"Platonov", de Anton Tchekhov

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Platonov, cette pièce de jeunesse de Tchekhov commencée en 1878 dont le titre perdu serait vraisemblablement Bezotsovchtchina (néologisme à connotation péjorative que l'on peut traduire par "l'absence de pères") ne fut publiée de manière posthume qu'en 1923 et fut longtemps jugée injouable du fait de sa longueur. Sa première traduction française publiée, en 1962 par Elsa Triolet, ne retint qu'une version courte résultant de trois strates de corrections de l'auteur et gommant de plus les supposées lourdeurs et maladresses, les "acrobaties stylistiques" de Tchekhov qui, avec ces nombreux points d'exclamation et de suspension et ces pauses figurant des "moments d'unisson dans le silence", constituent la caractéristique essentielle de son écriture.

 

C'est dire si cette traduction intégrale d'André Markowicz et de Françoise Morvan publiée en 2004 et enfin rééditée chez Babel en octobre 2014 constitua un événement. Car replaçant entre crochets les passages supprimés et donnant en notes toutes les variantes, les traducteurs s'y montrèrent également soucieux de respecter au plus près le rythme et les intonations qui impulsent le mouvement et précisent le sens, tous ces contrastes induits notamment par les variations de registres de langue, toutes ces inclusions de dialectes ou de langues étrangères et ces citations, toutes ces répétitions et ces motifs récurrents qui n'ont rien d'anodin.

Dépassant ainsi cette banalité dont les infimes décalages révèlent des abîmes en en rétablissant toute la dérision et la profondeur, ils font surgir ces non-dits si importants dans la langue russe, mettant à jour ce réseau souterrain tissant l'arrière-texte et permettant une nouvelle approche beaucoup plus riche qui n'en détruit pas pour autant l'ancienne. Une traduction de référence donc, soulignant l'aspect novateur de cette pièce qui apparaît comme une sorte de matrice contenant en germe toute l'oeuvre de Tchekhov, son théâtre comme ses nouvelles.

 

Née de la demande de Georges Lavaudan à André Markowicz pour sa remarquable mise en scène de 1990, cette traduction s'est considérablement enrichie au fur et à mesure des lectures et des répétitions grâce à Françoise Morvan, mais aussi au metteur en scène et à tous les comédiens car il s'agissait avant tout de traduire une langue orale, "une mélodie aux variations ténues". Elle fut ensuite peaufinée pendant une bonne douzaine d'années à l'occasion des traductions ultérieures d'autres pièces de Tchekhov pour lesquelles le tandem continua à oeuvrer de pair, jusqu'à atteindre son expression ultime. Et dans une passionnante préface, Françoise Morvan relate cette expérience originale, dénonçant les méfaits d'une conception auto-centrée de la traduction refusant de plonger dans l'inconnu d'un texte, qui longtemps prévalut en France, et montrant avec pertinence la "malléabilité", la richesse d'interprétation d'une pièce dont les parties coupées éclairent par ailleurs bien des passages énigmatiques.

 

Dans la campagne russe de la fin du XIXème siècle, par une chaude journée de printemps, Anna Pétrovna, veuve d'un général menant toujours grand train dans son domaine grevé de dettes attend ses nombreux invités. Dès le premier acte, la pièce s'amorce habilement par son décor (un salon lumineux dont les portes-fenêtres ouvrent sur le jardin tandis que des portes donnent, elles, sur des pièces intérieures) et par les occupations, banales mais assez symboliques, auxquelles se livrent les deux personnages : durant cette longue attente en effet, la générale tue le temps en devisant de tout et de rien avec Nikolaï Ivanovitch Triletski, jeune médecin prompt à la plaisanterie, tout en jouant - et trichant - aux échecs. Peu à peu les autres invités arrivent, des voisins pour la plupart ou quelques membres de la famille : aristocrates plus ou moins sans le sou ou riches propriétaires fonciers, banquiers ou marchands gravitant autour de la jeune et belle veuve et de son domaine...

