"Le vent", de Claude Simon

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Les éditions de Minuit viennent de rééditer en collection de poche Le vent de Claude Simon, écrivain se rattachant à la mouvance du nouveau roman qui fit éclater les codes de l'écriture romanesque en reléguant au second plan l'intrigue et les personnages au profit de l'expérimentation formelle. Publié en 1957, on peut le considérer comme un ouvrage charnière dans une oeuvre d'importance qui fut couronnée en 1985 par le prix Nobel, l'auteur l'ayant lui-même situé à la fin d'une période à ses yeux "probatoire".

L'intrigue est très mince. Antoine Montès, un jeune homme conçu dans une ville méridionale ventée et contrastée par une femme ayant quitté son mari avant sa naissance pour vivre dans une région du Nord ordonnée et paisible, vient y recueillir l'héritage de son père qu'il n'a jamais connu. Considéré comme un étranger par les notables du lieu qui cherchent à le convaincre de vendre ses terres - des vignes laissées à l'abandon qui n'ont de richesse que potentielle -, il s'y refuse avec une tranquille obstination. Ayant renvoyé le régisseur du domaine qui lui intente un coûteux procès, il est contraint de loger dans un hôtel sordide où, voulant sauver la serveuse et protéger ses deux petites filles, il se voit mêlé à une sombre histoire de vol qui finira dans la violence. Et c'est bien sûr, avant tout, la manière dont cette histoire est racontée qui importe dans ce livre.

 

Le Vent est assorti d'un sous-titre un peu énigmatique, "Tentative de restitution d'un retable baroque", qui vient nous rappeler que Claude Simon se consacra d'abord à la peinture avant de commencer à écrire. D'où peut-être chez lui cette volonté de restituer par le langage certains caractères de la peinture, de l'architecture et de la sculpture interférant dans les retables monumentaux de l'époque baroque : ampleur et surcharge, richesse et somptuosité, fragmentation et discontinuité des épisodes représentés sur les divers panneaux. A l'espace, à la surface compartimentée du tableau se substituerait alors le temps du récit, sa durée. Et, comme dans ces oeuvres religieuses dont le panneau central représente en général un Christ crucifié, un saint martyr ou une vierge en majesté, le héros autour duquel s'organise le récit, cet «idiot», cet «innocent» décalé qui semble vivre hors de la réalité du monde, dans une temporalité différente, est une figure Christique. Chaste et pur, ce «saint» empli de bonté qui se plaît en compagnie des enfants et encaisse les coups sans les rendre, ressemble même physiquement au Christ avec «son visage émacié et douloureux encadré par les longs cheveux noirs».

 

L'écriture de Claude Simon, somptueuse et envoûtante dans la puissance de son désordre, emporte le lecteur dans un souffle qui lui fait toucher sans cesse au mystère universel, au sacré.

D'emblée nous entrons, presque par effraction, dans une conversation entre le notaire et un mystérieux narrateur à la première personne dont nous ne connaîtrons l'identité que beaucoup plus tard. Et nous commençons à prendre connaissance de l'histoire déjà accomplie qui y est évoquée de manière totalement désordonnée. Le narrateur nous livre ainsi des bribes de discours qui lui ont été rapportées par plusieurs des protagonistes, des propos en suspens, tentant de les recouper et de reconstituer ici et là le puzzle de cette histoire en laissant libre cours à son imagination – et à celle des lecteurs – pour émettre des suppositions, envisager des scénarios possibles, des motivations intimes qui relieraient l'ensemble. Un récit chaotique à l'image de ce que constate le narrateur du discours du héros :

«Il n'y avait aucun lien dans son récit entre les différents épisodes ou plutôt tableaux qu'il évoquait, comme dans ces rêves où on passe subitement d'un endroit à l'autre, d'une situation à l'autre sans transition».

L'auteur se livre à un jeu important sur les temps lui permettant par exemple d'isoler brusquement certains moments, les figeant dans une sorte d'instantané photographique ou de relater une succession d'actions de façon discontinue comme il projetterait une série de diapositives. Une écriture ample et surchargée avec de très longues phrases accumulant et imbriquant les incises et de nombreuses et surprenantes comparaisons. Un hyperréalisme éminemment poétique avec une attention extrême portée aux détails qui curieusement nous fait passer du sordide ou du grotesque au sublime. Une écriture très picturale, attentive aux décors, aux formes et aux matières, à la lumière, aux contrastes et aux couleurs tant dans la description des personnages que dans celle de la nature et de la ville.

