"Les chaussures italiennes", de Henning Mankell

Publié le par Emmanuelle Caminade

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J'ai été assez déçue par Les chaussures italiennes, ce roman d'Henning Mankell dont la version française reçut un accueil dithyrambique.

Pourtant, les thèmes qui y sont traités m'intéressaient et la place importante accordée à la nature aurait dû me séduire. Je n'ai pas par ailleurs besoin à tout prix de réalisme pour entrer dans un livre, m'accommodant facilement de situations improbables et de personnages surprenants. J'apprécie de plus le recours aux symboles (et ne dédaigne pas l'onomastique) ...

Si j'ai été peu touchée par ce roman un peu à part dans l'oeuvre de cet écrivain suédois renommé pour ses romans policiers, c'est avant tout en raison de son écriture. Une écriture qui ne se distingue ni par sa finesse ni par sa puissance et qui manque, à mon sens, d'intensité. Mais peut-être la traduction a-t-elle une responsabilité dans ce ressenti.

 

L'action se déroule en Suède. Fredrik Welin, le héros narrateur, vit «reclus» et solitaire sur un îlot désert dont il a hérité, attendant passivement «Dieu ou Godot». Cet ancien médecin de soixante-six ans «porteur d'un souvenir qui le taraude en permanence», dont la vie a depuis longtemps «tourné court» et qui  en est réduit à se plonger quotidiennement dans un trou creusé dans la glace pour se sentir exister, voit avec terreur la mort s'approcher. Conscient d'être parvenu à «l'épilogue» de sa vie, il éprouve le besoin de faire le bilan et de revenir sur son passé, de revenir aux origines pour tenter de donner un sens à cette vie qui s'engage irrémédiablement dans sa phase descendante. Et ce récit en boucle, véritable voyage initiatique pour trouver "chaussure à son pied" (c'est à dire, ici, pour se trouver soi-même, pour accepter sa vérité ) ramènera à son point de départ un héros changé.

L'irruption soudaine d'Harriet, la femme qu'il a aimée et lâchement abandonnée quarante ans auparavant va initier ce parcours. Elle lui offre en effet une fille dont il ignorait l'existence et le mène indirectement sur le chemin de la rédemption en lui permettant d'assumer cette lourde faute qui avait «amputé » sa vie. Car après avoir retrouvé sa fille (1) dans une forêt qui ne ment pasle héros  peut alors partir à la recherche de cette mystérieuse innocente, Agnès Klarström (2), dont il a brisé la vie. Il accueillera ensuite l'agonie d'Harriet  en sa maison (3) au solstice d'été, mais cette dernière ne mourra que le 22 août, jour de l'Assomption (semblant affirmer une croyance en un au-delà divin, en un pouvoir d'intercession ...) Et le héros qui saura enfin  trouver les mots pour confesser ses fautes et demander hublement le pardon retrouvera  la paix (4).

1) Louise, une étrange jeune femme également solitaire qui se bat sur tous les fronts, et dont le  prénom signifie en germain  "glorieuse au combat"

2) "Agnès" vient du grec "agni" = "ce qui est pur", "Klarström " signifiant de plus "fleuve clair" en allemand.

3) "Harriet" vient du  germain "heim" = "maison, foyer" (+ "ric" = "puissant")

4) "Fredrik" vient de la racine germanique "frid" = "paix" (+ "ric" = "puissant "). Et le patronyme "Welin", qui signifie "velin" (ce papier blanc qui a remplacé le parchemin de veau), convient bien à un héros écrivant la chronique de sa vie ( et s'affirmant peut-être un peu comme un double de l'auteur...)

 

Les situations sont le plus souvent incongrues et les personnages hors normes plutôt loufoques et, bien qu'Henning Mankell s'appuie sur des détails réalistes et se livre à l'introspection avec une pertinence psychologique certaine, il n'arrive pas à les rendre crédibles. Les descriptions de paysages, plus précises que poétiques, m'ont laissée assez indifférente. Quant aux thèmes universels majeurs abordés (vieillesse et maladie, vie et mort, vérité et mensonge, peur et lâcheté, solitude et amour, ouverture à l'autre, culpabilité et rédemption...), ils  sont lourdement brassés avec force symboles, l'auteur mariant le feu à la glace, la nuit à la lumière, sans grande subtilité.

