"Murtoriu", de Marcu Biancarelli

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Murtoriu (Le glas) est le dernier roman de Marcu Biancarelli. Ecrit en corse, comme tous ses précédents livres (1), il est actuellement en cours de traduction mais celle-ci, un temps annoncée pour 2010, semble avoir pris quelque retard. Mon impatience m'a donc incitée à le lire en corse, ma compréhension de l'italien m'invitant à parier que j'aurais plus à gagner qu'à perdre dans cette aventure...

L'assassinat de l'inoffensif berger corse Mansuetu, dernier représentant de l'ancien monde pour qui sonnera le glas, s'annonce dès les premières pages de ce roman qui nous y conduit de manière inéluctable et rend un bel hommage à ce personnage, symbole d'une société rurale mise à l'agonie par la guerre de 1914, tout en prenant acte de la fin d'un monde dont il faut savoir faire son deuil pour continuer à vivre.

Car Murtoriu n'est pas un livre uniquement tourné vers la violence et la mort, ni vers le passé, il s'inscrit également dans une dynamique. Dynamique de l'histoire d'une île qui n'en finit pas de mourir,  enfermée dans ses dérives et ses contradictions, mais aussi de l'histoire individuelle de son héros et narrateur, un libraire solitaire et écrivain raté parvenu à mi-parcours  dont la vie sentimentale s'avère un fiasco et qui, cessant de fuir, dresse le bilan nécessaire à la poursuite du voyage. Deux histoires parallèles et imbriquées qui donnent à ce roman son universalité et sa spécificité.

 

Vingt chapitres "fourre-tout", suivant peu ou prou le fil des saisons, fragmentent de manière assez peu cartésienne ce récit dont la structure spiralaire et digressive semble épouser le cheminement de Marcantonu, libraire atypique incapable de trouver sa place dans une société moderne pervertie par l'argent et l'égoïsme qui asservit les hommes dans un rapport de domination et de soumission. Un poète ayant du mal à accorder ses mondes, partagé entre sa vie présente, la réalité de ses désirs et de ses révoltes, et ses rêveries habitées par les fantômes du passé ou les créations de son imagination.

L'auteur arrive à nous émouvoir en racontant et décrivant avec sobriété et sincérité, au plus près de ses personnages, relevant des détails modestes et significatifs sans rechercher de grands effets. Tout en gardant une langue alerte, il paraît avoir abandonné définitivement le registre de la provocation jubilatoire des premiers temps pour cette simplicité, cette authenticité qui m'avait déjà touchée dans Extrême Méridien. Et si l'on trouve encore quelques résidus de la crudité - parfois violente - du langage utilisé pour aborder le sexe, ils semblent s'intégrer dans une autre logique, soulignant les contradictions du héros, illustrant la vision de la femme d'un personnage qui n'a plus grand chose d'humain ou dépassant largement le désir de choquer et de briser un tabou dans l'aventure avec la cousine Lena, une "scène de cul" émouvante car elle fait suite à l'enfer d'une bataille annonçant la fin d'un monde et traduit ainsi cette énergie du désespoir, cette explosion de vie quand la mort s'annonce.

On retrouve cette variété de ton caractéristique de l'auteur qui nuisait un peu, à mon sens, à l'unité de son précédent recueil de nouvelles mais non à celle de son premier roman. Unité procédant, dans   Pegasi 51 , astre virtuel  , du souffle d'une logorrhée à la vitalité décapante et émanant en partie, dans Murtoriu, de ce recul et de cette lucidité plus apaisée qui accompagne le cheminement d'un héros dont l'humeur et le moral varient selon les saisons – la météo, certes, mais surtout l'afflux ou la désertion des touristes.

