"Le train zéro", de Iouri Bouïda

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Profitant  de la sortie du dernier livre (1) de Iouri Bouïda, figure majeure de la littérature russe contemporaine, les éditions Gallimard ont opportunément fait reparaître son premier roman publié en France, Le train zéro, dans la collection à prix réduit L'imaginaire. Une occasion à saisir pour découvrir un livre étonnant porté par une imagination délirante dont  l'écriture à la fois triviale et poétique, drôle et poignante, caustique, subjugue par sa  brutalité et sa puissance évocatrice.
C'est un roman très russe par son sujet, un roman d'amour et de mort à la fois violent et sentimental empli de questionnements philosophiques et métaphysiques sur la condition humaine, l'absurdité de la vie,  qui s'inscrit aussi par certains côtés dans la tradition du réalisme fantastique initié par Gogol. Ces interrogations sont néanmoins menées, avec beaucoup de vigueur, sous une forme plus inhabituelle, celle d'une courte fiction allégorique soutenue par une langue forte d'une grande beauté. Curieusement d'ailleurs, l'auteur semble ne pas faire totalement confiance à la puissance métaphorique de son texte qui puise ses racines dans l'histoire récente  – la déportation des Juifs, le passé stalinien - comme dans les grands mythes universels, et il s'attache un peu trop souvent à souligner, et même à expliquer, la valeur «symbolique»  de sa fiction !

1)Potemkine ou le troisième coeur

                                             
Nous sommes au printemps, «cette foutue saison» où «tout remonte à la surface, le bon comme le mauvais» et nous assistons aux derniers jours d'une colonie ferroviaire  installée à l'époque stalinienne dans une steppe inhospitalière  aux confins de la Russie. Toute une humanité laborieuse et plutôt démunie y avait été regroupée pour que, sous le contrôle omniprésent de l'armée et la garde  féroce de "Cerbères" mangeurs d'hommes, fonce chaque jour «à minuit pile, dans un sens ou dans l'autre» le «train zéro» :
«cent wagons aux portes bouclées à mort et plombées, deux locomotives à l'avant, deux à l'arrière – tchouk-tchouk... hou-ou ! Cent wagons. Lieu de départ, inconnu. Lieu de destination, secret. On tient sa langue.»
Depuis, tous pratiquement sont partis ou morts et enterrés, le «train zéro» a disparu et  ne restent  que des carcasses de wagons, «des poteaux renversés entortillés dans des fils rouillés» et l'ossature métallique du pont  ferroviaire qui surplombe le fleuve...
Un narrateur nous conte l'histoire d'Ivan Ardabiev, surnommé Don Domino  en raison de sa passion pour les dominos et de son côté «tzigane» un peu «hispanique». Ce héros accompagne les derniers habitants, ses compagnons d'errance qui, comme la fascinante Fira, ne possèdent que «le sang et la mémoire». Ils  vont franchir le fleuve en crue pour repartir d'où ils sont venus une quarantaine d'années auparavant : «La partie est finie» ! Le vieux Don Domino se remémore ainsi dans de parfois très longs flashes-back tout ce temps  passé avec eux dans la «station 9 » : «le monde en général, avec  tous ses monstres et ses anges», quelques digressions étant par ailleurs consacrées à l'évocation de sa  vie avant son arrivée dans les lieux. Et le lendemain, après avoir refusé de partir pour Moscou avec la grosse  Gassia, il restera «le dernier homme sur cette terre». Seul face à son destin...

