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L'or des livres
Peer Gynt, une des oeuvres
les plus célèbres du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, est un drame poétique initialement destiné à être lu. Ce n'est qu'en 1876, neuf ans après sa publication, qu'il fut
représenté sur scène dans une "mise en musique" d'Edvard Grieg 1) composée à la demande de
l'auteur.
Servie par la grande qualité de son écriture, cette pièce profondément norvégienne à la portée universelle n'a rien perdu de son actualité. Foisonnante, complexe et parfois ambiguë, c'est une oeuvre ouverte, insaisissable, dont la vitalité nous fascine.
1)Huit des vingt-deux morceaux de la musique d'accompagnement écrite pour le spectacle sont ultérieurement réordonnés, rassemblés et repris par Grieg. Ainsi naissent deux suites ,l'opus n°46 en 1888 et n°55 en 1891.
Le héros, un «solide garçon de vingt ans» plein d'orgueil et d'ambition, refuse de se résigner à la pesanteur d'une vie paysanne toute tracée et, mû par un ardent désir d' «être soi», s'enfuit de la ferme maternelle pour conquérir le vaste monde . Un long parcours qui le mène au coeur de la Norvège et , par delà les mers, jusqu'aux déserts les plus lointains, pour s'achever par un retour en son pays natal. Un tour du monde qui ne lui offrira qu'un empire illusoire et se révélera aussi un tour de lui-même dévoilant les multiples facettes de son identité. Et, vieillard «encore vigoureux», il luttera jusqu'au bout sans pouvoir éviter d'affronter, comme les autres, le dernier voyage ...
Insolent et beau parleur, coureur de filles égoïste et menteur, prétentieux, lâche et irresponsable, Peer Gynt refuse de se fixer et d'aliéner sa liberté, il bondit d'un lieu à l'autre , enchaîne les aventures les plus folles et finit par devenir trafiquant d'esclaves, faux prophète et même à demi assassin... Pourtant, malgré tous ses défauts , il reste sympathique. C'est un héros espiègle et rêveur, un affabulateur, un feu follet léger et virevoltant qui illustre la joie de vivre, une vie libérée de toute contrainte. Et c'est sans doute pour cela qu'il nous séduit tant.
*
«Peer Gynt est un grand poème dramatique dont le personnage principal est une figure demi-légendaire et mythique du peuple norvégien, (...) une oeuvre rédigée en vers selon deux mètres différents» , nous avertit Regis Boyer, le traducteur, dans l'introduction, s'excusant d'avoir renoncé à la traduire en vers français, les métriques des deux langues étant trop différentes.
Sa traduction nous restitue néanmoins un texte éminemment poétique alternant deux rythmes différents et déployant une profusion d'images symboliques. Et cette pièce s'affirme bien comme une sorte de rêverie poétique , une fantaisie libre d'une grande variété de registres et d'une virtuosité stupéfiante. Des dialogues drôles et familiers au tempo endiablé alternent avec des histoires fantastiques aux puissantes images. On est tour à tour entraîné dans la danse ou emporté par l'ampleur des rêveries du héros et l'on passe d'un décor à l'autre, d'une scène à une autre, sans que l'auteur ne nous laisse le moindre répit.
Variété étourdissante remarquablement maîtrisée par Ibsen grâce à une solide construction en cinq actes qui recouvre en fait une double structuration ternaire.
Les trois premiers actes forment un tout répondant, de manière large, à une unité de lieu (la Norvège) et de temps (la jeunesse , le premier âge).
Dans cette première partie baignant dans un climat typiquement norvégien de contes et de légendes , Peer Gynt explore son pays, des plateaux aux imposantes montagnes de l'acte II et aux forêts mystérieuses de l'acte III, tout en s'arrachant à sa mère Aase, en conquérant son autonomie d'adulte, en plusieurs fois. Car, bien que l'ayant quittée dès la fin du premier acte, il ne pourra s'en affranchir définitivement qu'à la fin du troisième, après être revenu pour l'aider à mourir grâce à ses talents de conteur.
