"Mon Prochain", de Gaëlle Obiégly

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Difficile de résumer Mon Prochain qui n'est pas plus un récit autobiographique - ni à proprement parler un journal intime - qu'un roman, même si la narratrice, «écrivaine» se dédoublant parfois avec «[son] amie gaëlle» s'affirme sans conteste comme l'alter ego de l'auteure.

Gaëlle Obiégly, s'affranchissant des genres littéraires comme de la chronologie, nous livre un étrange texte éclaté ricochant d'un fragment à l'autre, semblant sauter du coq à l'âne et procédant souvent par associations. Elle y entremêle de multiples petites expériences suscitant des sortes d'ébauches de fictions - dont une seule, l'histoire de pinceloup, sera développée sur plusieurs chapitres, mais de manière aléatoire et désordonnée. Des expériences faisant surgir des souvenirs et naître des réflexions.
 

Gaëlle Obiégly explore notre monde au travers de ses perceptions, elle l'observe sans à priori, avec l'attention ingénue d'un enfant et une totale disponibilité. Elle se laisse ainsi dériver, s'abandonnant à ses sensations, à l'écoute de ce que lui dictent les choses, des idées qui se forment sur son chemin. Et cette errance qui la conduit au gré de son imagination de Paris à Los Angeles, à Dublin ou en Turquie la fait divaguer dans l'espace mais aussi dans le temps, s'enfoncer plus qu'avancer sur ce chemin.

«J'ai l'impression que je ne fais pas partie du monde», avertit d'emblée l'incipit. «Il est derrière une paroi».

Aussi pour «sentir le monde», l'auteure mène-t-elle «des fouilles de l'univers», avec «l'idée d'un monde réel qu'on ne peut pas voir», d'une «réalité en dehors de la réalité». Il lui faut non seulement laisser passer le monde par ses propres «fissures» mais oser le «percer», «entrer» dans les paysages comme dans les individus. Une pénétration qui se réalise par l'écriture, seule apte à débusquer l'intensité cachée de la vie : «Ce qui parle en dedans, ça vit intensément».

L'héroïne narratrice sacrifie tout à la liberté pour pouvoir se livrer à l'instantané du désir. Allergique à toute prison, elle pousse sa logique jusqu'au bout, refusant de «commercialiser son esprit» et même de soumettre sa pensée au moindre projet, préférant pour survivre un emploi de réceptionniste dans une banque - qui lui permet au moins d'observer le monde depuis sa «cage de verre» - et se contentant d'un «nonenfant». Elle s'attache à ne pas dépendre du regard de l'autre pour ne pas «transformer sa vie en machine à cacher» (ou à s'exhiber, ce qui revient au même), à «ne pas avoir peur d'être soi». Ne pas se laisser enfermer dans la grande ménagerie du monde semble son obsession.

«Mon Prochain», c'est l'inconnu : l'autre - ces individus que le hasard met sur la route et qui endosseront tour à tour cette appellation –, celui qui révèle à la narratrice l'inconnu qu'elle héberge, cette chose invisible «qui mugit, qui est sauvage» et dont elle est la «dépositaire». C'est un «champ d'expériences» permettant une exploration de l'humain par l'écriture. Une exploration s'apparentant à une quête, une «chasse».

L'auteure semble ainsi à l'affût des «signes» émanant d'un monde souterrain mystérieux, guettant ce «qui peut-être n'existe pas», mais aussi à la recherche d'un temps perdu. «Y a-t-il autre chose que le langage et l'imagination pour accéder à ce qui n'est plus» ?
La réalité regorge d'imaginaire et de fiction quand on possède comme Gaëlle Obiégly le regard vierge du poète. Et son langage, dans la lignée des Surréalistes, remet en question par le biais de l'absurde un certain ordre établi du monde réel comme un certain conformisme de l'écriture.


La forme épouse la démarche de l'auteure.