             

Le triomphe de la mort, Bruegel l'ancien

Dès la première phrase le lecteur est interpellé et dès les premières pages Iouri Bouïda plante de manière très concrète un décor apocalyptique digne du Triomphe de la mort (2) mais dans une version expressionniste un peu dépeuplée faisant peser une lourde et mystérieuse atmosphère,  avec des paysages et des portraits  confinant au fantastique. Et l'auteur instaure magistralement un parallèle énigmatique, quasi surréaliste, entre le départ et l'arrivée des Juifs dans cette scène virtuose du passage de ce fleuve  évoquant le Styx séparant l'Enfer du Paradis-,  naviguant en rapides allers et retours entre ces deux moments - ce qui semble réduire à néant tout le temps écoulé, résumé en un raccourci saisissant : «A l'époque. Maintenant. Et voilà. Plus personne.»
 2) Le Triomphe de la mort de Bruegel l'ancien qui nous propose  une vision infernale du monde avec en arrière-plan un large fleuve symbolique...

Dans ce territoire maudit, les hommes «meurent, s'étripent et tuent» pour que le train passe : «il faut bien vivre» ! La mort et la vie semblent ainsi se rejoindre et les femmes accouchent de bébés morts-nés tandis qu'une morte donne naissance à une petite fille vivante. Le héros, orphelin abandonné, fils «d'ennemis du peuple» condamné à expier une faute originelle, ne peut que s'engager sur la voie redressée par «la Patrie» venant se substituer au Père. N'ayant «pas de passé ni même de présent», il  «est l'avenir» : le prototype de l'homme nouveau, une efficace mécanique qui parfois semble se transformer en "bête humaine"(3)...

3) Même si l'argument du célèbre livre de Zola est très différent, on peut rapprocher ces deux romans métaphoriques mettant puissamment en scène un monde ferroviaire, ne serait-ce que dans une certaine confusion entre le héros mécanicien  et son train, ou dans la dénonciation sous-jacente du culte du progrès...

Georges Rohner, L'homme et la machine (détail)

Mais c'est sans compter avec cette aspiration enfouie dans son coeur d'enfant qui  ne voulait pas «d'une vie de poupée de chiffon au son d'une musique inaudible». Et «sa musique à lui», Ivan Ardabiev va commencer à l'entendre en rencontrant Fira, «une petite femme aux hanches bien rondes moulées dans de la soie crépusculaire» : comme un aiguillage impossible sur sa voie toute tracée... Fira, dont le corps «transparent» aperçu à la toilette n'aura cesse de l'affoler, une femme «unique» qu'il recherchera avec sauvagerie dans toutes les femmes, à commencer par ces «putains du rail», ces «femmes-troufions», tout «en enfournant sans relâche du charbon dans sa chaudière» fonçant, tel un stakhanoviste, dans le sexe comme dans le travail.
L'image de «la reine des femmes» à «l'odeur chaude et charnelle» d'enfant, celle de Fira  endormie  «un demi-sourire sur les lèvres, son caramel au creux de la joue» se ternira, et Aliona, l'innocente vagabonde qui traversera sa vie telle une "petite tzigane en forme de voie lactée"
(4), achevant la sienne - un peu comme Anna Karénine - en lui laissant «juste un corps», le fera finalement  «dérailler» en lui révélant l'amour compassion.
Rêve et réalité vont alors se confondre dans la dernière partie du livre, Don Domino, «comme si une digue avait cédé»,  inquiété par ces questions sans réponses - cette Question qui n'a pas de Réponse -, tourmenté lui aussi par l'attente, l'attente «d'autre chose», va devenir «cinglé»  en tentant de se raccrocher à ce qui fut «son monde» de manière insensée. Jusqu'à ce que le moment soit venu ...

4) Aliona m'a évoqué la figure de cette petite Tzigane victime de l'extermination nazie qui hante le héros de  Une trop bruyante solitude, le dernier livre de l'écrivain tchèque Bohumil Hrabal - que par de nombreux côtés Le train zéro rappelle 

 

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Le train Zéro, Iouri Bouïda, Gallimard janvier 2012 pour la collection L'imaginaire (1998 dans la collection Du monde entier) , traduit du russe par Sophie  Benech, 126 p.
Le texte russe a été publié en 1994 sour le titre Don Domino. Epuisé en Russie, il est disponible sur le site de l'auteur : 

http://buida.ru/romany/don-domino/
(Remerciements à Russkayafantastika pour ces renseignements )