La vie est tout et son contraire, un froid qui brûle, un chant qui résonne sous la glace, clair-obscur d'un Rembrandt (5) où d'un Caravage exorcisant ses peurs (6). C'est un cycle de lumière ascendante et descendante, enchaînant mort et renouveau. La glace dissimule l'épouvante des profondeurs mais fige, elle vous emprisonne dans votre île intérieure puis se craquèle, ouvrant des portes  d'accès à la mer, découvrant l'abîme mais permettant aussi à l'eau, à la vie de couler, avant de se reformer... Et c'est dès le solstice d'hiver placé sous le signe du cancer (7) que ce renouveau germe de manière invisible tandis que le solstice d'été annonce dès juin l'hiver ...

5) Notre héros, avant même de le terminer, recommence à zéro ce puzzle de la Ronde de nuit  que les hommes n'ont jamais le temps d'achever ...

 

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La ronde de nuit (1642), Rembrandt

 

6) Le Caravage, l'ami cher de  Louise, la fille chérie du héros ( Cara ... Caravage)

7) Tout s'enchaîne et ce n'est pas un hasard si Harriet, atteinte d'un cancer, se prépare à la mort lors du solstice d'été !

 

Tout ceci m'a semblé un peu artificiel et simpliste car l'auteur ne possède pas un style capable de rendre plausible l'extravagance des situations et des personnages, ce que sait très bien faire, par exemple, John Irving (dont le rythme, le souffle de l'écriture, vous emporte où il veut). Il aurait très bien pu, comme Joseph Conrad, magnifier une symbolique un peu sommaire grâce à la puissance évocatrice, au lyrisme de son style, mais Henning Mankell écrit dans une langue concise et simple, sans dynamique, sans pathos mais aussi, à mopn sens, sans émotion. Cette économie de moyens n'est pas un facteur positif impulsant à la langue une sécheresse, une brutalité qui frappe sans appel, et l'écriture de cet auteur m'est apparue surtout banale, monotone, et forcément parfois ennuyeuse.

C'est vraiment dommage car on trouve ça et là quelques formules bien senties et il y a assurément des idées, beaucoup de remarques n'étant pas dénuées d'intérêt. Henning Mankell qui disposait de tous les ingrédients pour faire un grand livre n'a pas réussi à mon sens à en tirer parti et, personnellement, j'oublierai vite ces Chaussures italiennes .

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Les chaussures italiennes , Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson, Seuil 2009 (2006 pour la version originale), collection de poche Points, février 2011, 373 p.

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Biographie et bibliographie de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Henning_Mankell

 

 

EXTRAITS :

 

La glace

1 

p.11

 

Je me sens toujours plus seul quand il fait froid.
Le froid de l'autre côté de la vitre me rappelle celui qui émane de mon propre corps. Je suis assailli des deux côtés. Mais je lutte, contre le froid et contre la solitude. C'est pourquoi je creuse un trou dans la glace chaque matin. Si quelqu'un, posté sur les eaux gelées avec des jumelles, me voyait faire, il me prendrait pour un fou. Il croirait que je prépare ma mort. Un homme nu dans le froid glacial, une hache à la main, en train de creuser un trou ?!

 

La forêt

4

p. 173

 

david tête goliath
David avec la tête de Goliath (1606), Le Caravage

 

(...)

Soudain, à brûle-pourpoint, Louise a dit :

Le Caravage. Je ne sais pas pourquoi je pense à lui à l'instant – lui, sa rage et ses couteaux mortels. Peut-être parce que s'il avait vécu à notre époque, il aurait pu peindre cet endroit et des gens comme toi et moi.
Le Caravage ? Le peintre italien ? Je ne visualisais aucun de ses tableaux. Je ne connaissais que son nom. Une vague représentations de couleurs sombres et violentes et de motifs spectaculaires s'est présentée à mon esprit fatigué.

- Je ne connais rien à l'art, ai-je dit à Louise.

- Moi non plus. Mais 'ai vu autrefois un tableau où on voyait un homme tenir dans sa main une tête coupée. Quand j'ai appris que cette tête était la sienne, celle du peintre, un autoportrait, j'ai compris que j'allais devoir creuser le sujet. J'ai décidé de ne pas me contenter de reproductions dans les livres, mais d'aller partout où se trouvaient ses tableaux. (...)