Privilégiant le temps de l'expérience, la narration au présent inclut forcément le passé, et si les sept chapitres s'inscrivent dans une banale succession numérique, le livre démarre à zéro, ce «zéro entre deux infinis, (...) celui de avant et celui de après». Mis à part l'«avertissement» initial, tous les titres de chapitres commencent par «dans», soulignant cette exploration du monde en forme de pénétration. Quant à ce refus de mettre des majuscules aux noms propres, il semble manifester cette absence de hiérarchie du regard porté sur les individus ou les lieux, les choses ou les animaux. Seul «Mon Prochain» y fait exception car il recouvre à égalité tous les «autres», l'immensité de ce monde inconnu.
Avec une langue simple d'une grande clarté, assise sur l'épure et la justesse du ton, riche en aphorismes pertinents, l'auteure cisèle un texte fantaisiste et loufoque, léger mais dense, qui  fait souvent sourire en montrant les travers de notre société moderne et révèle, l'air de rien, la violence du monde et la grande détresse des hommes.
La narratrice évoque un peu Alice s'aventurant sur les terres de Robert Walser et, pas plus que l'héroïne de Lewis Carroll, nous ne nous étonnons de croiser dans son univers  tant d'animaux.
A l'image du célèbre écrivain suisse – qu’elle dit admirer – elle porte un regard innocent sur le monde, observant les choses et les gens avec un grand souci du détail, une lucidité et une distance comique à la fois ludique et pudique qui évite toute agressivité et tout pathos. Et son ironie dépourvue d’amertume est emplie de compassion. 

Mon Prochain est ainsi un livre de résistance, un livre poétique subversif et profondément humain qui touche par son authenticité et son originalité.

(Article publié sur La Cause littéraire, le 22/01/14) 

 

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Mon Prochain, Gaëlle Obiégly, éditions Verticales, septembre 2013, 185 p.

 

A propos de l'auteure :

 

Gaëlle Obiégly est née en 1971 à Chartres.

Elle est déjà l'auteure de sept fictions : Petite figurine en biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique, Le vingt et un août, Gensde Beauce, Faune, La nature (chez Gallimard-L’Arpenteur), Petit éloge de la jalousie (Gallimard-Folio) et Le Musée des valeurs sentimentales (Verticale, 2011). Elle écrit aussi pour les enfants.

 

 

EXTRAITS :

 

0.avertissement

p.9

 

J'ai l'impression que je ne fais pas partie du monde. Il est derrière une paroi. Si j'osais la percer, mais avec quels outils, des tamanoirs, des éléphants, des guêpes géantes et d'autres créatures avac lesquelles je n'ai jamais été en contact s'élanceraient sur moi. Je n'ai pas vécu de catastrophes. Il m'arrive d'entrer dans des individus agenouillés sur les trottoirs de la ville. Il m'arrive aussi d'entrer dans des personnes figées au bord des chemins qui nous lient. Alors, le monde vient en moi, il me dévaste, il m'éclaire en même temps. Le monde comme un fantôme passe par mes fissures. Sinon, je ne peux pas le sentir. Sinon, je suis inhumaine, j'ai la maîtrise.

(...)

 

1.dans l'extrême-occident

  p.17/18

(...)

Parmi ces personnes avec lesquelles je m'imagine périr, dans mon avion pour los angeles, une môme hideuse dont les poses, la moue me fouille l'âme – encore plus pathétique qu'une vieille ourse en captivité. Des yeux éteints mais dont le cri n'est pas étouffé. Parmi ces personnes atterries avec moi, à l'aéroport de los angeles, la femme énorme au bord du tapis roulant. Je ne l'ai pas vue dans mon avion. Les gens très gros m'émeuvent, ils me donnent la nostalgie, je voudrais aller à l'intérieur d'eux. Rassurez-vous, votre corps ne m'intéresse pas plus que le mien, à part ses maladies. Les contagieuses nous mettent en contact. Grâce à la varicelle que je lui ai transmise, je me suis magnifiquement unie à mon jeune frère. A quinze ans j'ai désiré la maladie des amoureux qui s'attrape par la bave et qui vous rend crevé. J'ai eu la gale après avoir couché avec des filles et des types dans des lits pas propres et nous l'avons propagée. Il y avait nous et d'autres, inconnus, que nous appréhendions par les démangaisons violentes du soir. Vos corps nous devenaient accessibles par le malheur du nôtre. Parfois les yeux vous piquent, moi aussi.