Et cette narration fragmentée qui suit le cours des déplacements géographiques et du voyage intérieur de Marcantonu, y trouvant une première cohérence, se ressoude encore davantage grâce aux nombreux signes prémonitoires et récurrents dont l'auteur a jalonné son texte pour qu'ils se fassent écho. Ainsi le meurtre final de Mansuetu est-il annoncé tout au long du roman et la cloche des morts qui sonnera pour lui a-t-elle déjà retenti dans l'enfer de Verdun dont les images  assaillent le héros (2), présageant la vision infernale d'un monde rural dévasté dont l'avant-dernier chapitre nous peint un tableau digne de  Jérôme Bosch ou de Brueghel l'ancien – reprenant non seulement le tintement du glas mais aussi une structure descriptive  avec la répétition quasi incantatoire  de «vidi».

1) Contrairement à son huitième et dernier livre,Vae Victis (Materia scitta 2010),  un essai réunissant plusieurs textes  écrits,  en français, à des époques diverses

2) Des images que l'on  peut penser avoir été inspirées par la catastrophe de Furiani

 

Bien que le sujet soit grave et tienne de la tragédie, Marcu Biancarelli n'en abandonne pas pour autant la dérision. Beaucoup de passages font rire. Ainsi, paradoxalement, le premier épisode qui met en scène  deux malfrats, sorte de pieds nickelés dont on attend à chaque instant le dérapage qui, justement, ne vient pas - et que l'auteur s'ingéniera à retarder nous faisant basculer progressivement du comique dans l'horreur -, un couple évoquant celui de Fargo, le film des frères Coen. La satire des idéologies menant toutes à des dérives totalitaires s'incarne malicieusement dans un débat avec un "possédé" prénommé Luciferu, envoyant un clin d'oeil à Dostoïevski, tandis que le dialogue avec la statue d'un Bouddha, entamé par un héros déjà bien imbibé qui  cherche à noyer  également son désespoir dans le sexe, s'avère savoureux. Et la liste des femmes séduites, inscrites sur ce fameux carnet par Marcantonu, anti-Don Juan pas même capable d'atteindre les "mille e tre", est un petit chef-d'oeuvre d'auto-dérision...

Quant à la langue corse, plus concrète et imagée encore que l'italien, presque terre à terre - et pourtant si apte à suggérer avec finesse et sensibilité les sentiments du héros et à rendre compte de ses réflexions - elle m'a semblé également d'une syntaxe plus familière, tenant sans doute à son oralité première, sa "créolisation"(3) renforçant encore cet aspect. Mais il m'est bien diffile de distinguer ce qui relève de la langue-même ou du style de Biancarelli...

3) cf l'article de Marcel Jureczek : http://avali.over-blog.net/article-murtoriu-45868295.html

 

 Le choc des mondes 

 

Dans ce roman, des mondes antinomiques s'affrontent et se côtoient : enfer et paradis.

Le monde de  «l'âge du pain»(4) dont Mansuetu reste l'ultime survivant et celui du Veau d'or, la douceur angélique d'un agneau innocent et la violence barbare des malfrats d'aujourd'hui. Mais aussi l'enfer de la guerre, celle de 1914 qui a rendu exsangues les campagnes de Corse, les condamnant à terme (comme celles de nombreuses zones montagneuses isolées dans le pays de Giono où l'on pouvait croiser encore, il n 'y a pas si longtemps, quelques bergers ou paysans proches de Mansuetu). Vision infernale de cette boucherie inutile dans le très beau passage consacré à la bataille de Côte du Poivre, côtoyant la vision paradisiaque d'une simple partie de pêche au  Vurdatu  au sein d'une nature imposante accueillant l'homme dans son mystère sacré. La belle page sur la mort du soldat Paganelli éclaire la violence de la guerre, tandis qu'au terme de cette journée idyllique plane la menace du désastre qui va suivre.