Et émerge de ce récit le portrait puissant, magnifique et bouleversant, d'une ville d'ombre et de lumière aux couleurs tranchées, aux contrastes sociaux exacerbés, avec toute sa population miséreuse, et notamment ses nombreux gitans, qui rappelle Perpignan - où vécut l'auteur -, bien qu'elle ne soit jamais nommée. Une ville "primitive" balayée éternellement de saison en saison par un vent «immémorial» violent et capricieux, une sorte de souffle gigantesque et chaotique, imprévisible et inéluctable : une force mystérieuse d'une profonde vitalité qui vient donner sa mesure aux hommes et aux choses de ce monde. Ce temps qui nous dépasse semble alors s'avérer un ciment bien supérieur à notre ordre cartésien pour appréhender le monde, car comme l'a dit l'auteur dans son discours de Stockholm : "si le monde signifie quelque chose, c'est qu'il ne signifie rien - sauf qu'il est".

 

Plus de cinquante ans après sa publication, Le vent n'a ainsi rien perdu de sa force, de son souffle. Et peut-être l'écriture de Claude Simon, qui fut à l'époque jugée difficile par certains, a-t-elle eu tant d'influence sur nombre d'écrivains qu'elle apparaît maintenant d'une lecture beaucoup plus facile.

 

(Article publié dans La Cause littéraire  le  08/04/13)

 

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Le vent, Claude Simon, Editions de Minuit 1957/2013, 315 p., 9 €

 

 

A propos de l'auteur :

 

Né en 1913 à Madagascar, Claude Simon est élevé à Perpignan. A partir de 1931, il se consacre à la peinture et à la photographie avant de commencer à écrire en 1936. Son premier roman, Les Tricheurs ne sera publié qu'à la Libération. Après la guerre, il continue à écrire tout en étant viticulteur dans le Bordelais. Il obtient le prix Médicis en 1967 pour son roman Histoire et en 1985, le prix Nobel vient rendre justice à une oeuvre majeure de la littérature contemporaine française occultée par une partie de la critique au profit des stars médiatiques du nouveau roman.

 

 

EXTRAITS :

 

I

p.31/33

 

(...) Mais je n'avais pas besoin qu'il m'en racontât encore. Je connaissais la suite. A peu de choses près ce que tout le monde en ville connaissait, ce que peu à peu les gens avaient reconstitué par bribes, fragments, recoupements mis bout à bout, à force de le voir passer et repasser dans les rues, tantôt à pied, tantôt monté sur son invraissemblable vélo, le vieux clou ferraillant sur lequel, avec cette sorte de paisible acharnement, de tranquille obstination qui semblait l'habiter ou plutôt le posséder, le faire agir en dehors ou même au rebours de sa propre volonté et de ses propres désirs, cramponné au guidon, appuyant des épaules chaque poussée de ses jambes, il parcourut en quelque sorte par saccades (restant entre chaque effort, élan coupé, à peu près immobile, en équilibre sur la route balayée par le vent qui le repoussait avec, de part et d'autre – le vent et lui – la même volontaire opiniâtreté, comme si l'ouragan faisait aussi partie de cette tacite conjuration qui semblait l' avoir accueilli ici, ourdie à la fois par les hommes et les éléments pour le rejeter, le refouler, le renvoyer là d'où il venait), parcourut donc les neuf kilomètres séparant la ville de cette propriété qu'il n'avait jamais vue quoique elle eût, elle, servi de décor, sinon à sa naissance (puisqu'à ce moment il avait déjà été enlevé, emporté au loin, soustrait, vindicativement ravi à l'Ogre, au priapique Barbe-Bleue qui l'avait engendré) du moins aux péripéties dont elle avait été précédée : d'abord une longue allée de pins, non pas courbés sous le vent mais, pour ainsi dire, façonnés par lui, comme pétrifiés, aplatis, écrasés une fois pour toute, presqu'à l'horizontale, figés dans une effrénée, statique et définitive convulsion, comme on ne savait quoi de définitif, de mort, semblait émaner des bâtiments apparemment inhabités, avec leurs volets clos, leurs murs nus, leur cour déserte où quelques fûts aux cercles rouillés, un tombereau démantibulé et un amoncellement de cageots en rebut gisaient épars, abandonnés dans l'aveuglante lumière, pareils à des ossements se desséchant, blanchissant, rongés peu à peu par un corrodant dans la composition duquel la durée, le soleil et le vent seraient entrés à parts égales pour en faire, comme les pierres des murs, comme l'écorce grise des pins semblable aux écailles des sauriens fossilisés, quelque chose de par-delà le temps, au-delà aussi de la destruction, sans âge, éternel.

(...)

