"Les Va-t-en-guerre littéraire "

Publié le par Emmanuelle Caminade

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L'article Les va-t-en-guerre, publié le 29/11/12 par Alamblog, qui m'a paru  particulièrement agressif et fielleux envers  le lauréat du Goncourt me semble aussi riche d'enseignement : link

 

Il reproche à Jérôme Ferrari (au premier chef parmi d'autres) d'être un «va-t-en-guerre» faisant l'apologie de la violence, se complaisant à montrer une violence malsaine comme un efféminé ( cf l'allusion à Jouhandeau qui me semble se référer moins à son style qu'à son homosexualité) ou un gamin «pré-pubère» voulant montrer sa virilité.

 

On peut noter tout d'abord que ce reproche vise beaucoup plus les deux précédents livres de Jérôme Ferrari centrés sur la guerre, Où j'ai laissé mon âme, mais surtout Un dieu un animal, notamment le passage de l'enfant aux jambes brisées (p. 13/17) jugé à «vomir».

Ce n'est pas ce qui est le plus choquant dans le propos de notre Alamblog car, après tout, il a peut-être compris ainsi le livre et son agressivité envers l'auteur ne serait alors que la résultante du choc et du sincère malaise ressenti.


Sur le style, qu'il est en droit de détester et de juger emphatique, il n'est pas sûr non plus qu'Alamblog ait eu besoin de lire Le Sermon sur la chute de Rome car la présentation de l'éditeur pour ce Sermon l'en a sans doute dissuadé, ce qui ressort d'un précédent article auquel il fait référence (link) :

 

«En attendant de savoir qui de l'éditeur ou de l'auteur a pondu cet indigeste paragraphe, nous allons reprendre une semaine de vacances pour apaiser notre céphalée».

 

Et ce n'est pas moi qui craignais l'effet dissuasif de cette présentation diffusée par Actes Sud sur la toile dès le mois d'août et présentée sur le blog de Claro comme la 4ème de couverture qui lui en tiendrai rigueur !

Une prose indigeste en effet, lourde, alambiquée, pompeuse et prétentieuse !

Je l'avais critiquée sur le forum littéraire Grain de sel et sur Facebook et j'avais réagi à l'époque sur le mur de Claro en disant qu'il faudrait confier la rédaction de la 4ème de couverture aux auteurs car "n'est pas Ferrari qui veut" ! Et je vous laisse juge de l'effet dévastateur que peut avoir une telle présentation si on pense le style "ferrarien" du même acabit : 

   

Empire dérisoire que se sont constitué ceux qui l’ont toujours habité comme ceux qui sont revenus y vivre, un petit village corse se voit ébranlé par les prémices de sa chute à travers quelques personnages qui, au prix de l’aveuglement ou de la corruption de leur âme, ont, dans l’oubli de leur finitude, tout sacrifié à la tyrannique tentation du réel sous toutes ses formes, et qui, assujettis aux appétits de leur corps ou à leurs rêves indigents de bonheur ou d’héroïsme, souffrent – ou meurent – de vouloir croire qu’il n’est qu’un seul monde possible.


La seule chose qui me choque vraiment dans cet article, c'est le "racisme" au sens large, la croyance en la supériorité de certaines catégories d'individus sur d'autres ...

Car si son ton dégénère de manière si agressive et fielleuse, c'est que cette "prétention" attribuée à Jérôme Ferrari par ses détracteurs – et pas seulement par Alamblog - concerne moins son style dont "l'emphase" déplaît que son origine, ce qui était déjà le cas pour Nelly Kaprièlian dans l'émission Le masque et la plume : une origine jugée provinciale, "cul-terreuse" (http://www.franceinter.fr/emission-le-masque-et-la-plume-livres-18). C'est pourquoi cette accusation de prétention n'est pas acceptable à mes yeux. 

 

Racisme puisque croyance en la supériorité du Parisien sur le Provincial 1), du Citadin sur le Rural 2), racisme qu'on pourrait considérer comme "racisme anti-corse" sous-jacent - bien que le terme "corse" ne soit jamais prononcé par Alamblog. Car le Corse semblerait vu comme la quintessence de la ruralité, car un Corse - un «Zoulou ayant pour pagnes les velours puants des paysans», pour reprendre l'expression de Jean-Baptiste Predali dans Autrefois Diana - a osé prendre une place destinée aux écrivains supérieurs : une imposture !

