"Ma dernière création est un piège à taupes", de Oliver Rohe

Publié le par Emmanuelle Caminade

J'avais été très impressionnée par Un peuple en petit et, bien que la vie et l'oeuvre de Mikhaïl Kalachnikov à priori m'indiffèrent, le nouveau livre d'Oliver Rohe éveilla ma curiosité.

Adapté d'une pièce radiophonique destinée à France culture, Ma dernière création est un piège à taupes est un court récit balayant un siècle d'histoire mondiale à compter de la naissance de l'Union soviétique. Un récit abordé sous l'angle original d'un célèbre fusil d'assaut nommé Kalachnikov du nom de son inventeur, le fils d'une famille de koulaks déportée en Sibérie qui découvrit sur le front Est le «calibre révolutionnaire» de l'ingénierie allemande utilisé par l'infanterie de la Wehrmacht lors de son offensive contre les armées soviétiques, et le perfectionna en 1947.

La construction narrative utilise de pair trois matériaux (1). Elle alterne habilement deux récits principaux , celui de la vie de Mikhaïl Kalachnikov et l'histoire de son "oeuvre" - de son invention, de son perfectionnement incessant et de sa diffusion. Si le premier adopte surtout le "il" extérieur d'une biographie romancée, le second aime le "nous" qui nous implique tous avec le narrateur. Et ces deux récits qui mêlent intimement l'individuel, le singulier, au collectif et à l'universel – une thématique récurrente chez Oliver Rohe – sont eux-mêmes ponctués, illustrés d'informations de notre époque, de témoignages médiatiques dominés par des images marquantes de reportages télévisés ou de vidéos d'amateurs que l'auteur se contente de transcrire.

1) Dans Un peuple en petit, le récit se déroulait de même sur trois fils, les deux premiers récits se développant en parallèle avec de multiples consonances et dissonances, et étant régulièrement et brièvement ponctués par une troisième voix...

L'écriture, simple, prend parfois le ton faussement naïf du conte pour enfant dans le premier récit et constate, décrit ou explique sobrement dans le second. Et c'est surtout du paradoxe induit par l'AK-47, ce fusil d'assaut dévoyé se retournant contre le pays qui l'avait «mythifié», ou du contraste entre la puissance mortifère infernale de cette arme et l'apparente normalité - et même la bonhomie - de son créateur que naît une certaine dérision. Une dérision de l'absurde renvoyant à "la grande tragicomédie universelle" de Schopenhauer, la condition de l'homme ne différant guère de celle de la taupe : qu'il creuse dans la terre ou se piège lui-même, c'est toujours le manque de sens qui prévaut.

 

                                 fusil d'assaut AK7

De nombreux livres évoquent l'histoire de ce dernier siècle mais aucun, à ma connaissance, ne réussit en si peu de pages à parcourir une période aussi vaste et complexe en dégageant avec précision les caractéristiques essentielles de l'évolution des guerres et de celles de notre monde. Et ce texte ne se contente pas d'éclairer la complexité du réel mais il prend aussi une dimension philosophique.

A travers l'histoire de l'AK-47, Oliver Rohe montre l'importance jouée par la révolution russe et l'histoire soviétique dans l'évolution des conflits mondiaux. Modernisation intensive de l'industrie, mécanisation inféodée au culte de la science socialiste, lutte «par tous les moyens envisageables contre l'adversaire impérialiste» pour assurer sa survie, solidarité avec les membres du pacte de Varsovie, guerre froide, soutien à l'émancipation des peuples colonisés et  aux mouvements révolutionnaires du monde entier... La politique soviétique menée sur tous les fronts donne lieu à une globalisation, une universalisation des conflits associée à leur fragmentation extrême, car «à force de se défier hors de leurs propres territoires», les deux superpuissances de l'époque propagent et disséminent les affrontements guerriers dans toutes les zones de tension de la planète, alimentant toutes les poudrières.

