"Nos mères", d'Antoine Wauters

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Avec Nos mères, roman d'une magnifique écriture poétique et musicale, sensuelle et imagée, toute en rythmes et en couleurs, en odeurs et en saveurs, Antoine Wauters, écrivain et poète belge, pénètre intimement le territoire des enfances détruites par la guerre, inversant l'image habituelle des mères dans le rapport mère/enfant.

Son jeune héros qui va s'affranchir d'une mère brisée, d'une mère aimée mais étouffante et anxiogène, puis libérer sa mère adoptive «vampirisée» par un passé mortifère, nous conte son parcours en trois étapes. Un parcours de survie et de reconstruction par l'imagination et par les mots - car «le dire nous délivre» - qui le mènera aux larmes de l'autre. Il deviendra ainsi Jean Charbel, un «homme qui dit oui» au monde et à la vie, un écrivain «qui parle au coeur» dont les mots, «même quand ce qu'ils disent est noir» sont «comme des clartés» capables de transcender, de consoler toutes les douleurs.

 

Dans un pays en proie à la guerre ressemblant fort au Liban, le monde de Jean s'est effondré et gît emmuré dans le silence et les mensonges des adultes. Son père a été assassiné par des miliciens et son grand-père n'est plus qu'un moribond. Sa mère qui l'abandonne chaque jour pour aller travailler en ville l'a caché, enfermé dans le grenier d'une maison de village où il passe de longues heures solitaire. Alors, par instinct de survie, pour ne pas devenir fou et protéger sa mère en gardant secrète sa «tristesse inouïe», il s'invente des histoires et une bande d'amis, de frères qui lui tiennent compagnie, comme s'il était «plusieurs enfants» et elle «plusieurs mères», diluant ainsi toute cette souffrance en la fragmentant.

Le héros narrateur entame ainsi la première partie de son récit à la première personne du pluriel, osant parfois un timide "je" pour appeler le chef de la bande, Charbel, sorte de modèle prestigieux, ou pour écrire à Luc, sa petite fiancée imaginaire au nom improbable. Et «se hisser sur les chevaux de l'imaginaire» pour retrouver la beauté, faire «diversion», «parler de tout et de n'importe quoi» avec ses nombreux amis le feront tenir par «le jeu et sa joie» et «survivre à cet enfer» libanais.

La deuxième partie du livre marque un profond changement. Envoyé dans une famille d'accueil dans un petit village d'Europe entouré de champs à perte de vue, Jean abandonne le "nous" de cette identité fragmentée pour le "je" de la reconstruction. Mais si Alice, remplaçant Luc, lui fait sentir toute la beauté de la vie et l'aiguillonne vers son destin, il a encore besoin de «ses amis chimériques» restés au pays. Il leur écrit ainsi sa détresse, cette nostalgie d'un monde disparu qui lui colle à la peau, mais aussi sa découverte merveilleuse des livres, de l'amour et de la compassion qui lui ouvre de nouveaux horizons, déballant tout ce que contient sa «valise d'écrivain».

Et la dernière mue s'effectue dans la troisième partie où, passant au "tu", Jean s'affirme écrivain, imaginant et écrivant pour Sophie, cette mère d'accueil tellement blessée qu'elle finit par lui «percer le coeur», ces mots qu'elle ne peut dire et qui la tuent.

 

Tout se fait et se dit en rythme, musicalement, dans ce roman qui varie les nuances et les tempi. Et si elle démarre de manière rapide et saccadée, cette musique prend peu à peu une ampleur et une intensité bouleversante jusqu'à une sorte d'apaisement.

Nos mères est le cri d'un enfant apeuré qui s'enfuit dans les rêves et se grise de mots pour survivre:

«Nous chantons et nos mots vont vite, très, si bien que nous disons que chanter comme nous faisons est égal à courir.»

Un chant qui épouse son souffle et le rythme de ses pas, répercutant en lui le bruit des balles et le fracas des bombes qui «pillent [le] coeur de leur musique» :

«TATATATA!

PAN!

TATATATA!»

Et les mots-musique s'enchaînent comme «des chapelets de balles kalachnikov», bercent l'enfant de leurs litanies répétitives et de leurs refrains, ou lui susurrent des «espèces de poèmes andante graziozo».

 

Nos mères est ainsi la douloureuse et merveilleuse histoire d'un enfant qui perçoit les rumeurs d'un monde qui brûle comme une musique dont il se fait la caisse de résonance, et qui peu à peu va transformer ce monde par la magie de ses mots incandescents :

«Je murmure pour moi seul toutes sortes de poèmes qui me montent dans le ventre avec des temps de silence, un souffle et un rythme précis, puis qui me sortent par la bouche comme des pétales de feu».

