"Les Algériennes du château d'Amboise", de Amel Chaouati

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Si Abd el-Kader ben Mahiédine, penseur soufi et valeureux guerrier s'étant illustré par sa résistance au colonisateur, est étrangement devenu une figure mythique de part et d'autre de la Méditerranée, l'épisode de son emprisonnement en France dans des conditions très difficiles reste méconnu dans notre pays tandis qu'il est quasiment ignoré en Algérie.

En décembre 1847, après quinze années de combats acharnés contre l'armée française, le chef de guerre avait en effet accepté de se rendre à la seule condition de pouvoir s'exiler en Palestine ou en Egypte avec les siens – une suite comportant, entre famille, domestiques et esclaves, «quatre-vingt-dix-sept personnes dont vingt et une femmes, quinze enfants et de nombreux nourrissons». Mais après une traversée très éprouvante pour ces semi-nomades, ce n'est pas en orient qu'ils débarquent mais en France où ils seront enfermés sous bonne garde durant près de cinq ans - trois mois à Toulon, sept mois à Pau, puis quatre ans au château d'Amboise -, jusqu'à ce que le prince président Louis Napoléon Bonaparte annonce leur libération en octobre 1852. L'émir et ce qui reste de sa suite pourront alors s'exiler en Turquie le mois suivant avant de se rendre plus tard à Damas.

 

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Louis-Napoléon prince président annonçant  à Abd

el-Kader sa libération au château d'Amboise le 16

octobre 1852, Ange Tissier, Musée de Versaille,

huile sur toile (350 cm x 465 cm)

C'est ce pan d'histoire effacé de nos mémoires respectives, sans doute en partie parce qu'il s'inscrit entre reddition et trahison, qu'aborde Amel Chaouati dans Les Algériennes du château d'Amboise. Cette auteure algérienne ayant choisi de vivre en France, psychologue de formation, s'y intéresse en priorité, et avec beaucoup de compassion, aux souffrances endurées par ces femmes qui furent arrachées brutalement à leur pays pour se retrouver dans une terre étrangère au rude climat où elles furent doublement recluses du fait de leurs traditions. Des femmes dont l'équilibre psychique et la santé physique furent très affectés et qui pour beaucoup payèrent de leur vie et de celle de leurs enfants en bas âge, nés pour la plupart en captivité.
S'attaquant aux silences de l'histoire qui la renvoient aux blancs de la transmission de sa propre histoire, l'auteure - s'inspirant sans doute un peu d'Assia Djebar à laquelle elle voue une grande admiration - retrace son cheminement vers la vérité, mêlant enquête basée sur des recherches historiques et quête personnelle puisant dans ses souvenirs et ses émotions, ses rêveries ou ses rencontres. Hantée par les voix éteintes de ces femmes, à l'écoute du moindre signe appartenant tant au registre objectif qu'émotionnel, elle va ainsi mettre en écho ces différentes voix, tous ces menus faits morcelés et de nature différente.

 

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Une Algérienne et son esclave, Ange Tissier,

huile sur toile ( 130 cm x 97 cm) 1860,

quai Branly

Les Algériennes du château d'Amboise est en partie un essai historique dans lequel Amel Chaouati cite des documents précis (rapports d'inspection, lettres ...) ou des passages de livres sur Abd el-Kader, interroge le vocabulaire utilisé comme le regard des peintres ayant représenté certaines scènes. C'est aussi une sorte de journal de bord relatant la genèse et le déroulement chaotique des investigations de l'auteure ainsi que ses rencontres, notamment avec des amies françaises ayant vécu en Algérie. Le tout complété par des passages narratifs où elle raconte elle-même cette histoire douloureuse ou donne la parole à ces Algériennes ayant vécu au château, qu'elles appartiennent à la famille d'Abd el-Kader ou soient de simples domestiques. 


C'est la première fois qu'un auteur s'intéresse à ce sujet et on découvre les documents exhumés avec intérêt. Ils nous renseignent de manière très concrète sur les conditions sanitaires déplorables et toutes les privations imposées à ces femmes, sur l'exacerbation de leurs problèmes du fait du choc des cultures, de modes de vie incompatibles, mais aussi sur les délires civilisateurs du colonisateur en Algérie.

La démarche d'Amel Chaouati, très ouverte mais totalement éclatée, déroute néanmoins fortement au début, d'autant plus que l'architecture complexe de son livre manque délibérément de liant : de courts chapitres aux titres hétéroclites s'y succèdent, imbriquant en leur sein divers genres d'écriture soulignés par le recours à des polices, des couleurs et des tailles différentes de caractères. Et l'auteure semble répugner à trop travailler son style, juxtaposant de courtes phrases assez minimalistes dans la partie journal de bord, et optant pour un récit très simple et dépouillé dans les passages narratifs.

Mais au bout d'un moment, cet ensemble instable et foisonnant qui nous fait sans cesse ricocher d'une époque ou d'un lieu à l'autre, d'un élément à un autre, fonctionne. S'élabore en effet une sorte de tissage reliant l'Algérie à la France, l'individuel au collectif, le passé et le présent, les morts et les vivants, qui fait naître quelque chose dans les interstices et dans les marges. Ce livre inclassable mêlant les genres et les échelles, modulant les tons, finit alors par embrasser cette histoire dont il reste peu de traces, nous faisant aussi entendre la voix de ces femmes qui, à notre tour, viennent nous hanter.