Parmi eux, Platonov, le beau-frère de Triletski, nobliau de province ruiné devenu instituteur de village, séducteur et provocateur réputé pour ses esclandres. Cet homme paradoxal dont on admire l'esprit et la vitalité mais qui ne s'aime pas, semble osciller entre de nombreux rôles sans jamais pouvoir les assumer. Désabusé et lâche mais aiguisant sans cesse sa lucidité, il s'affirmera au fil de la pièce comme un miroir destructeur d'illusions renvoyant à chacun sa véritable image et lui laissant entrevoir ce gouffre que plus ou moins inconsciemment il préférait ignorer. Après le paroxysme d'une soirée de folie, la fête nocturne copieusement arrosée basculant de la griserie à la gueule de bois, il s'enfoncera et s'enfermera en effet peu à peu dans sa nuit intérieure, débouchant sur son propre néant tout en plaçant les autres face à leur vide.

 

Le sujet de cette longue pièce agitée et décousue, foisonnante et débordante, inachevée, semble bien le jeu incertain de la vie et cet étonnant "vouloir vivre" de l'homme souligné par un vocabulaire récurrent. Tchekhov y met en scène le mouvement virevoltant mais aussi l'opacité de cette vie qui se fait et se défait sans grande cohérence, cet infini des possibles qui sans cesse échappent à ses protagonistes, cette comédie à laquelle chacun se livre. Son personnage central en est alors cette humanité qu'il décline sous toutes ses facettes, symétriques ou antagonistes, en faisant évoluer sous nos yeux, dans toute sa banalité, une micro-société n'ayant plus d'idéaux, si ce n'est cet argent ou cet amour galvaudé au coeur de toutes les préoccupations. Un monde où les jeunes perdent très vite leur capacité à s'indigner et leur espoir réel en une vie nouvelle pour s'enliser à leur tour dans le même marécage que leurs aînés.

Et l'auteur montre l'absurdité de cette vie en priorité au travers de son duo révélateur : Platonov, écartelé entre son profond mal-être et son désir de vivre, que sa lucidité (pas plus que celle d'Anna Pétrovna qui lui fait écho) ne peut sauver, et son double comique, ce bouffon à la trivialité appuyée et à l'agitation superficielle qu'est Triletski. Au travers de deux générations de personnages aussi (et particulièrement avec ces nombreux couples père/fils), comme de toute cette palette de types féminins qui, de sa femme-enfant à cette générale, lucide et évoluée, entourent Platonov.

 

Cette pièce "inaugurale" de Tchekhov, satire sociale parfois violente inscrite dans une époque décadente annonçant le chaos de la Révolution russe, semble ainsi plus largement résonner comme une pièce de l'absurde qui nous touche par sa modernité. L'ennui notamment, dépassant l'oisiveté d'une classe sociale, y prend des accents shopenhaueriens et la vacuité et la répétition semblent y nourrir la tragi-comédie de la vie.

(Article publié sur   La Cause littéraire  le 20/11/2014)

 

Platonov, Anton Tchekhov, traduction de André Markowicz et Françoise Morvan (Les solitaires intempestifs, 2004) Actes Sud Babel, octobre 2014, 390 p.

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EXTRAITS:

 

Acte I

sc.5

p. 79/80

 

(...)

 

ANNA PETROVNA. Je n'en pouvais plus d'attendre, j'étais à bout de patience... Vous allez bien?

 

PLATONOV. Très, très bien... Il faut que je vous annonce, Excellence, que, vous aussi, vous avez pris des formes, et que vous êtes encore un tout petit peu plus belle... Il fait chaud, aujourd'hui, et il fait lourd... J'en viens à regretter l'hiver.

 

ANNA PETROVNA. Ils ont diablement pris des formes, tous les deux! Voilà des gens heureux! C'était comment, la vie, Mikhaïl Vassilitch?

 

PLATNOV. C'était moche, comme d'habitude... J'ai passé tout l'hiver à dormir, je n'ai pas vu le ciel pendant six mois. J'ai bu, j'ai mangé, j'ai dormi. J'ai lu Mayne Reid à ma femme... C'était moche!

 

SACHA. C'était très bien, à part qu'on s'ennuyait, bien sûr.

PLATONOV. On ne s'ennuyait pas, mon ange, on s'ennuyait comme des rats morts. [Sans ma guitare, je serais mort d'ennui.] Je m'ennuyais terriblement de vous... Que je suis heureux d'avoir des yeux, à présent! Vous voir, Anna Pétrovna, après une longue, une harassante solitude, sans aucun contact, sinon de peu recommandables... Mais c'est un luxe criminel!