La production massive de la Kalachnikov et sa «propagation exponentielle» vont ainsi faire progressivement échapper cette «marchandise» à la sphère publique et en faire une arme de moins en moins collective et de plus en plus individuelle. L'AK-47 façonnera ainsi la guerre moderne en facilitant les guérillas et en effaçant graduellement «les barrières intellectuelles, morales et physiques, séparant autrefois le domaine civil et le domaine militaire», les civils devenant le «décor naturel» et la «cible principale» des guerres. Et dans sa «grande tournée», cette arme va choir entre les mains des moudjahidins afghans, «ces nouveaux ennemis tapis aux portes de l'Union soviétique (...) - presque des ennemis de l'intérieur -» annonçant  «le processus de démantèlement du bloc communiste» comme un «signe manifeste d'un soulèvement de l'organisme soviétique contre lui-même». La part «émancipatrice» de l'AK-47 sera «allouée à des forces politiques se réclamant du conservatisme et de la religion» et l'équilibre de la terreur fera finalement des Etats la proie des terroristes !

Une évolution qui va parallèlement décupler la violence au sein même des sociétés. Après le «décès du bloc soviétique», des «stocks faramineux de fusils d'assaut» seront en effet livrés au pillage, alimentant non seulement les guerres civiles, les snipers isolés et les terroristes mais aussi le banditisme, des gros caïds au moindre petit délinquant.  L'AK-47, cette arme au faible coût et au maniement facile ne nécessitant pas de formation est ainsi mise à la portée de tous et la «simple idée d'un canal de circulation aboutit à son emprunt». Un phénomène d'autant plus inquiétant que, du fait de la rapidité de la propagation des informations et des images violentes dans les media – notamment sur internet - et des dérives imitatives qu'elles suscitent, l'individu apparemment le plus tranquille peut se transformer soudain en assassin et faire en peu de temps de très nombreuses victimes, ce que nous confirment régulièrement de sanglants faits divers...

Ma dernière création est un piège à taupes nous interroge également sur la condition humaine et la nature de l'homme.

Ce livre m'a à cet égard souvent évoqué le fascinant roman d'Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles, dans lequel un photojournaliste de guerre proche de la mort tente désespérément de trouver une géométrie au chaos humain (2) en peignant, sur les murs circulaires d'une tour, une gigantesque fresque résumant une vie passée sur les champs de bataille : "comme un piège pour taupes folles". Car si les hommes sont assurément des taupes aveugles creusant sans cesse de manière absurde, ils sont aussi des taupes folles qui s'entre-tuent et se piègent elles-mêmes en croyant piéger les autres. Le monde étant, tout  comme la Kalachnikov, une création mortifère. Un rapprochement ne se limitant d'ailleurs pas à la portée philosophique des deux livres qui posent également avec acuité le problème de la photographie de la violence et de sa diffusion dans les médias. Sans compter qu'il existe visiblement des affinités entre les deux écrivains quant à leurs constructions narratives (3).

2) A l'image du "personnage deux" d'Un peuple en petit qui tente sans succès d'ordonner le monde dans une gigantesque grammaire

3) L'écrivain espagnol développe son récit au travers de trois personnages et va et vient entre trois niveaux (de la réalité de la guerre à la peinture des batailles en passant par la photographie de guerre), trois angles d'approche qui permettent de mieux rendre compte de la complexité du réel ...

Si la prolifération des images de violence comme la simplicité mécanique, l'efficacité de sa mise en oeuvre désinhibe et pousse «à l'inconscience» et «au désir de toute puissance», le mécanisme de cette violence paraît bien  inscrit en germe dans la nature de l'homme. Un homme chien dont l'aboiement est à la mesure de la peur, rejoignant «non seulement sa destination individuelle mais celle de sa meute entière, celle de son espèce». Un homme de plus en plus replié sur lui-même, obsédé par la sécurité (4), qui marque et fixe son territoire , «un territoire à occuper, à surveiller et à défendre, c'est à dire un débouché potentiel pour les fusils d'assaut AK-47».