Et c'est cette tension constante entre la beauté et l'horreur, entre la vie et la mort, entre le passé et le présent, la présence et l'absence, le rêve et la réalité, que j'ai trouvée la plus bouleversante. Une tension qui traverse tout le roman et est même reprise dans le monde animal de manière symbolique avec la  triste aventure de Willie, chien enivré par le printemps qui sera victime d'une violence routière gratuite, ou dans une battue aux sangliers - occupation  devenue pour beaucoup un simulacre guerrier - avec le moment de grâce de la rencontre avec un mouflon (5). Frottement du monde des vivants et de celui des morts, par le biais des objets et des lieux dont on a hérité. Par les fantômes aussi, ceux qui peuplent les rêves ou les rêveries : Mansuetu peut-être, ou ce mystérieux et discret personnage de Diana, seule femme à disposer à la fois d'un prénom et d'un regard. Tension entre la vie et la mort, notamment dans le magnifique passage  sur la mort du père.

4) Selon la formule de Pasolini (référence citée par l'auteur)

5) Rencontre  qui m'a évoqué celle de la biche dans Il giorno del giudizio, le roman posthume de Salvatore Satta

Le double bilan de Marcantonu

 

Si Mansuetu, l'«ultime témoin d'une vieille mémoire» est attachant par sa simplicité et son innocence, il n'en reste pas moins plus un type, un symbole, qu'un individu et le personnage le plus intéressant reste de loin celui de Marcantonu, le héros et narrateur. Il est le seul en effet a être doté de complexité humaine et incarne, de plus, la littérature à double titre. Libraire et poète à ses heures, ce dernier semble avoir raté sa vie tant sur le plan littéraire que sentimental...

Dès les premières lignes, ce héros nous entraîne aux Sarcona, le village familial blotti dans une forêt de pins en altitude où il se réfugie chaque été, se présentant d'emblée comme un être solitaire et contradictoire, comme un libraire et un écrivain foireux, avant de nous faire pénétrer dans la maison héritée de son père dont un portrait trône sur la cheminée, accompagné de celui de son ancêtre qui fut soldat à Verdun et dont il porte le prénom. C'est en tant qu'écrivain que Marcantonu s'interroge dans ce premier chapitre introductif, se demandant qui il est et d'où il écrit.

Et ce livre s'affirmera bien comme une quête identitaire, analysant le rapport du héros à la langue corse et à l'écriture au travers du lien l'unissant au «Vieux» et abordant l'histoire de son île par le biais de «l'autre Marcantonu». Une quête qui s'accompagne d'un examen peu complaisant de la vie amoureuse d'un homme esseulé arrivé à la quarantaine qui a parfois du mal à supporter la solitude à laquelle l'a conduit son désir d'indépendance et de tranquillité (le roman consacre ainsi de nombreuses pages aux rapports du héros avec les femmes).

Double bilan nécessaire pour franchir une nouvelle étape, tant dans sa vie d'homme que d'écrivain.

 

Le triomphe de la vie?

 

Ce livre s'inscrit dans une dynamique  de combat et de rupture qui ne signifie pas pour autant l'oubli du passé, et l'on pourrait parler plus d'une dynamique de superposition que de succcession. Le  passé doit être assumé et non pas oublié si l'on veut avancer et s'en libérer, les peuples, comme les hommes, devant prendre acte de l'écroulement d'un monde afin d'être en mesure d'en bâtir un autre. L'ancien monde ne peut en effet continuer à vivre au sein du nouveau, sauf à la manière illusoire d'une réserve d'Indiens Shoshones.

Le parcours individuel du héros, imbriqué dans l'aventure collective,  illustre cette même dynamique vitale.

