prima di salire in un elenco sacro e sugli altari, prima di essere sigillate nella più prestigiosa discendenza del monoteismo, queste donne furono riempite di grazia, forza sovrannaturale per sostenere da sole la rissa con il mondo e con le leggi degli uomini. Bravo Matteo a rivendicarle madri di messia, fissando i loro nomi e i loro amori necessari nel tronco benedetto, dal quale non è spuntata l'ultima parola.

 

p.56/57

      (...)

    Niente condamna al dolore di parto ; la parola ebraica "ètzev", e suoi derivati, vuol dire sforzo, o fatica, o affanno. Non è una mia lettura, una mia interpretazione. La parola "ètzev" ricorre sei volte nella scrittura sacra, quatro volte nel libro Mishlé/Proverbi, (5,10 ; 14,23 ; 15,1), una volta nei Salmi (127,2) e una volta nel giardino. I referimenti delle sei volte servono a poter verificare quello che sto per dire : cinque volte i traduttori vari rendono "ètzev" con sforzo, o fatica, o affanno, e una volta lo dirottano e lo traducono dolore. Con deliberata intenzione le traduzioni maschili qui inventano una volontà divina di punire la donna, di caricarle sopra il senso di colpa di un peccato originale da scontare con i dolori di parto. Sono invece una conseguenza meccanica dell'atto di nascita, non un castigo della divinità.

    (...)

Publié dans Essai

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Violette 18/04/2014 12:23


j'ai entendu beaucoup de bien de son dernier livre mais j'avoue que les thèmes de celui-là me freinent un peu.

Emmanuelle Caminade 07/05/2012 16:13


 


... l'occasion pour moi de lire aussi votre article sur In nome della madre (Au nom de la mère)
: http://jmbellot.blogs.com/personnel/2006/10/histoires_ddoub_3.html


et de découvrir le site que Nathalie Bouyssès a consacré à Erri De Luca.


J'aime quand les blogs peuvent se compléter et s'enrichir !

Jean-Marc 07/05/2012 09:55


Chère Emmanuelle,


Bien heureux de voir que ce petit texte d'Erri de Luca vous ait plu au point de lui consacrer un billet.


Cet auteur a toujours eu le don de me faire vaciller sur mes certitudes. Je l'appellerais volontiers l'auteur de l'inconfort. Mais il a toujours eu le don de me relancer aussi, quand après avoir
perdu l'équilibre, je croyais m'effondrer. Un apôtre de la mise en mouvement, en somme...


Si vous cliquez sur mon nom, vous trouverez un exemple de ce sentiment de malaise et de plénitude mêlés auquel je viens de faire ailusion.


Au plaisir de vous lire,


Jean-Marc

Emmanuelle Caminade 07/05/2012 16:11



J'ai lu votre beau témoignage sur cet écrivain...