 

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Jardin d'Orient du château d'Amboise

Amel Chaouati rend ainsi un bel hommage à ces oubliées de l'histoire, venant compléter, enrichir celui du plasticien algérien Rachid Koraïchi qui avait créé en 2005 dans le parc du château d'Amboise ce «jardin d'Orient» : une installation cimetière redonnant une individualité aux vingt-cinq personnes de la suite de l'émir enterrées dans une fosse commune, dont la mort n'avait pas même été enregistrée sur les registres d'état civil, mais dont témoignait une stèle érigée en 1853 par les habitants d'Amboise.

 

(Article publié sur La Cause littéraire le 15/01/14)

 

http://www.if-algerie.com/tlemcen/agenda-culturel/hommage-a-assia-djebar/image_preview 

Les Algériennes du château d'Amboise, Amel Chaouati, La Cheminante, novembre 2013, 214 p., 22 €

 

 

EXTRAIT :


(p. 120/122)

                                                                                        

Les officiers qui se chargeaient de nous apporter de l’eau au château se plaignaient du gaspillage car elle était rationnée. Mais ils ne comprenaient pas que seule l’eau pouvait nous permettre de purifier nos corps, notre âme et ces lieux souillés. L’eau a fini par arriver au château au mois de mai au grand soulagement de tout le monde.
En février, Zohra, la mère d’Abd el-Kader, affectée par la mort de Kheira, est tombée gravement malade. Elle était terrorisée à l’idée de mourir en France. C’était la panique au château.
Un domestique est mort brutalement d’un choléra foudroyant qui l’a emporté en trois heures. Le lendemain, toutes les femmes se sont réveillées malades. Un médecin militaire a été dépêché en urgence pour faire le bilan de la situation. Il a diagnostiqué « une cholérine ». Il ne s’est pas alarmé. En vérité, il ne nous a pas auscultées ; il n’était pas autorisé à nous voir. Il s’est appuyé sur les descriptions des religieuses pour établir un diagnostic.
Ce médecin nous a exhortées de chauffer l’eau pour les ablutions car elle était glacée. Mais la plupart d’entre nous ont refusé car les ablutions ont moins de valeur avec l’eau tiède.
Il a également proposé aux autorités de permettre les promenades aux domestiques et aux enfants les plus atteints mentalement. Il a préconisé des bains dans la Loire pour améliorer leur santé. Comme le malheur ne vient pas seul, le domestique Salem s’est noyé. On a retrouvé son corps deux heures après, sur la rive.
Cette année le mois de ramadhan était en juillet. La chaleur était caniculaire. Malgré la contre-indication du médecin pour certains d’entre nous, nous avons jeûné. La folie s’est aggravée pendant cette période. Le directeur était dépassé, il ne savait plus quoi faire. La domestique Fatima Bent Moussa jeûnait alors qu’elle était bien souffrante. Elle refusait de suivre l’avis médical. C’était sa seule arme pour résister à l’ennemi, disait-elle.
Nous nous sommes mises sur le balcon pour voir le croissant lunaire qui annonce la fin du jeûne. Nous l’avons aperçu et nous avons prévenu les hommes qui n’ont pas voulu en tenir compte. Seule leur décision est valable. Finalement, ils ont vérifié et ont annoncé l’Aïd pour le lendemain. Ce jour-là, la domestique Fatima s’est éteinte. Elle savait qu’elle allait mourir. Elle disait qu’elle était déjà morte.
Nous les domestiques et surtout nos enfants, avons beaucoup souffert de l’emprisonnement. Les conditions d’enfermement étaient pour nous lamentables dès l’arrivée. Les conditions de travail devenaient de plus en plus difficiles et rendaient certains maîtres de plus en plus violents et exigeants.
Un matin, nous avons vu l’une d’entre nous entrer en courant dans le bureau du directeur. Elle s’est accrochée à son bras, le suppliant de ne pas la renvoyer vers son maître qui n’est autre que le jeune frère d’Abd el-Kader ben Mahiédine. Elle a été maltraitée par lui alors qu’elle était souffrante. Or son maître prétendait qu’elle faisait la comédie.
La nouvelle est arrivée aux oreilles d’Abd el-Kader qui s’est attristé, mais sa relation conflictuelle du moment avec ce frère rendait son intervention difficile. Finalement, il a réussi à lui proposer de garder la domestique dans sa propre famille le temps de sa guérison, ensuite elle retournerait chez son maître.
Nous les domestiques, nous naissons dociles pour exécuter les ordres de nos maîtres sans jamais nous plaindre. Nous savons dire oui en courbant l’échine. Nous ne nous plaignons jamais. Nos corps et ceux de nos enfants leur appartiennent au gré de l’intégrité du maître et du silence des épouses. Rien ne nous appartient en somme que notre musique transmise depuis des générations par nos ancêtres africains. Cette musique égaie leurs fêtes et libère nos douleurs.
Mais pendant notre détention, l’humiliation était grande vis-à-vis de nos maîtres et de nos maîtresses. C’est pourquoi, notre mort signifiait notre refus de nous plier à eux. Nous pourrions presque les remercier finalement, car pour la première fois nous avons eu le pouvoir de dire non aux nouveaux maîtres de nos maîtres rendus esclaves.

 

Publié dans Essai, Histoire, Fiction

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