(...)

 

 

p.85/86

 

(...)

 

GLAGOIEV 1. C'était un grand homme, dans son genre... J'avais de l'estime pour lui. Nous étions les meilleurs amis du monde!

 

PLATONOV. Eh bien, moi, je ne pourrais pas en dire autant. Je me suis détourné de lui quand je n'avais pas encore un poil de barbe au menton, et, les trois dernières années, nous étions de vrais ennemis. Je n'avais aucune estime pour lui, il me tenait pour un propre à rien et ... nous avions raison tous les deux. Voilà un homme que je n'aime pas! [C'est un souvenir pénible, mon cher Porfiri Sémionytch! Sa maladie, sa mort, les créanciers, la vente du domaine... et ajoutez notre haine à tout ça... C'est affreux!... Sa mort a été répugnante, inhumaine... cet homme mourait comme seul peut mourir un homme débauché jusqu'à la moelle, richard de son vivant, mendiant à sa mort, une cervelle éventée, un caractère épouvantable...J'ai eu le malheur d'assister à son décès... Il s'emportait, il lançait des injures, il pleurait, il riait aux éclats... Sa figure se déformait, ses poings se fermaient et cherchaient la face d'un laquais... De ses yeux coulait le champagne qu'il avait bu avec ses pique-assiette, à la sueur de ceux qui n'avaient que des haillons sur le dos et des épluchures à manger... L'idée m'est venue de lui parler de repentir... J'ai voulu commencer dans le genre dévot, je me souviens... Je lui ai rappelé ceux qu'il avait fait fouetter à mort, qu'il avait humiliés, celles qu'il avait violées, je lui ai rappelé la campagne de Sébastopol au cours de laquelle les autres patriotes russes et lui, ils ont pillé sans vergogne (...)

 

Acte II

Premier tableau

sc.4

p.167/169

 

Triletski, Pétrine et Chtcherbouk

 

PETRINE (sortant de la maison bras dessus, bras dessous avec Chtcherbouk). Tu mets cinquante mille sous le nez, je les rafle... Parole d'honneur, je les rafle... Pourvu qu'y ait pas de suite... Je les rafle... Toi, qu'on te les mettes sous le nez, tu les rafle aussi.

 

CHTCHERBOUK. Non , Guérassia,je les rafle pas! Non!

 

PETRINE. Tu me mets un rouble, même un rouble, je le rafle! L'honnêteté! Ppff! A quoi elle sert, ton honnêteté, Un homme honnête, c'est un couillon.

CHTCHERBOUK. Un couillon...Je veux bien, je suis un couillon...

 

TRILETSKI. Tenez, vieillards, un rouble chacun! (Il leur donne un rouble.)

 

PETRINE. (prenant l'argent). Donnez...

 

CHTCHERBOUK. (éclatant de rire et prenant l'argent). Merci*, monsieur le docteur!...

 

TRILETSKI. On s'est rincé la glotte, dignes seigneurs?

 

PETRINE. Si peu...

 

TRILETSKI. Voilà encore un rouble pour le salut de vos âmes! Vous êtes des pécheurs, non? Prenez! Vous mériteriez qu'on vous envoie paître, mais puisque c'est la fête...soyons grand prince, nom d'un chien! [Tenez, encore un petit rouble pour vous deux, vous ne valez pas une moitié du centième de ce petit rouble!]

 

ANNA PETROVNA (par la fenêtre). Triletski, Moi aussi, donnez-moi un rouble! (elle disparaît).

 

TRILETSKI. Pas un rouble, pour vous, cinq roubles, ô veuve du général de brigade! J'accours! (Il entre dans la maison.)

 

PETRINE (regardant la fenêtre). Elle s'est cachée, la fée?

 

CHTCHERBOUK (regardant la fenêtre). Ouais.

 

PETRINE. Ca, je peux pas le digérer! Elle est mauvaise, cette femme. Elle est trop fière... Les femmes, ça doit être humble, ça doit être respectueux... (Il hoche la tête.)T'as pas vu Glagoliev? Lui aussi, quelle cruche! Il reste planté là, à la manger des yeux! C'est comme ça qu'on fait la cour aux dames?

(...)

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Publié dans Théâtre

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