(...)

 

3.dans la machine

p.88

(...)

Aux débuts du téléphone portable, des hommes se faisaient une joie - oui, surtout des hommes –, une joie d'aller dans des endroits de rêve, des paysages ensoleillés ou en croisière parce qu'ils avaient pour dire cette joie le téléphone portable. Comme on va en safari-photo, on allait, aux débuts du téléphone portable, en safari téléphonique. Ils disaient Ecoute, écoute la mer, tu l'entends, hein. On finissait par l'entendre. Peu à peu nous nous sommes habitués à recevoir des appels téléphoniques d'hommes qui prétendaient se trouver sur la grande muraille de chine, ou bien dans les calanques de marseille, au moment où ils parlaient, en mer quelquefois.

(...)

 

5.dans ce qui pour certains existe

p.143

(...)

Ainsi que mes morts, mon nonenfant n'existe pas en dehors de moi. Ce qui n'existe pas n'a pas d'autonomie par rapport à ma pensée, à la pensée que j'en ai. En dehors des moments où ma pensée l'active mon nonenfant stagne, il n'est là pour personne. Ou peut-être qu'il est en permanence dans ma pensée mais moi je ne suis pas là toujours. Et j'abandonne les morts, et les amis. Je ne leur dois rien. Ils ne me doivent rien. Nous sommes libres. Nous nous aimons bien. Mon nonenfant n'est pas soumis aux lois du monde, de l'espace, du temps alors il est éternel autant que moi, éternellement enfant. A part quelques proches qui en ont la perception, personne ne voit que j'ai moins de quatre ans. Mon grand-père disait qu'après quatre ans la vie est de la merde. Malgré l'augure, j'ai poursuivi. Avec le pouce constamment dans la bouche, pour calmer ma peur et mon dégoût. A leur regard, il m'arrive de comprendre que les gens se demandent si je suis débile. Je suis débile dans le sens où, au fond, j'ai j'ai quatre ans bien que j'ai vécu déjà beaucoup d'années et c'est ce qu'il y a de mieux chez moi, ce bon petit coeur qu'aucun employeur ne chargerait de veiller sur une propriété. Paradoxalement, je suis née adulte. Mais demeurée l'enfant que je ne me souviens pas d'avoir été.

(...)

 

Publié dans Récit - carnet..., Fiction

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Roland 28/04/2014 22:37


Lecture faite, le rapprochement avec Christian Bobin peut me semble-t-il se faire par la pratique de la fragmentation, mais aussi la présence d'un "non-égo", dans la
mesure où chez celui-ci prédomine une grande humilité, et du côté de celle-là le fait chaque existence - celle du Prochain - est bonne à endosser, en quelque sorte.


Un livre finalement attachant bien que dérangeant par sa singularité et que l'on pourrait être tenté d'abandonner au terme d'un certain nombre de pages - à tort - du
fait de son écriture sobre.

roland 07/02/2014 13:50


Très attirante, cette écriture fragmentée. Je ne résiste pas  par ailleurs à faire une analogie avec Christian Bobin, lorsqu'il se situe en-dehors du monde pour le vivre et l'écrire. "Ma
façon de rejoindre le monde, c'est de m'en séparer pour mieux lui écrire" (in Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997, p. 47.

Emmanuelle Caminade 07/02/2014 16:02



Oui, le rapprochement est pertinent. (Je t'apporterai le livre la prochaine fois ...)