 

 

La mer

4

p. 292

(...)

Je suis allé m 'asseoir sur le banc. Soudain, je me suis rappelé le solstice d'hiver : j'avais été assis dans ma cuisine ce soir-là en pensant que tout était fini en ce qui me concernait. Six mois s'étaient écoulés, et rien n'était plus pareil. Le solstice d'été nous ramenait une fois de plus vers la nuit. J'entendais des voix résonner dur mon île habituellement silencieuse. Le rire aigu de Romana, et puis la voix d'Harriet s'élevant par-dessus la mort et la douleur pour réclamer encore du vin.

(...)

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Publié dans Fiction

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STEVEN 11/04/2016 00:31

Oui, je suis d'accord avec vous le style du moins ce que la traduction laisse transparaître n'a rien d'exceptionnel et c'est là à mon sens ce qui rend l'ambiance du récit d'autant plus authentique...
C'est ce froid dans le coeur de Fredrik que l'auteur nous fait ressentir, et cela est assez réussi car il règne tout au long du récit une atmosphère qui met le lecteur plutôt mal à l'aise en nous invitant à partager sa vie et les angoisses qui vont avec...Sans jamais s'attacher surtout pas !
En cela ce livre est une réussite.

Grimmy 16/03/2014 18:39


Je découvre votre blog en écumant les billets sur ces fameuses chaussures italiennes. Je n'ai pas, non plus, partagé l'enthousiasme de bien des personnes à son égard. Pas de fond, pas
d'intensité, je vous rejoins là-dessus.

Emmanuelle Caminade 17/03/2014 14:07



Merci de votre passage sur ce blog qui m'a fait connaître le vôtre. Nous  avons  quelques goûts communs dans nos lectures ...



Bruno 09/01/2014 14:31


J'ai beaucoup apprécié ce livre qui m'a remué ou plus exactement qui a fait résonner en moi des états
d'âme que j'ignorais d'autant que j'ai à peu près le même âge que le "héros". Le style
dépouillé, l'absence de fioritures correspondent à un homme qui se met à nu lui-même.


Ceci étant dit bravo pour l'analyse percutante de ce livre et toute la symbolique à côté de la quelle
j'étais en grande partie passé.

Emmanuelle Caminade 09/01/2014 16:25



Merci de votre commentaire. Les livres ne sont pas toujours ressentis ni interprêtés de la même manière - heureusement ! -  et il est bon que des opinions diverses s'expriment.



sylve 09/11/2013 19:31


Bonjour, au contraire de vous j'ai vraiment aimé ce livre et son histoire, et bien que je ne l'ai pas terminé, et c'est  justement son style et sa manière  simple de raconter qui m'a le
plus touché. Aller à l'essentiel, sans fioritures, sans excés.


Cordialement

Anne 28/09/2013 17:09


Pas d'accord... A mon sens ce livre est un chef d'oeuvre. Oui, les personnages sont atypiques, et c'est bien ce qui en fait le sel, tellement éloignés de nous et pourtant tellement vivants. Il
faut prendre cette lecture comme une immersion, et pas se demander "est-ce crédible ? pourrais-je fréquenter ces gens ?" Il y a la beauté incroyable de l'écriture et du style, très retenu, sans
complaisance. Le dépaysement aussi. Hélas je ne sais pas parler des livres, je voudrais défendre celui-ci, qui m'a tellement touchée que je n'ai pas pu le finir (pour ne pas "en finir"
définitivement avec lui)...

Emmanuelle Caminade 28/09/2013 17:34



Vous n'êtes pas d'accord et vous faites bien de le dire. Beaucoup pensent d'ailleurs comme vous que ce livre est un chef d'oeuvre !


Je n'ai pas besoin que les personnages ni les situations soient crédibles pour rentrer dans une histoire. Personnellement à vrai dire, l'histoire reste secondaire par rapport au style et
j'apprécie des écritures très diverses.


Il se trouve que le style  de l'auteur ne m'a pas du tout séduite et j'en suis désolée car j'attendais beaucoup de ce livre qui n'a pas réussi de ce fait à me toucher ... Et je ne prétends
bien sûr livrer qu'une lecture subjective  ...