Et la généralisation de cette stratégie défensive semble rendre plus facile le passage à l'attaque préventive. Car peut-être, comme le montrait Gonçalo Tavares dans  Apprendre à prier à l'ère de la technique, seule  la puissance offensive permet-elle à l'homme, en dominant, de se croire "supérieur", d'avoir l'illusion de pouvoir s'émanciper de son destin.

4) De même que Serge,  le voisin, était  obsédé de systèmes de sécurité  dans Un peuple en petit, Mikhaïl Kalachnikov «avait installé une porte blindée en bas de l'immeuble de son fils», il aime poser des clotûres et s'obstine de plus à chasser les «nuisibles»...

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Ma dernière création est un piège à taupe, Mikhaïl Kalachnikov, sa vie, son oeuvre, Oliver Rohe, éditions Inculte, mars 2011, 86 p.

Biographie et bibliographie de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Oliver_Rohe

 

EXTRAITS :

p.9/10

IL POURRAIT RESSEMBLER à n'importe quel vieillard de notre entourage et de notre imagination. Un vieillard avec des cheveux gris fins, un visage parcheminé et un teint cireux, presque cadavérique, avec une peau affaissée et des mains tavelées. Il pourrait être assis en ce moment sur un banc un peu à l'écart, sous un grand arbre, dans un jardin public. Il serait en train de nourrir des pigeons, de regarder les enfants jouer de l'autre côté de la pelouse ou de lire son quotidien préféré. Il serait veuf depuis plus de dix ans. Il n'aurait plus beaucoup d'amis encore en vie et sa descendance, ses enfants et ses petits-enfants, n'auraient dans l'ensemble que très peu de temps à lui consacrer. Au début, il s'en offusquerait, de cet abandon, puis il finirait par l'accepter et même par le comprendre. Il se sentirait assez seul la plupart du temps, mais il se sentirait seul dans sa propre maison. Car il aurait cette chance, peut-être, ce privilège inestimable d'habiter toujours chez lui, dans sa petite maison de deux étages, parmi ses vieux meubles et sa collection de bibelots, parmi ses albums photos et ses odeurs familières. Et chez lui, dans sa propre maison, après sa promenade au square et son dîner frugal, il s'endormirait la bouche ouverte devant son écran de télévision.

Ce serait quelqu'un qui s'emmerde, qui attend et qui s'emmerde. Un vieillard comme les autres, comme tous ceux qui peuplent encore notre entourage et notre imagination.

Oui.

Sauf que lui n'est pas un vieillard comme les autres. Pas tout à fait. Pas complètement.

   (...)

p.82/83

(...) à observer les trajets compliqués et les circonvolutions de ce flux incessant de Kalachnikov sur le marché, il devient encore plus aisé de comprendre que ce fusil d'assaut imaginé par un paysan russe bientôt centenaire n'épargne aucun continent et aucune région, que sa dissémination forme un réseau d'échanges de plus en plus dense et touffu , à l'image de n'importe quelle autre marchandise d'envergure planétaire, d'une boisson gazeuse, d'un téléphone mobile ou d'un produit immatériel. Cette oeuvre de colonisation méthodique, de maillage serré et systématique que l'on observe sur la carte noircie et surchargée peut donner de prime abord une impression vertigineuse d'unification du monde, comme si la circulation de la marchandise avait reconfiguré notre géographie globale pour en faire une surface plate lisse et monochrome; mais cette impression est évidemment fallacieuse, parce que la marchandise AK-47 ne travaille au contraire qu'à la fragmentation permanente des territoires, à leur fractionnement en portions, en parcelles toujours plus réduites et antagonistes sur le modèle de la guerre civile infinie – et ainsi chaque ville, chaque quartier, chaque pâté de maisons et chaque immeuble peut pour des raisons aussi diverses qu'irrationnelles faire l'objet d'une fixation en territoire, d'un territoire à occuper, à surveiller et à défendre, c'est à dire d'un débouché potentiel pour les fusils d'assaut AK-47.

(...)

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