"Les chiens de l'aube", de Anne-Catherine Blanc

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Les chiens de l'aube", de Anne-Catherine Blanc

Après Moana blues, intense petit roman à la langue «métissée» s'inspirant d'un sombre fait divers polynésien, L'astronome aveugle, joli conte léger et lumineux à l'écriture emplie de charme, et Passagers de l'archipel, recueil de nouvelles où elle bousculait nos clichés sur Tahiti, Anne-Catherine Blanc nous offre un second roman qui vient confirmer l'éclectisme de son talent.

Les chiens de l'aube, sorte de roman d'aventures atypique se déroulant dans un espace restreint et conté par un narrateur ayant tout de l'anti-héros, combine en effet le réel le plus sordide et l'imagination la plus délirante. Multipliant les péripéties et les rebondissements inattendus pendant près de 350 pages, l'auteure possède sans conteste l'art de raconter des histoires, mais aussi de faire voir la beauté là où on ne l'attend pas, de trouver les mots justes qui conduiront le lecteur à entrer en empathie avec des personnages au prime abord bien étrangers. Sans jamais nous lasser, elle mène son récit sur un rythme soutenu, l'aérant régulièrement de courts flashes-back, des descriptions évocatrices et des réflexions imagées de son héros ainsi que de quelques dialogues. Un récit haut en couleurs à la langue forte, familière et rocailleuse, alliant l'ironie à la tendresse, dont il émane une grande vitalité et une grande humanité. Un roman violent et caustique, émouvant et poétique, distrayant et critique, qui porte toute une philosophie de la vie.

 

Dans le décor d'un pays sud-américain «ravagé depuis des années par une curée politique sans merci», en proie à la misère et à la peur, l'action principale se déroule dans le monde clos du héros qui ne quitte son bordel miteux du quartier populaire de l'ancien port de la capitale que pour de rares incursions en ville chez l'épicier ou l'inquiétant pharmacien. Un «bordel nickel», fermement tenu, organisé et réglementé par une taulière décatie mais redoutable assistée de son barman et de son portier-videur, un petit cogneur sadique.

«Barbon à tout faire» n'oeuvrant que de jour en coulisse, le héros range, répare, récure les désordres et les saletés de la nuit de l'aube au soir, délibérément aveugle et «passif devant la saloperie humaine». «De l'aube au soir, merdologue», question de survie ! Car la vie, il l'a «dans les tripes et ne peut pas faire autrement que l'aimer, si garce qu'elle soit» ! Vieillard claudiquant laid et difforme, «bancroche et tordu», «équivoque peut-être, mais affidé», il trime ainsi comme un esclave pour la «Mamà» qui l'a recueilli quinze ans auparavant, lui donnant une «place dans ce monde, une place infime et misérable mais une place». «Prisonnier enfin à l'abri après des années de rue», à l'abri des chiens féroces de la nuit, «maîtres du terrain jusqu'à la première clarté du ciel», que chaque aube vient disperser...

 

Mais un jour son monde se fissure doublement. Une combat silencieux s'instaure entre la doyenne des filles, la Mafalda, qui lorgne sur l'établissement d'une «Mère Sup'» vieillissante pour se ménager une sinécure, poussant le héros à enquêter. Il lui faut ainsi tout apprendre, contrôler, vérifier, pour se protéger. Dans le même temps, il s'éveille aux autres, ébranlé par la petite Chica, une perle dont «la générosité rayonne sur l'entourage et y dessine des reliefs inattendus comme la lumière creuse les ombres», et qui le renommant Hip Hop, «un surnom d'élection», offre un semblant de dignité à celui qui traînait «un fardeau de honte souterraine». Fasciné surtout par cette dernière recrue à peine pubère, la Faena : «Le sourire de la Faena niche entre ses jambes. Son visage est obscur», et son regard fixe, vide, fait soudain jaillir, comme une «bombe à retardement de la mémoire», des fragments d'images de l'enfance, des images refoulées, enfouies dans la fange du fleuve. Rendu «à la douleur mais aussi à l'empathie, à tous ces sentiments humains reniés», Hip Hop sera ainsi amené à oser pénétrer l'espace de vie nocturne du bordel tout en plongeant dans sa nuit intérieure. Tentant d'influer sur le destin, sur le sien mais aussi sur celui des autres, il devra affronter «le sexe frelaté, la chair crucifiée et la mort des possibles»...

 

Le livre est divisé en trente-trois chapitres aux titres souvent malicieux dont le premier et le dernier se répondent, épousant le cycle du parcours du héros. Avec une grande habileté narrative, l'auteure aborde de front cette lutte de pouvoir sordide mais divertissante, cette «intrigue de couvent» et le mystère du passé et de l'identité du héros. Deux intrigues dont l'une avance de manière linéaire tandis que l'autre s'enfonce dans le gouffre du passé, et qui s'articulent sur «un imbroglio» autour de cette innocente gamine rebaptisée Maria que l'on destine au sacrifice. Pour contenter un puissant et mystérieux commanditaire sur lequel a misé la Mère Sup', mais qui pourrait bien la faire trébucher et donner prise à sa rivale.

Tandis que la vive allure de la narration principale, pleine de suspense, s'accélère jusqu'au paroxysme d'une «nuit de folie», le secret du héros se dévoile par courtes bribes s'allongeant sur la fin, conjuguées dans la vivacité d'un présent de narration tranchant avec un récit principal globalement au passé. Un mystère ne se dénouant que dans les dernières pages. Par ailleurs, la mutation du héros – dont le "nous" d'assimilation au «bordel tutélaire» protège initialement le "je" -, sa prise de conscience progressive et son réveil aux sentiments donnent au livre toute son humanité et sa profondeur. Un héros auquel Pascual, médecin velléitaire révolutionnaire à sa manière, avait appris «à fabriquer ses propres mots» et qui rend donc compte de l'évolution de son regard sur le monde et sur lui-même de manière intelligente et sensible mais dans son langage, passant de la soumission et de l'indifférence à la pensée critique et au jugement moral, s'accomplissant dans l'altérité.

Et le livre s'achève par ce retour aux sources qui prépare les hommes à affronter paisiblement les chiens quand l'aube pour eux ne se lèvera plus. A retrouver leur liberté dans «un beau sommeil miséricordieux».

 

(Article publié sur  La Cause littéraire le 17/10/14) 

 

 

http://www.dunnoirsibleu.com/images/30/auteur_63.jpg  

Les chiens de l'aube, Anne-Catherine Blanc, D'un noir si bleu, 15 septembre 2014, 348 p.

 

 

A propos de l'auteur :

 

Présentation sur le site de D'un noir si bleu : : link

 

 

 

EXTRAIT :

 

1

p.7/15

 

PRES DU PORT, A L'AUBE

 

link

 

(fourni par le site de  l'éditeur)

 

Publié dans Fiction

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Au fil des plumes 01/11/2014 10:02


Je ne connaissais pas cette auteure