Après la mort de la mère, la deuxième partie projette le héros loin dans l'espace et dans le temps. Ayant fait fortune de manière peu licite, ce dernier se retrouve à l'âge mur de cinquante ans sur les côtes d'Afrique du Nord . Ce quatrième acte se déroule dans une atmosphère très différente 2): féérie shakespearienne – notamment après la tempête – plus que scandinave, évocation des légendes grecques, références italianisantes et exotisme oriental (avec un clin d'oeil aux Fourberies de Scapin...) Et il semble mettre un terme au voyage de Peer, aux ambitions d'une vie : notre héros s'étant fait détrousser par Anitra se voyant en effet couronner empereur des fous, roi de l'illusion .
La dernière partie (acte V) est celle du retour au pays natal et de la vieillesse. Retour à la mère symbolisé par Solveig la femme-mère qui va aider Peer Gynt à mourir, comme il l'avait fait pour Aase à la fin du troisième acte, soulignant le cycle absurde de la vie et de la mort. Absurdité reprise dans une réplique du héros :«Il est cher de payer de sa vie sa naissance»!
Cette construction symbolique très élaborée semble donc présenter cette oeuvre plus comme une métaphore de l'existence que comme un parcours initiatique et faire de Peer Gynt l'incarnation de la condition humaine.
2)Morgenstemning (Atmosphère matinale), le morceau ouvrant la suite n°1 (opus 46) de Grieg , l'un des morceaux les plus connus et les plus galvaudés , qui correspond à l'ouverture du quatrième acte est souvent associé à tort aux paysages norvégiens alors qu'il illustre l'exotisme d'un monde inconnu découvert par le héros
*
Peer Gynt est une pièce un peu à part dans l'oeuvre d'Ibsen.
Ce qui frappe, quand on connaît un peu cette dernière, son austérité , sa gravité parfois un peu pesante, c'est le comique et la légèreté de Peer Gynt. Un comique satirique, une dérision légère virant parfois à la farce mais toujours tempérée par le fantastique, une lucidité ironique, une fantaisie débridée, un rythme enlevé. Peer Gynt n'en est pas pour autant une comédie, plutôt une tragi-comédie à l'image de la vie, et sa portée philosophique est forte, comme dans la plupart des oeuvres de l'auteur.
Par ailleurs, si la poésie reposant sur de puissantes images symboliques est toujours présente chez Ibsen , cette pièce – qui tout comme Brand 3), la précédente, n'en était pas une au départ - s'affirme d'abord comme une rêverie poétique, mais qui prend une ampleur inégalée et nous mène dans un monde irréel peuplé de personnages qui ne sont souvent que des apparitions.
Jamais l'auteur n'est allé si loin , on a le sentiment que la vie terrestre est une illusion : les richesses s'évaporent , le pouvoir ne règne que sur la folie, l'amour humain, l'amour rédempteur, ne semble qu'un idéal inaccessible qui vous poursuit, une vision qui vous soutient.
On a même l'impression que la composante chrétienne de l'oeuvre d'Ibsen s'y estompe , que l'amour de Dieu est aussi une illusion : le paradis ne s' ouvre pas pour Aase et l'auteur tourne en dérision les faux prophètes, le royaume du diable et celui du «fondeur de boutons» y semblent finalement bien proches car la liberté qui distingue l'homme de la bête s'avère éphémère et illusoire. Parvenu «au sommet de la pyramide» des rêves , il n'y a plus rien : que les «cendres» d'une forêt incendiée . «Impossible de reprendre la partie» et il semble qu'il n'y ait «personne dans le ciel». Tout paraît remis en cause , comme si le doute qui s'insinuait à la fin de Brand était poussé au plus loin.
Le héros n'a pu ainsi maîtriser son destin mais il a, durant toute sa vie, régné sur l'illusion. Et Peer Gynt m'apparaît ainsi comme «une fantaisie sur l'existence du cochon, lié et libre...» , une fantaisie qui pose un problème central : peut-on vivre sans illusion ? Une question qui tourmentera encore Ibsen par la suite car "si l’on prive l’homme du mensonge qu’est sa vie ("life-lie"), on lui enlève toute sa joie d’être".4)
3)Brand, publié un an avant Peer Gynt, en 1866, ne sera porté à la scène que bien après, en 1885
4) réplique célèbre du canard sauvage (1884 )
*
Qui est donc Peer Gynt ?
On le présente souvent comme le négatif de Brand l'adepte du compromis face à celui du "tout ou rien".