 

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Biographie et bibliographie de l'auteur :

 

Iouri Bouïda est né dans la région de Kaliningrad en 1954 et vit actuellement à Moscou. Il a publié depuis 1992 de nombreux livres en Russie où son oeuvre jouit d'un grand prestige.
Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en français, quatre chez Gallimard - trois romans: Le train zéro (1998), Yermo (2002) et dernièrement Potemkine ou le troisième coeur (2012) ainsi qu'un  recueil de nouvelles: La fiancée prussienne (2005).
Epître à Madame ma main gauche, un autre recueil de nouvelles, a été publié aux éditions Interférences en novembre 2010

 

 

EXTRAITS :
(pagination de l'édition Gallimard 1998,
collection Le monde entier )


                                              p.7/8


   "Les Juifs s'en vont !" cria-t-il dans le vide sonore de la maison et, ayant attendu en vain une réponse, il retourna à la fenêtre. "Les Juifs s'en vont toujours. Il n'y a que les idiots comme nous pour rester !"
   D'ici, on distinguait bien les hommes et les femmes courbés sous le poids des bagages – maintenant, ce n'étaient plus des affaires, des biens, ce n'étaient plus les hardes accumulées par la vieille Fira en quarante années et quelques de vie à la station, c'étaient juste des bagages, le barda d'une réfugiée, d'une passagère, qu'elle crève ! - il les voyait s'acheminer avec précaution sur l'étroit sentier argileux en direction du pont, et franchir l'un après l'autre la rivière mugissante  sur la passerelle métallique rouillée et branlante, jusqu'à l'autre rive où les attendait un énorme camion. Fira était assise, immobile, sur une chaise au dossier arrondi plantée au beau milieu de la cour, parmi un bric-à-brac, parmi des chiffons abandonnés et des papiers que le vent tantôt soulevait en une volée d'oiseaux d'un blanc sale, tantôt dispersait de tous côtés en les plaquant  contre les murs décrépis de la maison désertée, contre la palissade de guingois, contre le ciré noir et luisant que quelqu'un avait jeté sur les  épaules de la vieille femme. Elle regardait droit devant elle d'un air absent, sans voir ni son fils ni ses amis qui se dépêchaient, avant la tombée de la nuit, de transporter sur l'autre rive tout ce qui avait un tant soit peu de valeur.
(...)


p.33/34

 

(...) Seigneur, dire qu'il existe des femmes comme ça ! avait pensé Ivan, subjugué. Comme celle-là. Qui sourient pour rien, pour le plaisir. Avec une lèvre inférieure qui avance un tout petit peu. Soyeuses. Tout à coup, il avait  eu envie de la renifler, de la flairer de la tête au pieds, bon sang ! C'est tout juste s'il avait pu se retenir, il avait tellement envie de connaître son odeur. Ce n'était pas une question de parfum. Elle pouvait tout aussi bien sentir l'essence. Non, son odeur à elle. La sienne. Sans parfum ni crème. La tête lui tourna et il s'agrippa au bord du camion qui cahotait sur les fondrières. Fira rebondit sur un ballot et son épaule alla cogner contre son mari. Tout le monde éclata de rire. Qu'est-ce qu'elle sentait ? Oh, Seigneur ! Pas le chou, tout de même. Ni l'oignon. Ni. Les "ni", ce n'était pas son truc, ce n'était pas pour elle. Elle, c'était " oui". Pas son parfum, mais son odeur à elle. Oh, et puis zut ! Il secoua la tête.
"Qu'est-ce que tu as, Vania ?"Elle s'était penchée vers lui en souriant. "Tu t'appelles bien Vania, non ?"
- Ivan, dit-il en toussotant. Ivan Ardabiev.
- Je parie que tu es un fonceur, toi, hein ?" fit-elle avec un clin d'oeil.
Bon sang, qu'est-ce qu'elle voulait dire par là ? Ou plutôt, ne pas dire ? Et cette odeur, qu'est-ce que ça pouvait bien être ? Il y a une seconde, elle était tout près de lui, il avait bien senti quelque chose, quelque chose de chaud et de charnel – qu'est-ce que c'était ? A moins que cette odeur-là n'ait pas de nom.
    Les femmes qu'il avait connues jusqu'ici sentaient le chou. Le chou bouilli. Toutes sans exception. Quoi qu'elles fassent, quels que soient les artifices qu'elles employaient. L'éducatrice de l'orphelinat, celle qui l'avait fait sortir du cachot pour l'interroger, sentait le chou généreusement arrosé de Moscou Rouge. (...)