De retour au pays, le jeune Marcantonu expérimente pour la première fois la violence du choc de deux mondes et se retrouve comme un étranger dans un univers hostile dont il ne comprend pas la langue. Il lutte alors pour la conquérir et se faire  respecter. Ce combat se prolonge dans l'écriture avec les encouragements de son père, et l'achèvement de son premier livre écrit en corse, coïncidant avec le décès de ce dernier, résonne comme «l'ultime lettre d'amour envoyée au Vieux». Après la mort de son père, notre héros  doute de sa mission  d' écrivain en un lieu «de décadence morale et de fiasco social» où on ne reconnaît aucune utilité à cette fonction. C'est pourtant l'écriture qui semble lui permettre de vivre tout en  transmettant un héritage (le fusil de son père ayant peu de chances d'être légué à «ses enfants improbables»). Délivré de ses fantômes, il s'exile en Espagne, après avoir vendu sa maison de famille, pour construire une nouvelle vie.
Et l'on se remémore les dernières et magnifiques paroles du "Vieux" à l'agonie, se battant jusqu'au bout, réclamant encore de quoi écrire «comme un acte final pour triompher de la mort». Triomphe éphémère de ceux qui vont mourir...

(Je dois avouer que le sens de certains mots m'a échappé et que, parfois, certaines phrases me sont restées un peu obscures. Aussi ai-je pu commettre quelques erreurs de compréhension. Néanmoins, je suis totalement entrée dans ce roman  dont la lecture m'est assez rapidement devenue facile et il m'a beaucoup touchée. Je le relirai  dans sa traduction française dès qu'elle sera disponible et je viendrai vous en reparler -  et rectifier mon interprétation si nécessaire... )

Réédité le 21/09/12 :Murtoriu est sorti le 5 septembre dans sa traduction française, sa lecture m'a fait remanier légèrement cet article et, surtout, permis  de proposer des extraits en français : "Murtoriu" (Le glas), de Marc Biancarelli

 

Marcu Biancarelli

Murtoriu, Marcu Biancarelli, Albiana 2009, 234 p.

 

A propos de l'auteur :   

http://marcubiancarelli.blogspot.com/2010/10/propos-de-lauteur.html

 

Pour prolonger :

Voir la critique , accompagnée de beaux extraits en corse que N. Paganelli s'est donné la peine de traduire :

http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2010/03/norbert-paganelli-lisant-murtoriu.html

 

 

EXTRAITS :

 

ch 7, p 82

 

(...)

Eramu à u cori di u dopu meziornu. Ghjustu un picculu nivulu passaia in u celi pà abbughjà un pocu u soli. Pò sparia com'iddu era vinutu , manghjatu da l'immensità turchina, cennu di ventu pà i ghjorna à vena, u soli vultaia cussi subranu, cussi supiriori, ma ci vulia lacà di tutta manera, è ghjà si mittia à tramuntà. L'ùltimi raghja risistiani è viniani à pichjà contru à a furturezza, dendu à i pietri un chjarori russu d'unu splendori assulutu. Mi paria ch'eramu à l'ora a più culma di tranquillità, di sulennità, è pò dassi ch'era vera, ch'era cussi. Avariu vulsutu chi 'ssa paci fussi sempri stata in a me vita, ch'idda duressi per sempri. Avariu vulsutu chi st'armunia si mantinissi, ch'e' a risintissi dinò avali, pinsendu a quiddu ghjornu, ch'idda mi fussi stata un rimediu à a vita par ciò ch'avia da suvità. È chi avia da suvità ? L'infernu. A sintiu. Calcosa a mi dicia.

(...) 

 

ch.11, p.125

 

(...)