Opinion à nuancer, à mon sens, car Brand, le pasteur intransigeant aux hautes aspirations spirituelles - dans lequel Ibsen avoua avoir mis beaucoup de lui-même - est certes aussi austère que Peer Gynt est joyeux, mais ce dernier, prêt à tous les mensonges et les accommodements, se montre aussi inflexible que Brand sur l'essentiel, à savoir sa liberté, le seul principe qui le guide "imperturbablement" . Il abandonne ainsi la fille du roi de la montagne, la fortune et la puissance à la seule pensée de ne pouvoir revenir en arrière.
Peer Gynt n'a pas une personnalité binaire comme Brand mais est un individu multiple obéissant à un principe unique et, s'il combat , ce n'est pas contre une partie de lui-même , pas pour s'élever moralement, mais pour s'envoler dans les rêves , pour défendre son indépendance , pour ne pas avoir d' «attache». Et sans doute y a-t-il aussi une grande part de l'auteur dans ce personnage.
Peer Gynt m'a évoqué le héros des Carnets du sous-sol , une oeuvre de Dostoïevski publiée trois ans avant celle d'Ibsen. Un héros qui préfère tout dénigrer et s'enfoncer dans la solitude de son sous-sol plutôt que de se résigner à être une simple «tirette d'orgue» ou d'accepter de dépendre de l'amour. Tandis que celui d'Ibsen choisit d' enjoliver la réalité, de s'envoler dans ses rêves, refusant d' «être un bouton brillant [attaché] sur le gilet du monde» et renonçant à l'amour de Solveig qui entamerait sa liberté . Deux héros pleins de vitalité, également lucides sur leurs contemporains et sur eux-mêmes, qui jouissent différemment , inversement, de leur indépendance quel que soit son coût.
Peer Gynt est en effet lucide, il ment aux autres mais il ne se leurre pas sur son compte, sauf peut-être dans son rapport à l'amour. Et encore, il n'est pas sûr qu'il soit dupe de ses rêves...
La femme idéale, la «femme unique» , sorte de femme-mère capable de vous aimer sous tous vos aspects, même les moins flatteurs, il préfère la déclarer inaccessible, se juger indigne d'elle plutôt que de lui sacrifier une part de sa liberté, de renoncer à son égoïsme. Mais quand la solitude lui pèse, il aime la faire apparaître dans ses rêves, se rattacher à sa vision pour mourir plus facilement : Solveig, une illusion protectrice et rédemptrice !
Peer Gynt est avant tout un poète, un «dikter» en norvégien, c'est à dire à la fois un menteur , un affabulateur, et un compositeur, un écrivain. Sans doute, à ce double titre, ses rêves l'aident-ils à vivre, comme ses fictions peuvent y aider les autres. Et cette oeuvre peut être aussi interprétée comme un éloge de la poésie. Suprématie de la poésie, de la fiction sur le réel dont Ibsen doutera néanmoins dans une de ses dernières pièces 5), s'interrogeant sur son oeuvre au regard de sa vie .
5) Quand nous nous réveillerons d'entre les morts (1899)
PeerGynt,
Henrik Ibsen, G-F Flamarion 1994, traduction et introduction de Régis Boyer, 348 p.
EXTRAIT :
p.160/164
(...)
PEER GYNT
T'en aller?
AASE
Oui, men aller. Je le souhaite constamment.
PEER GYNT
Comme tu causes! Étends sur toi la couverture. Je vais m'asseoir au bord du lit. Voilà. Maintenant, nous écourterons la soirée en chantant des quatrains et des ranz.
AASE
Va plutôt chercher le recueil de sermons dans le placard. J'ai le coeur si inquiet.
PEER GYNT
Au château des fées, il y a banquet chez le roi et le prince. Repose-toi sur le coussin du traîneau. Je vais te conduire à travers la lande...
AASE
Mais mon gentil Peer, suis-je invitée ?
PEER GYNT
Oui, nous le sommes tous les deux. (Il jette une ficelle autour de la chaise où le chat est étendu, prend un bâton et s'assoit au pied du lit.) Hue! Tu vas te dépêcher, le Noir. Tu n'as pas froid, hein, mère ? Eh oui! Quand Grane se met en route, ça se sent à la vitesse !
AASE
Cher Peer, qu'est-ce qui sonne ainsi... ?
PEER GYNT
Les grelots brillant du traîneau, mère !
AASE
Hou, mais non, comme ça sonne creux !