Comme le disait "Miss Nelly" dans l'émission précédemment citée, ce Sermon sur la chute de Rome serait «une 2 chevaux pourrie» que l'écrivain aurait «déguisée en Rolls», et une 2 chevaux ne peut prétendre au Goncourt, contrairement à une Rolls clinquante !

Sans doute Saint Augustin invité au comptoir de chez Flore n'aurait-il pas déclenché tant de rancoeur, mais l'inviter dans un bar de quartier, ou pire dans un bar de village,  corse qui plus est, quelle prétention !

Et ce Goncourt, quelle claque pour ce petit monde condescendant aux vues étroites ...

Et je gage que le courageux anonyme qui se cache derrière ce pseudo d' Alamblog nourrit quelque prétention littéraire pour lui-même ou un de ses amis chers !

 

1) "Le mode narratif  [celui d'Un dieu un animal] qui ne distingue pas notre prétentieux du premier dramaturge de théâtre communal venu" nous dit Alamblog, tandis que Nelly Kaprièlian, toujours dans la même émission,  s'indigne de voir mêler une "anecdote de quartier" aux sermons d'Augustin ...

 

 2) Et Arnaud Viviant (Transfuge), l'interlocuteur de Nelly Kaprièlian ( Inrockuptibles) qui défend pourtant Le sermon sur la chute de Rome, fait une interprétation totalement erronée et profondément troublante de cette histoire, ce  qui ne dérange pas non plus ses deux autres interlocutrices Olivia de Lamberterie (Elle) et Patricia Martin (France Inter).

Il voit dans Matthieu et Libero "deux jeunes Corses" rêvant d'un "Eden parisien" impossible à atteindre car "la boue leur colle aux chaussures" ! 

 

Article réédité le  2/12/12 (ajout des 2 notes  et suppression d'une parenthèse inutile )

 

Publié dans Bilan - réflexion...

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Samuel Maruta 24/10/2013 23:25


J'ai lu Dans le secret la semaine dernière et je viens de finir Balco Atlantico, qui m'a semblé paradoxalement moins mûr que Dans le secret, où les 2 chapitres de 'voyage dans le temps'
(l'assassinat du facteur d'orgue et le déménagement sous la menace des bandits) étaient à mon avis des contrepoints d'une habileté miraculeuse sur la trame du récit contemporain. Je ne sais pas
si c'est le fait d'avoir grandi dans une vieille maison, à la campagne, avec des grands parents paysans, des vieilles photos dans des armoires sombres et partout les traces du passé, mais sans
avoir jamais mis les pieds en Corse l'univers de J. Ferrari m'a immédiatement captivé. C'est un conteur dont le talent est énorme. J'aime l'alliage lumineux qu'il fait des questions métaphysiques
et de l'ordinaire de gens qui travaillent ou trainent dans des bitrots. La vérité de ce qu'il raconte échaperait-elle aux citadins?

Emmanuelle Caminade 25/10/2013 12:14



Oui, Jérôme Ferrari est un écrivain de grand talent et j'en ai été convaincue dès que je l'ai découvert avec Un dieu un animal  ... Il est le seul auteur dont j'ai chroniqué ( et
parfois même longuement analysé) tous les livres sur mon blog ! Dans le secret  m'a beaucoup touchée mais , contrairement à vous, j'ai une tendresse particulière pour Balco
Atlantico qui est pour moi un chef d'oeuvre, d'une construction narrative particulièrement aboutie...


 


http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-32572465.html





De toute manière, tous ses livres sont riches et ouverts à de multiples interprétations, ils cheminent longtemps en vous après leur lecture et se prêtent à de nombreuses relectures ...



Samuel Maruta 24/10/2013 19:17


Je souscris à 100% à votre analyse. Ayant écouté le Masque et la Plume en question et ne connaissant pas le reste de l'oeuvre de J. Ferrari je pensais en effet qu'il s'agissait d'une nouvelle
erreur de casting pour le Goncourt. On m'a offert le livre et j'ai été stupéfié par sa beauté et sa justesse. Depuis je me consacre à la découverte à rebours du reste de l'oeuvre de J. Ferrari.

Emmanuelle Caminade 24/10/2013 19:45



Alors, ce sont de bonnes lectures en perspective !



roland 05/12/2012 22:08


Les chiens aboient, la caravane passe ...