L'histoire d'un enfant porteur du feu de la vie - de l'amour - et de l'écriture. Un roman comme un opéra, orchestrant le fracas de la guerre ou écoulant les «pleurs immenses» de tous les enfants meurtris et «de toutes les mères du monde» dans de «splendissimes arias». Une «Passion» dont les «condensés de beauté suprême» subliment la douleur et transportent «au milieu des nuages (...) et du rooûûûûû amoureux des pigeons».

 

(Article publié sur Le Salon littéraire  le  01/07/14)

 

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Nos mères, Antoine Wauters, Verdier, 2014, 148 p.

 

 

A propos de l'auteur :

Antoine Wauters (né à Liège en 1981) est philosophe de formation. Après Debout sur la langue (Prix Polak de l'Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique) et Césarine de nuit, récit bien accueilli par la critique, plusieurs fois porté sur scène par Isabelle Nanty et plusieurs fois primé, c'est le roman Nos mères, Prix Première (RTBF) 2014, qui le révèle au public. Il dirige la collection iF aux éditions de l’Arbre à paroles et la collection Grise chez Cheyne, et est également scénariste pour le cinéma.

 

 SES LIVRES

Nos mères (roman), éditions Verdier, Paris, janvier 2014.

Sylvia (récit), Cheyne éditeur, collection Grands fonds, mars 2014.

Césarine de nuit (récit), Cheyne éditeur, collection Grands fonds, mars 2012.

Ali si on veut  (avec Ben Arès), Cheyne éditeur, collection verte, 2010.

Antioxydant(avec Tom Nisse), éditions Maelström, Bruxelles, avril 2012.

Debout sur la langue : éditions Maelström, Bruxelles, 2008.

Os : éditions Tétras Lyre, Liège, 2008.

  (http://antoinewauters.eklablog.com/biobib-c666198)

 

 

EXTRAITS : 

 

I

Parler de tout et de n'importe quoi

 

Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies.

 

Jean Charbel

p.11/12
 

Elles nous demandent où nous vivons.
Tout haut, nous ne répondons rien.
Tout bas, nous répondons dans le plus grand et le plus beau lieu entouré de biefs, d’osselets, de cascades d’eau chaude et de fines pluies qui ne souillent pas. Sur une terre blanche. Dans un village de petite taille et de petite montagne que nous n’allons jamais quitter, dit-on.

Nous demeurons. Nous disons nous mordons, et nous mordons. Aveugles. Nos pieds nus caressés par les crocs de bêtes noires. Des araignées peut-être. Il y en a tant dans la région. Ou des cafards. Ils escaladent sur nous.

Nous portons des pelisses, des gilets de fine laine, mais le plus souvent nous allons nus.

Après journée, elles viennent nous chercher derrière les plantations de bananes, d’oranges et de mangues où nous vivons dans une abondance verte.

Nous mentons.

Nos mères nous fixent durement. Elles n’ont encore rien dit mais préparent des sermons, l’air mauvais et une verge à la main dont elles vont déchirer nos peaux, c’est sûr, afin de nous rendre moins fragiles garçons.

Elles nous aiment, c’est évident, simplement elles ne supportent plus grand-chose depuis qu’elles sont seules avec nous.

Pieds nus sur la terrasse, elles racontent l’épisode de la mort de l’homme de leur vie, mais entre leurs dents, tout bas, toujours entre leurs dents. Mort dans la boue des poussières d’obus disent-elles, et mort dans la poussière des tirs de Kalachnikov des milices adverses répétons-nous, entre nos dents aussi, tout bas, tâchant de ne pas les affoler.

Elles, elles voudraient que ce soit ça et rien d’autre : elles et nous, elles avec nous, et nous pour elles.

Elles tentent alors de nous capturer, des boucles terminant leurs mains. De nous garder. De nous couver si fort souvent et de nous punir de ce que nous sommes d’affreux gamins et galopins.

Elles nous enferment, PA ! et sur nous rabattent les attaches de leurs colliers de perles et de leurs ceintures et de leurs chaussures et de leur deuil et de tas d’autres choses encore, mais nous regardons ailleurs et nous n’en parlons plus.

(...)


 

II

Tout ce que j'ai écrit ...

 

p. 97

(...)

Essayant de me concentrer, je lui explique alors (qu'est-ce qu'elle sent bon, les mecs, qu'est-ce qu'elle est belle!) que c'est parce que je suis un écrivain. Voilà, Alice, je lui dis, je ne voyage jamais sans ma valise. Dedans, il y a tout ce que j'écris, c'est à dire tout ce que je vis, tout ce que je pense et tout ce que je suis. Tu comprends ? Et je lui montre alors comme même sous la pluie, en pleine tempête, dans le blizzard, je n'arrête pas d'écrire. C'est à dire de vous faire signe, courant, mouvant, jamais seul.
C'est simple, Alice, j'ajoute encore : si tu me retires les mots, je suis foutu ? Sans nid, sans voix, sans foyer, sans jours. Tu piges ?

