"Profanes", de Jeanne Benameur

Publié le par Emmanuelle Caminade

  Profanes

Avec Profanes, Jeanne Benameur signe un livre étonnant à tout point de vue remarquable, un roman vibrant et chaleureux, revigorant, qui vient à la rencontre du lecteur pour lui faire partager cette «émotion du monde», cette passion de la vie qui semble la sienne. Elle lui conte pourtant une bien curieuse histoire tournant autour de la mort accidentelle d'une jeune fille, et de son père qui ne s'est jamais remis de ce drame. Chirurgien aguerri, il n'avait pas osé à l'époque prendre le risque d'opérer lui-même sa fille. Sa femme ne lui avait pas pardonné et l'avait quitté...

 

Tous les ingrédients d'un mélo sont là mais Jeanne Benameur n'a pas la plume complaisante et ce n'est manifestement pas ce qui intéresse cette auteure qui paraît s'exprimer par la voix de son héros : «Ce n'est pas la mort qui m'intéresse, c'est la vie. Le sacré (...) ce qui relie les deux.» Le sacré, un mot qui n'est pas pour elle réservé à la religion et désigne quelque chose d'inconnu qui dépasse l'homme sans pour autant lui être extérieur, quelque chose se trouvant «au coeur-même de l'homme» détenteur d'une parcelle de divin et donc gardien du temple avec ses semblables. Ainsi, ce livre émancipateur qui s'attaque au paradoxe de la vie et de la mort et célèbre le culte de la «vie trébuchante» en mettant en scène des «profanes» s'adresse-t-il à «des âme[s] imparfaite[s]», à «des hommes et des femmes» qui comme eux doutent et peuvent tous néanmoins «approcher ce qui fait le coeur de la vie».

 

Ce n'est qu'à quatre-vingt dix ans qu'Octave, vieil homme solitaire reclus dans sa grande maison vide entourée d'un beau jardin aux essences variées, décide de «réussir son entrée» en réunissant quatre personnes soigneusement choisies pour l'escorter «jusqu'au bout». Cet ancien chirurgien du coeur, ce «sauveur»  doublé d'un grand chasseur va en effet soudain, faute d'avoir sauvé sa fille, tenter de sauver sa propre vie en recourant à l'aide d'un homme et de trois femmes qu'il pourrait aussi aider à sauver la leur.

Devenu grand lecteur de L'Ecclésiaste (1), la vanité de cette vie le conduit en effet à exalter la jouissance de l'instant dans sa plénitude, la beauté du vivant qui lui donne sens et permet de goûter au vrai bonheur. Mais s'il s'affirme bien "rassembleur", il ne sera pas maître. Il n'est pas ce Christ rédempteur délivrant un enseignement à ses disciples mais le simple fédérateur d'une équipe dont tous les membres vont se secouer, se faire bouger, vont «avancer» ensemble. La relation singulière et égalitaire à l'autre, cet inconnu, la confiance, s'avère ainsi primordiale dans une sorte de mutualisation du Salut qui prend à contre-pied le dogme religieux et incite les hommes à se saisir de leur «terrible» liberté, «si petite, mais déjà trop». Sauver la vie, la continuer malgré la mort qui est «un point et pas une frontière», «ouvrir le temps» en faisant de plus une étrange commande à Hélène, l'artiste peintre qu'il a recrutée - dont le «côté muet» de l'activité rejoint «la puissance des mots» de l'écrivain.

 

Le livre s'ouvre quand Octave réunit pour la première fois sous son toit les quatre employés qui dès le lendemain vont l'accompagner de jour comme de nuit de manière décalée. Après les présentations, il leur précise individuellement ce qu'il attend d'eux puis les laisse découvrir les lieux et choisir une chambre. Il leur remet surtout à chacun une clef car, en dehors de leur temps de service, ils seront libres de circuler, de quitter la maison ou d'y rester. Et si le vieil homme a veillé à ce qu'aucun ne soit sous l'emprise d'une certitude – religieuse ou athée - il ne sait rien d'eux et inversement. Il s'est seulement fié à ce qu'ils émettaient à leur insu, à cette «lutte pour la vie» qu'il pressentait chez eux. Cinq histoires différentes, cinq mondes étrangers, mystérieux, vont donc se côtoyer et même si Octave a un projet en tête, il entre une large part d'inconnu dans cette aventure qui commence.

Des liens vont se créer entre ces personnages qui peu à peu s'apprivoisent, entre Octave et chacun des quatre bien sûr, mais aussi entre les quatre qui vont être amenés à se croiser, à communiquer. Et personne ne peut savoir ce qui en naîtra : dans le «frottement de ces vies», dans le tissage complexe de ces «liens invisibles», dans le surgissement inattendu de consonances, réside la grande aventure de ce livre qui est aussi celle de la vie.