 

VI

p.108

 

(...) C'était la fin de l'après-midi sans doute car il me dit que le vent avait cessé. Le soleil bas, jaune foncé, glissait  presque horizontal dans la chambre, projetait sur le mur la tache marbrée virant lentement du citron au chrome, puis du chrome à l'orangé, tandis qu'elle se déplaçait insensiblement, et du dehors (tintement des brocs des femmes à la fontaine, appel, et un murmure las, multiple, épuisé) parvenaient les bruits du soir. Comme une exhalaison du jour fané, révolu. Puis un frémissement, un long cri de soie déchirée fendant l'air, se répétant, et Montes pensant : «  Déjà. Les hirondelles. Elles sont déjà ... » Et maintenant la barre du soleil comme du bronze en fusion glissant semblait-il de plus en plus vite, au point qu'il pouvait presque suivre sa lente dérive, la lente terrifiante, et irrémédiable dérive du temps. Et toujours cette chose qu'il savait qu'il devait faire, ou qu'il voulait faire, répétant maintenant : «Non., je vous dit qu'il faut que je parte. Excusez-moi. Je dois...»

 

 

p.125/127

 

(...) Et il me raconta qu'il était resté là, se taisant, regardant, de l'autre côté de la place cette dernière boutique encore allumée, insolite dans la nuit, trop loin pour qu'il pût entendre, saisir autre chose que cette fraction muette de vie s'inscrivant dans un rectangle lumineux que découpaient les vitres de la devanture par laquelle il pouvait voir d'abord la boutique elle-même, le vert cru des légumes, des salades dans les cageots, le lourd régime de bananes suspendu, les oignons, les cubes empilés de savon de Marseille et l'énorme réfrigérateur tout blanc avec une cage à oiseaux peinte en bleu posée dessus, et, derrière, un rideau à larges raies rouge foncé, lavé tellement de fois que le rouge avait déteint sur le fond blanc maintenant d'un rose vineux, et dans l'ouverture du rideau, tout au fond, un autre rideau bleu ciel à fleurettes masquant une porte, un buffet dressoir en bois jaune, et une femme en robe bleu outremer assise sur une chaise tenant dans ses mains une petite auto rouge qu'un gosse impatient en face d'elle cherchait à lui prendre des mains, et à droite, devant le buffet, une table ronde recouverte d'une nappe en toile cirée à fond jaunâtre ornée de dessins rouges et, assise derrière, une autre femme dont il n'apercevait que le buste vêtu d'un tricot violet et d'une veste vert pomme.

Cela. Comme, dit-il, une boîte, une sorte de petit théâtre lumineux au sein de la nuit, avec ses personnages muets, dessinés et coloriés avec cette absurde et minutieuse précision des détails qui contribuait à les rendre irréels, privés d'atmosphère, ciselés.(...)

 

XIII

p. 226/227

 

(...)

Car, me dit-il, ce fut ainsi que cela se passa, en tout cas ce fut cela qu'il vécut, lui : cette incohérence, cette juxtaposition brutale, apparemment absurde, de sensations, de visages, de paroles, d'actes. Comme un récit, des phrases dont la syntaxe, l'agencement ordonné – substantif-verbe-complément - seraient absents. Comme ce que devient n'importe quel article de journal (le terne, monotone et grisâtre alignement de menus caractères à quoi se réduit, aboutit toute l'agitation du monde) lorsque le regard tombe par hasard sur la feuille déchirée qui a servi à envelopper la botte de poireaux et qu'alors, par la magie de quelques lignes tronquées, incomplètes, la vie reprend sa superbe et altière indépendance, redevient ce foisonnement désordonné, sans commencement ni fin, ni ordre, les mots éclatant d'être de nouveau séparés, libérés de la syntaxe, de cette fade ordonnance, ce ciment bouche-trous indifféremment apte à tous usages et que le rédacteur de service verse comme une gluante béchamel pour relier, coller tant bien que mal ensemble, de façon à les rendre comestibles, les fragments éphémères et disparates de quelque chose d'aussi indigeste qu'une cartouche de dynamite ou une poignée de verre pilé : grâce à lui (au grammairien, au rédacteur de service et à la philosophie rationaliste) chacun de nous peut avaler tous les matins, en même temps que les tartines de son petit déjeuner, la lénifiante ration de meurtres, de violences et de folie ordonnés de cause à effet, quitte, si cela ne le satisfait pas (et apparemment , et contrairement à ce qu'il pense, cela ne le satisfait pas), à recourir en supplément aux bons offices des esprits, du marc de café, des cierges bénis, des hommes providentiels ou de la camisole de force.

(...)

Publié dans Fiction

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roland 24/07/2014 22:59


Un très beau livre en effet où l'on trouve déjà la matière de cette écriture que Claude Simon poursuivra en la faisant évoluer, dans La route des Flandres, par exemple, un superbe livre,
ou L'Herbe, l'invitation, Le jardin des Plantes ... et dont on pourrait avancer qu'un auteur comme Antonio Lobo Antunès est un continuateur dans sa dé-construction du récit.