Un m'accadi mai di truvammi in campana senza pinsà à u Vechju. Hè quì, mentri 'ssi momenta di sùlitudina assoluta – torra - , ghje' solu contru a l'elementi superiori, ch'e' sentu u più a so prisenza. 'Ssu cantonu indu' eru postu à pusà, ci avia pusatu nanzi à mè, è tutti i posti ch' e' viniu di varcà, i m'avia musciati iddu, è tutti i ricummandazioni ch' e' viniu di fà, i m'avia fatti in quiddi tempi. Ancu 'ssu fucili ch'e' t'aviu in manu, mi paria ch'iddu m'era a so làscita a più priziosa. Ma nò, a casa in i Sarcona m'era più priziosa, si n'era andatu è m'avia lacatu un tettu annantu à u capu, è a libraria valia forsa di più chè stu fucili. Avia sgubbatu è m'avia assicuratu un locu pà stintà u me pani à u me turnu. Puri 'ssu fucili, parchi mi paria cussì una riditera suprana? Parchi u sintiu cussì vicinu è liatu à mè, è liatu à u me distinu? È 'ssu locu, quantu passi d'òmini armati avia suppurtatu dipoli sèculi è sèculi ? Nanzi à u Vechju, c'era statu u so vechju ad iddu, 'ssu missiavu ch'ùn aviu mai cunnisciutu ma di qualissu purtaiu u nomu. Iddu dinò s'era postu à pusà chi par chjuda a caccia mossa. È forsa chì babbu avia pensatu ad iddu, esattamenti à u stessu locu è in i stessi cundizioni, è ch'iddu s'era intesu liatu ad iddu cù a stessa manera, u fucili annantu à i vinochja, è u sguardu persu. Aghju pinsatu à u Vechju, aspittendu u signari quidda mani, è aghju pinsatu à u vechju Marcantonu, quandu ùn era ancu un vechju. 'Ssu fucili contru à mè, aghju pinsatu ad iddi, è à i so sacrifizii, à  i so guerri. À stu filu trà no tutti. Aghju pensatu quantu po' erani stati duri. È quantu n'aviani inguttitu par essa cussì. 'Ssu fucili, qui, in i me mani, ùn credu micca ch'e' l'avissi purtatu par crèdami più forti è più omu, ùn credu micca à 'ssi cunnarii di virilità, è di ghjocu parsunali chì l'omu si faci quandu hè armatu. 'Ssu fucili era una ricunniscenza sinceri, à ciò ch'erani stati, iddi ch'ùn aviani mai ghjucatu,cù un fucili in manu. A me prisenza, qui, nant' à 'ssu cantonu duru chì mi frustaia u culu, ùn era altru chè un umaghju, una tistimunianza di fidelità, è di signara è di à caccia mossa mi n'infuttiu pocu assà. À me prisenza era solu un attu di rispettu è d'amori, com'è quand' e' scriviu un libru in i tempa era dinò par invià un missaghju d'amori à u Vechju.

(...)

 

 ch.15, p. 175/176

 

(...)

Iè, l'anni fatta , a "Côte du Poivre" hè cascata, 15 di dicembri 1916, è u sargenti sceffu Cianfarani risica infini un' uchjata à u poghju, da dund' iddi sò cuddati fra mezu à i barbelés è i tiri di mitragliosa. I cintunari di corpi coprini u tarrenu trà i dui pusizioni numici. I cintunari d'òmini abbassati, truncati, smizati. È vidi ancu u cùrrulu di i brancardiers, vidi u fumu,  i foca lacati da i splusioni, è i ferti chì si strascinani, è i tafoni lacati da obbusi, è i truppi di rinforzu  chì coddani in fila com'è insetti pà righjunghja a crista . Vidi l'infernu ch'iddu hà varcatu. Vidi i morti buliati l'uni a l'altri, in u fiumu di sangu. Vidi s'infernu è ci hè passatu  à mezu. Ed hè vivu.