Et discrètement alors je lui fais remarquer que j'aime beaucoup l'ondulation de ses cheveux, qu'elle enroule doucement aux miens, que j'aime aussi beaucoup qu'elle se colle à moi, comme ça, à hauteur de poitrine, mais que, Sophie nous épiant à l'autre bout de la place, elle n'exagère pas trop quand même. (Les fils comme des radars, machines à débusquer les mères où qu'elles soient, quoi qu'elles fassent, et à lire en leurs coeurs quels tourments ils leur causent.)

Tu sais, Alice, j'enchaîne sans transition, mon entrée au collège est une sacrée épreuve pour elle. Depuis des jours elle répète qu'on ne devrait jamais arracher les enfants des bras de leurs mères. Et voilà comme elle dit :

L'école, c'est la ville. La ville, c'est le monde. Et le monde, lui, c'est la jungle.
Même la télé, Alice, Sophie ne supporte plus que je la regarde : trop d'horreurs et de violences, dit-elle, et les enfants sont si fragiles.

(...)

 

p.110

 

(...)

Un homme qui dit oui ! Les mecs. Un homme qui dit oui !

Vous n'imaginez pas comme ces mots ont résonné en moi dès l'instant où je les ai lus. D'un côté, ils me semblaient terribles (comment dire oui quand il ne reste rien, comment dire oui à rien). De l'autre, j'avais l'impression d'entendre tous les arias et ariosos de la Passion de saint Matthieu de Bach, tant c'était beau, divin. Pire, quand je fermais les yeux et que je me laissais vraiment aller, je voyais, devant moi, la ville de Gènes où Nietzsche, d'après monsieur D., a composé ces lignes. Je voyais, via Garibaldi, les vendeurs de journaux, leurs beaux corps graves chargés de soleil, je sentais, via Balbi, comme des ribambelles d'effluves de café, de corps en corps et de bouche en bouche, ça enflait dans les rues, débordait de partout, gagnait le ciel en feu et reprenait finalement sa place, là dans les ventres affamés.

Waouh ! Ce que c'était bon !

Aussi, quelque chose de ce que me disait la Méditerranée quand je m'y baignais avec papa, me revenait tout à coup à l'esprit.

Une illumination.

Un éclair :

Ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler, mais l'aimer...


 

III

Un souvenir de mon père avais-tu dit

 

p.135/136

 

(...)

Quand il rentre le soir, passé la porte de l'école, la façade, passé la porte de la maison, il se tait. Toi et tes frères, vous filez jouer dehors. Pas besoin de vous faire un dessin : vous savez ce qui se trame. Dans la chambre, les volets sont tirés. Ta mère s'est lavé les mains, le sel, la sueur sur ses cuisses, puis a défait ses cheveux clairs qui courent maintenant tout le long de son dos, elle traînerait bien un peu dans l'étroite, l'incommode salle d'eau, elle y pense, s'imagine un instant rester assise sur le bord du bain, à jamais seule et sans rien faire, mais on ne résiste pas à cet homme-là, qui déjà a retiré les couvertures du lit et arraché les draps.

Il se lève. La peau de sa femme est froide, une pierre nue. La peau de sa femme est blanche, restera blanche, aucune couleur. Il lui attrape les cheveux, pas un mot, la couche en chienne sur les draps morfondus, rien, il ne lui montre pas ses yeux, n'embrasse pas, ne touche pas, l'air soudain sent la peur, le sexe de la femme est couvert de poils blonds, fermé, celui de l'homme est dur avec sur la longueur une large veine violine, il ne lui montre pas, elle ne lui montre pas, rien, les corps maintenant se touchent, aucune couleur, il la frappe au visage, il entre et pisse en elle, pleure en elle sa colère, toute la rage accumulée au fil des saisons, la douleur viscérale de vivre cette vie qu'il hait, avec ses trois enfants, toutes les leçons au jour le jour et ce jardin de malheur rongé par le mildiou. Il sort et tout le monde rentre, tout le monde passe à table. Du veau, des pommes au four.

(...)


 

 

 

 

Publié dans Fiction

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Nathalie 22/07/2014 16:21


Merci bien.

Nathalie 22/07/2014 14:55


Bonjour,


J'aimerais vous envoyer un email, pourrais-je avoir votre adresse email s'il vous plait.


Cordialement,


Nathalie.

Emmanuelle Caminade 22/07/2014 16:08



Bonjour,


 Pour me contacter il suffit de cliquer sur "J'aime ce blog" dans le bandeau supérieur noir de la page d'accueil, puis sur " contacter le blogueur"



Lili 18/07/2014 09:32


Quel magnifique article !
Je connais Wauters poète ; j'ai hâte de lire sa plume de romancier.

Emmanuelle Caminade 18/07/2014 10:34



Et moi, il me reste à découvrir la plume du poète !