 

p.37/38


(...) Le jour où il était entré  dans leur chambre sans frapper, en voisin – ils vivaient alors au premier étage d'un foyer, avec tous les employés de la station, c'est seulement  plus tard qu'ils s'étaient installés dans une petite maison de brique individuelle, à côté – et où il l'avait vue , debout dans une minuscule cuvette de rien du tout , avec une cruche dans une main, tenant de l'autre ses cheveux relevés, et le soleil qui entrait par la fenêtre la traversait de part en part, il avait vu distinctement son coeur qui palpitait comme un oiseau, la masse brumeuse de son foie, la clochette argentée et translucide de sa vessie, ses os bleus qui flottaient dans la compote rosée de sa chair - "Vania"? ! -, ce jour là, il avait compris qu'il devait partir en courant. Et il était parti en courant.
(...)


p.40/41

 
(...) les femmes-troufions, donc, n'avaient pas tardé à distinguer, dans le défilé de ces hommes maussades au silence de plomb, ce nouveau grand et souple, avec son nez busqué, son visage blanc et son regard de fou. Il enfournait sans relâche du charbon dans sa chaudière, faisait cliqueter ses dominos dans les stations, avalait de la viande en conserve en l'arrosant de vodka glacée dans un gobelet en fer-blanc d'une contenance d'un demi-litre, et se ruait sur les femmes avec une telle violence, il était insatiable et si impitoyable que bientôt, son apparition fut attendue avec impatience par nombre de celles qui avaient fini par s'habituer au vinaigre et au pain rassis de l'amour vénal, à ses exercices monotones et fastidieux pour les muscles du dos et des cuisses, car il émanait de lui la rage et la passion d'un violeur, pour qui chaque femme est une nouvelle femme. Après ses visites, les femmes-troufions refusaient pendant longtemps de recevoir personne, restant allongées dans la pénombre de leur logis sordides, à savourer la voluptueuse vibration de leur bassin qui se prolongeait pendant des semaines, et le frémissements de leurs entrailles liquides. Trois jours avant son apparition, Pied-de-Grue cessait de boire de la vodka à jeun, mâchait du matin au soir de la camomille et de la menthe, se lavait tous les jours et faisait reluire sa douille à l'endroit crucial, savourant d'avance avec effroi le moment où l'acier serait porté au rouge sous son formidable frottement affamé, si bien qu'ensuite , il lui faudrait soigner la blessure avec de l'oeuf cru et de la soude.(...)

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Publié dans Fiction

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roland 04/02/2015 00:10

Un beau livre, effectivement, que celui-ci. Moins foisonnant que "Yermo", mais du coup plus de fluidité, de rythme ; sans doute deux projets différents, mais ce train nous embarque pour nous laisser pantelants sur le quai déserté.

Une ribambelle 24/11/2014 18:03


Je viens de terminer la lecture de ce merveilleux livre qu'est "Le train zéro", trouvé par hasard chez le libraire la semaine dernière. J'ai été conquise mais je ne crois pas avoir une fois été
déçue par la littérature russe. J'en ferai un commentaire sur mon blog demain ou après-demain. Beaucoup d'émotion.