A Naùsea. L'incumpriinsioni. U sintimu d'inghjustizia. U spaventu. A culpabilità. Hè vivu. Quantu viti hà presu in 'ssa ghjurnata ? Quantu cumpagni chì li sò cascati in ghjiru? Quantu orrori ch'iddu hà vistu ? Quantu crimini commissi ? Hè vivu. Da 'ssa costa qui sin'à ghjunghja  in tarra soia, quantu murtoria chi partini dighjà ? Quantu famiddi tocchi è afflitti quà è ddà ? È iddu, vivu, insignificanti ma vivu, è fieru suldatu è sargenti sceffu, è tistimoniu di u fraiu, vivu, ma par avali, ghjòculu di u distinu, arimani pastori, oghji acciaccadori frettu, chì hà francatu l'infernu è chì ni porta u vistitu. È ghjà li si pari di senta, in paesu, chjuccà i campani à murtoriu, l'aienti chì cascani d'addisperu, chì s'allampani in u vangaronu, i ziteddi senza  prutizzioni. Senti u murtoriu chì chjocca è chì stantarighja i campagni, è vidi sti ciandarmi ch'affaccani, cù 'ss'altri murtorii in manu, di carta turchina, tutti 'ssi murtoria senza fini, è chì dicini i macedda di Dieuze, chì dicini i stirminia di l'Eparges, è chì dicini u scempiu di l'Argonne, è chì contani i tumberi di a Costa 304 è di u Mort-Homme, è u scumpientu d'oghji, è tutti 'ssi novi purtati in paesu luntanu, è chì li parlani, chì l'annunciani a fini di tuttu, a fini d'un mondu, ed hè vivu, mentri chì tutti l'altri, tutti quissi ch'iddu cunniscia, tutti quissi chì cantaiani cun iddu  in u trenu di a partenza, tutti sò mori, Paganelli, mortu, u sargenti Colombani, mortu, u siminaristu di Bastia, cascatu in Argonne, tutti sò morti, o sò in infernu, è sò pà mora. A fini, a fini hè qui. È chjoccani i murtoria in i tarri culandi ddà.

Per pidèlavi spiegà

Ùn vale carte nè penne

Lu sangue curria à fiumi

Corsi è Alumani insieme

(...)

Publié dans Fiction

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norbert paganelli 18/01/2011 16:07



Il y a eu là de beaux échanges et une bien belle réaction de Marc Biancarelli ! Lorsque la littérature permet ce genre de débats alors c'est que tout n'est pas perdu même chez les vaincus ! Un
grand merci à vous tous, j'ai un peu l'impression d'être moins con, un petit peu hein....



Marco Biancarelli 16/01/2011 18:44



Voilà une semaine que je réfléchis à la manière, Emmanuelle, de vous remercier pour cette lecture, et cette critique particulièrement méritoire. Parce que lire un roman de plus de 200 pages dans
une langue que l'on ne parle pas, c'est tout simplement une prouesse exceptionnelle.


Cela démontre surtout votre passion pour la littérature corse, et aussi tout ce qu'il est possible de faire lorsque l'on est porté par cette passion. Vous vous l'avez fait - et bien fait - parce
que franchement je pense que rien d'important n'a échappé à votre lecture, et je me demande comment diable vous avez fait, parce que la langue de Murtoriu est - par moment - volontairement très
ancrée, très archaïque, très particulière. Les temps où la ruralité est évoquée, ou bien la guerre de 14, j'ai cherché à être au plus près de la langue parlée, enfin celle que j'ai entendue
lorsque j'étais plus jeune, dans la bouche de personnes qui ne sont plus parmi nous aujourd'hui. Je voulais que ce roman soit un hommage à ces gens, à leur culture, à leur âme, sur le blog de
Renucci, Jean-Yves Acquaviva mentionne d'ailleurs cet hommage qu'il a bien saisi.


Je voudrais vous dire, Emmanuelle, que votre analyse du livre est des plus riches et des plus pertinentes. Je me sens d'ailleurs, pour le coup, un peu con, en repensant à quelques échanges privés
qui faisaient suite à une passe d'arme sur le blog Pour Une Littérature Corse. Mon interprétation de vos interventions était fausse, et je me suis trompé. Je ne le dis pas par flagornerie parce
que vous venez de livrer une telle lecture de Murtoriu, mais parce que cette lecture démontre tout simplement que vous êtes une vraie passionnée, et une amoureuse réelle de la littérature. Votre
curiosité par rapport à la Corse, à sa société, à ses textes, et des plus saines et des plus enrichissantes pour qui veut bien vous lire. Cela fait du bien, un bien fou comme vous ne pouvez
peut-être pas l'imaginer. Et donc sans tomber dans une autoflagellation ridicule, je vous confirme à quel point je regrette mes erreurs de jugement passées.