 

La composition et l'écriture de ce roman épousent parfaitement cette aventure et c'est ce qui en fait la grande force .

Jeanne Benameur, grâce à un tissage narratif élaboré, éclaire le passé de ses personnages tout en maintenant des zones d'ombres. Avec presque rien, elle nous fait sentir tous ces liens qui s'ébauchent entre eux, des liens à peine visibles et difficilement dicibles. Dans une bonne cinquantaine de courtes séquences, elle tourne ainsi successivement autour d'eux, les approchant par petites touches délicates et feutrées, alternant le zoom et le grand angle, déplaçant habilement le point de vue narratif. Le "je" initial d'Octave, l'organisateur, le décideur, se dissout rapidement dans une narration extérieure qui surplombe l'ensemble ou passe par le regard de chacun des personnages, et son retour habile sur la fin, diffracté entre les 5 protagonistes, prend une signification bien différente. Toute la progression du récit, toutes les variations, les évolutions qu'il recèle s'effectuent en douceur, d'échos en résonances, témoignant du soin extrême porté par l'auteure aux transitions.

Et la belle écriture poétique, elliptique et concise de Jeanne Benameur vient parfaire ce travail subtil. Elle impulse son rythme particulier, fait d'une juxtaposition de phrases courtes qui n'excluent pas pour autant de brèves envolées, la ponctuation et les retours à la ligne ménageant de nombreuses respirations : une écriture palpitante qui semble avancer sur le fil du souffle. Sa langue sensuelle part de la matière, de la perception des corps et des objets, de la nature, pour capter des émotions, des élans, des mouvements imperceptibles, et approcher une réalité secrète ouverte à l'infini. Une langue économe, aux mots choisis, qui suggère ou souligne un sens caché en s'appuyant très souvent sur la valeur symbolique des choses, des lieux et des gestes mais aussi des prénoms, des nombres et des figures géométriques. Une langue très évocatrice qui par bien des côtés s'inscrit dans l'esprit des haïkus, de ces brefs poèmes si chers au héros qui saisissent l'instantané de la vie en traduisant des sensations qui créeront des images chez le lecteur et l'inciteront à la réflexion.

Et si Profanes ne propose pas à proprement parler une histoire réaliste, cette dernière sonne pourtant profondément juste, elle émeut, met en mouvement. Car Jeanne Benameur, comme les peintres du Fayoum (2), tend au lecteur le miroir de ses portraits dont les regards révèlent des espaces intérieurs qui rassemblent en abolissant le temps. Elle le renvoie ainsi à son propre cheminement sur «la route blanche».

 

1)  http://fr.wikipedia.org/wiki/Eccl%C3%A9siaste

2) http://www.solidariteetprogres.org/documents-de-fond-7/culture/article/portraits-du-fayoum-un-regard-de-l-au-dela.html

 

  Jea.jpg
Profanes, Jeanne Benameur, Actes Sud, janvier 2013, 288 p.

 

(Article  publié sur La Cause littéraire le 27/02/13) 

 

 

Pour prolonger :

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-rencontre-avec-jeanne-benameur-orange-14-02-13-115374773.html

 

 

Biographie et bibliographie de l'auteure :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_Benameur

 

 

 

EXTRAITS  :

 

p.35

 

Attendre que le jour décline.

Depuis longtemps la nuit est devenue ma vie préférée. L'obscur me soulage.

Les choses de la vie s'arrêtent, simplement, puisqu'il fait nuit. Et j'ai la sensation que moi aussi je peux m'arrêter. Un peu.

 

Avoir droit au silence, aux pensées qui reviennent. Au début, c'était avoir droit à la rage, à tout ce que la douleur révèle de soi. Un vertige. Avoir droit à la haine aussi. Pour tous les sacrements qui ne tiennent aucune promesse. Jamais. Combien de fois me suis-je dit Jamais. C'est dans la nuit que j'ai appris qu'il n'y a aucune consolation, non. Jamais jamais. Il y a des choses qu'on ne peut apprendre que la nuit. Il faut bien que tout soit obscur pour oser penser.

J'ai appris aussi à aller encore dans chaque jour en espérant que la nuit suivante emporterait tout et moi avec. Ne pas réussir à mettre fin à moi-même et m'en vouloir de garder encore ce sacré-là collé à la paume de mes mains. Rien à faire. Des mains faites pour sauver, pas pour détruire. Alors.

(...)

 

p. 42/43

(...)