PEER GYNT
Maintenant, nous traversons un fjord.
AASE
J'ai peur ! Qu'est-ce qui bruit et soupire sur un ton si étrangement farouche ?
PEER GYNT
Ce sont les sapins, mère, qui bruissent sur la lande. Reste donc tranquille.
AASE
Il y a des étincelles et des lueurs rapides au loin. D'où viennent toutes ces lumières ?
PEER GYNT
Des vitres et des portes du château. On danse, entends-tu ?
AASE
Oui.
PEER GYNT
Dehors, il y a Saint Pierre qui t'invite à entrer.
AASE
C'est lui qui accueille ?
PEER GYNT
Oui, avec honneur, et il offre le vin le plus exquis.
AASE
Du vin! Il y a aussi des gâteaux ?
PEER GYNT
Mais oui! Un plat archiplein! Et feu la doyenne te prépare du café et des friandises.
AASE
Oh mon Dieu! Nous allons nous rencontrer, toutes les deux ?
PEER GYNT
Aussi souvent que tu le voudras.
AASE
Oh non, Peer! A quelle joie tu me mènes, moi, pauvre femme!
PEER GYNT
(faisant claquer son fouet)
Hue! Tu vas te dépêcher, le Noir!
AASE
Peer cher, tu as bien pris le bon chemin, hein ?
PEER GYNT
(refait claquer son fouet)
Le chemin est large, ici.
AASE
Ce voyage, il me rend faible, il me fatigue.
PEER GYNT
Je vois là-bas s'élever le château. Sous peu, la course sera terminée.
AASE
Je vais rester les yeux fermés et compter sur toi, mon garçon!
PEER GYNT
Allez, Grane, mon trotteur! Il y a grande foule au château. Il y a foule et presse au portail. Et voici Peer Gynt qui arrive avec sa mère ! Quoi! Que dis-tu, Messire saint Pierre ? Mère ne peut-elle pénétrer ? Je crois que tu pourrais chercher loin avant de trouver un coeur aussi probe. De moi, je ne parlerai pas. Je peux faire demi-tour, parvenu à la porte du château. Si vous voulez m'offrir à boire, j'accepte avec reconnaissance. Sinon, je m'en vais, tout aussi content. J'ai inventé autant de bobards que diable en chaire, et j'ai traité ma mère de poule parce qu'elle caquetait et chantait. Mais vous allez la respecter, et l'honorer et la traiter comme il sied. De ces contrées, il ne viendra personne de mieux, par les temps qui courent... Oh! Oh! Voilà Dieu le père ! Saint Pierre , tiens-toi bien ! (d'une voix profonde) Arrêtez de prendre vos airs de matamores; la mère Aase entrera gratuitement! (il rit très fort et se tourne vers sa mère.) Bon! Je savais bien, non ? Maintenant, ça va être une autre danse! (angoissé) Pourquoi regardes-tu comme si tes yeux allaient s'éteindre ? Mère! As-tu perdu la tête! (va jusqu'au chevet du lit) Il ne faut pas rester ainsi à faire de grands yeux!... Parle, mère. C'est moi, ton garçon! (Il lui tâte doucement le front et les mains. Puis il jette la ficelle sur la chaise et dit d'une voix étouffée :) Ah bon! ... Tu peux te reposer, Grane. Parce que le voyage est bien terminé maintenant. (ferme les yeux d'Aase et se penche sur elle) Merci de tous ces jours, des coups et des berceuses! ... Mais à présent, remercie à ton tour... (il presse sa joue contre sa bouche.) Voilà. C'était un remerciement pour le voyage.
(...)
Peer Gynt, La mort d'Aase, Edvard Grieg
Orchestre de chambre de S.João da Madeira Music Academy , dirigé par Richard Tomes, juin 2006
(Une interprétation vigoureuse et simple en accord avec le texte)
Un court extrait de Brand ( DVD du TNS , dans la magnifique mise en scène Stéphane Braunschveig) :
http://www.filmsdocumentaires.com/films/174-brand-de-henrik-ibsen/trailer
La collection de DVD du théâtre de la colline avec notamment Brand ( ci-dessus) , mais aussi Rosmersholm et Une maison de poupée, toujours par le même metteur en scène : une bonne approche du théâtre d'Ibsen.
http://www.colline.fr/index.php?page=dvd&id=5
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