Je vais finir parce que je ne sais pas trop comment vous dire à quel point ce compte rendu de mon livre m'a touché. Je peux vous dire que je suis attentif à tous les retours de lecture, et que
j'essaie de respecter tous les points de vue sur mes bouquins. Chaque fois qu'un lecteur m'écrit ou fait part de son avis sur mes modestes écrits, c'est quelque chose que je juge important, et
qui me remue le plus souvent.


Mais ce que je viens de lire là, c'est tout bonnement exceptionnel. Car vous êtes allée chercher l'innaccessible, et en le faisant, vous avez apporté la preuve que justement, l'innaccessible ça
n'existe pas.


J'aurais encore tant de choses à dire, sur les personnages, sur l'universel (merci d'évoquer Giono), sur les thèmes que vous relevez avec justesse. Ce sera pour une autre discussion. Ici je me
devais, d'abord, de réparer un malentendu, de vous rendre justice, et de m'incliner devant cette lecture formidable que vous m'offrez.



Emmanuelle Caminade 18/01/2011 17:28



La passion comporte son revers et l'erreur ne vous était pas totalement imputable...



Emmanuelle Caminade 16/01/2011 11:50



 


Et, puisque tu as donné un écho à cette discussion sur ton blog - où elle se poursuit - je pense aussi  que JYA n'a pas tort quand il y dit que tous les personnages secondaires sont aussi
une part de Marcantonu, un héros qui représente l'homme dans toute sa complexité .



http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2011/01/discussion-en-cours-sur-le-blog-lor-des.html#comments


 



 



Renucci François-Xavier 16/01/2011 08:52



Je dis ici moi aussi le plaisir pris à lire cet article sur "Murtoriu" !


A propos de Luciferu, évoqué par Francesca, ce personnage est aussi évoqué dans un entretien entre Marcu Biancarelli et Brandon Andreani sur le site des éditions Albiana
(http://www.albiana.fr/Intervista-a-Marcu-Biancarelli-a-prupositu-di-Murtoriu-da-Brandon-Andreani_a706.html). Notamment de cette façon :


"Maroselli, chì infatti hè unu spezia di fandoniu ch’ùn servi à nudda in a stodia, fora di svacà certi discorsa ussessiunali annant’à a Storia o l’identità, è ch’e vicu eu com’è sciutu
direttamenti da u ciarbeddu di Cianfarani. M’hè statu rimpruvaratu ‘ssu parsunaghju, ma par mè hè impurtanti, u librariu ùn pò discutta di certi sughjetti cù i so amici campagnoli o cù Mansuetu,
chì iddi sò scritti in u riali. Hà dunca bisognu, in a so sulitudina, di ‘ssu duppiu un pocu scemu ma lucidu par raportu à i tabù sucietali ch’iddu faci vena à gallu. Trà qualissi a talianità di
i Corsi, chì hà cunnisciutu anch’idda u so murtoriu, è ch’iddu ramenta in una spezia di pustura « fin di seculu », intantu chè intellettuali burghesu chì cuntrasta cù i rialità di a sucità chì no
cunniscimu quì dipoi u XXu seculu. Socu un pocu fertu chì nimu vidissi st’impurtanza di Maroselli in u rumanzu, chì iddu dinò parla di mondi o di culturi abbassati, ed hè solu à prupona
sinceramenti l’idea d’una dicadenza. Ma forsa hè colpa mea, fendu di ‘ssu parsunaghju un’ illusioni (vi ramentu ch’iddu si chjama Luciferu), ùn l’aghju pò dassi micca missu abbastanza in
rilievu."


Je dois avouer que je n'avais pas fait grand cas de ce personnage, peut-être par manque de souci naturel pour le côté italien de l'identité corse. J'aurais bien aimé par contre que le personnage
du frère architecte soit plus développé, je l'ai trouvé très original celui-ci et là je rejoins Emmanuelle : peut-être que tous les personnages du roman ne sont pas assez développés, qu'ils
auraient mérité d'avoir tous beaucoup d'épaisseur. Mais alors il faudrait rêver d'un "Murtoriu" de 780 pages (et pourquoi pas ?!)



Emmanuelle Caminade 16/01/2011 09:20



Merci pour ce lien  que je m'empresse de rendre actif :


http://www.albiana.fr/Intervista-a-Marcu-Biancarelli-a-prupositu-di-Murtoriu-da-Brandon-Andreani_a706.html


Ma remarque sur l'épaisseur des personnages était un constat , pas une critique.


Il me semble que le choix de n'avoir développé que celui du héros se défend , non seulement parce qu'il est  suffisamment complexe à lui seul , mais  surtout  car son histoire et
celle de son île se répondent par de nombreux aspects .


Donner plus d'épaisseur aux autres personnages aurait peut-être détourné le lecteur de l'axe du roman, de sa dynamique .


 



francesca 14/01/2011 16:04



Ce n'était bien évidemment pas une critique de votre lecture, Emmanuelle. Vous avez bien fait de vous lancer car il me semble que votre analyse est la meilleure que j'aie pu lire, en tout cas la
plus exhaustive et la plus sensible. Vous êtes notamment la seule à mentionner le personnage de Luciferu qui me paraît avoir un rôle significatif -)). Encore bravo!!



Emmanuelle Caminade 14/01/2011 17:12



Mais les critiques sont, pour moi,  toujours  les bienvenues !



francesca 14/01/2011 12:18



Un petit désaccord concernant la "quête identitaire" / je ne suis pas sûre que ce soit le propos de l'auteur dans le passage évoqué, mais cela me paraît plutôt une réflexion sur le particulier et
l'universel, le centre (qui s'auto-proclame tel) et la périphérie. En écrivant à partir d'une réalité bien concrète et enracinée, on est "universel" car d'autres hommes à l'autre bout du
monde pourront comprendre et même se retrouver dans l'histoire, malgré les différences et les particularités...



Emmanuelle Caminade 14/01/2011 12:55



Merci de votre remarque, Francesca.


Je me suis lancée dans l'analyse de ce roman , comme dans sa lecture , de manière un peu téméraire et je suis consciente d'avoir pu faire quelques erreurs de compréhension. Et vous pointez
justement le seul passage ( le centre et la périphérie)  qui fut pour moi difficile car sortant du narratif et du descriptif , le moindre petit mot nécessitait d'être saisi précisément ...



norbert paganelli 13/01/2011 18:32



Très bel article, d'autant plus beau que vous tenté , avec succès, de pénétrer l'univers de cette langue âpre qu'est le corse sud-insulaire. Personnellement je n'ai eu aucun mérite, c'est la
variété que je pratique depuis toujours mais vous....Chapeau ! Et chapeau ausi vous cette analyse à la fois fine et pertinente qui nous aide à (re)découvrir un texte qui me semble absolument
capital.


Un grand merci à vous et bénissez les dieux d'être mue par ces passion qui vous fait nous émerveiller...Nous en avons besoin...


 


amicalement


Norbert



Emmanuelle Caminade 13/01/2011 20:04



C'est très stimulant de plonger ainsi dans l'univers inconnu d'une langue. Une sensation sans doute comparable à celle que l'on ressent  enfant quand on commence à lire sa propre langue : un
monde qui s'éclaire...



francesca 13/01/2011 17:05



Bravo pour cette analyse magistrale et très approfondie. Rendre compte de la densité de ce roman était un vrai défi, vous l'avez parfaitement relevé.


De plus, vous l'avez lu directement en corse et là vous m'avez estoimaquée...



Emmanuelle Caminade 13/01/2011 17:43



A vrai dire,  je n'étais pas du tout sûre de réussir à le lire mais, pour se lancer , il est bien plus facile d'aborder un texte narratif et descriptif que de la poésie ou un texte
argumentatif, et plus le texte est long plus cela devient facile...