Ce jour-là il s'était perdu au milieu d'un bois dense, touffu, loin de tout. Il avait marché comme les enfants dans les contes. Egaré. Et puis soudain, dans l'immense trouée du ciel clair, devant lui, un lac. Une merveille. L'eau du lac était d'un bleu très doux, calme, étale comme le manteau d'une reine posé sur terre. Dans sa poitrine aussi alors, un espace paisible, protégé par le bleu du lac, le ciel clair. Un miracle. Cette sensation si douce de plénitude, à ce moment précis, il avait su qu'elle lui appartenait pour toute la vie. Des moments comme celui-là, magiques, ça vous arrache à tout, ça vous pose au centre de la beauté, comme un arbre. Ca permet de rester au monde.

C'était ça qu'il était parti chercher en Afrique. Imbécile! Avec un uniforme sur le dos, il n'avait rencontré que le sang. Le sien et celui des autres, il n'y a aucune différence quand le sang quitte le corps, on ne peut plus reconnaître à qui il appartient, ça coule dans la terre, c'est tout.

(...)

 

p. 60

 

(...)

On peut laisser les années s'accumuler comme le sable sur une route de bord de mer.

Il suffit d'une marée plus forte d'un vent plus fort et le sable s'envole.

En tourbillons.

Par plaques.

La route réapparaît. Juste par endroits. Et on sait qu'on n'a jamais cessé d'y être, sur cette route-là. Même si on sentait le sable sous nos pieds et qu'on croyait à une plage ou un désert. On n'a jamais quitté la route. La même.

Il se rappelle ce lieu appelé "la route blanche", derrière une rangée de dunes basses, qui longeaient l'océan. Tantôt recouvert, tantôt découvert. Les voitures pouvaient y rouler, ou pas, selon la météo. Il était enfant. C'étaient les vacances avec ses parents.
Aujourd'hui il est sur la route blanche.

A pied. Qu'elle soit découverte ou recouverte, cela n'a plus aucune importance.
Il avance.
L'océan gronde juste derrière la ligne de dunes et il faut avancer.

(...)

 

p.62

(...)

Hélène Avèle a toujours un drôle de sourire vague, mais son regard, attentif, se pose sur un objet, un autre. Un repérage précis qu'il suit tout en buvant. Une femme de guet. C'est cette attention extrême liée à une détente de tout le corps qui l'avait convaincu de la choisir. Et maintenant, elle l'impressionne.

Alors lui revient un moment de leur deuxième entretien. Celui où elle avait hésité. Elle essayait de dire ce qu'était le dessin pour elle, en réponse à une question qu'il lui avait posée, un peu au hasard. Il allait "à la pêche", plus attentif aux inflexions de la voix qu'aux paroles. Mais elle, cherchait ses mots, ne répondait pas à la légère. Il avait écouté... J'essaie de faire venir quelque chose du modèle dans le dessin... et que ce soit un être humain ou un paysage, un objet, peu importe... rien n'est inanimé quand on dessine... j'essaie ... c'est une tentative.
Elle avait employé plusieurs fois ce mot "tentative". Un mot qu'il aimait. C'était celui qu'il employait pour baptiser le fait de vivre : une tentative. Un mot humble, qui donne le droit de se tromper, d'errer, de recommencer.

Il sent dans sa gorge l'arrière-goût un peu épicé et amer à la fois de la tisane. Il pense que le mot aussi est imprégné de cette saveur-là, ancienne, et lance  Alors, madame, prête pour la tentative?

Elle sourit aussitôt. Il ne s'est pas trompé. Ce mot est une bonne terre pour leur rencontre.

(...)

Publié dans Fiction

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bj 08/05/2013 11:53


Merci bcp pour votre réponse qui m'éclaire vraiment.


 

bj 07/05/2013 21:39


j'achève la lecture de ce livre et j'en reste imprégnée, mais aussi gênée. C'était pour moi aussi mon 1er Benameur. Il y a des perles, de l'humain magnifique, des vérités sublimes et pourtant ...
Il y a cette sorte de huis clos, parfois lourd, sombre, qui m'étouffe. Ces personnages aux pensées dignes des circonvolutions du cerveau, qui finissent par fatiguer à force de penser.  Et il
y a cette omniprésence des corps, de la nuit, de l'union charnelle, passage obligé qui me pèse. Bien sûr, Hélène ne reverra pas Jean, et choisit son art comme certains entre au couvent. Il y a
aussi cette question sans réponse au sujet de Anna: comment une telle personne avait-elle pu haïr si puissamment ?


Et c'est justement l'unique personne qui a la" foi" et pour qui, apparemment, la foi a une grande place dans sa vie. Mais n'a servi à rien dans l'épreuve vécue. Qu'est-ce donc que cette foi?
Apparemment Octave et Anna ne se sont plus jamais adressé la parole. Quel extrême, quel ravage, quelle déshumanité! Là est, me semble-t-il ce qui me gêne dans ce roman. Je n'en garderai que les
célébrations de la vie, à travers le toucher, les sensations, le café dans la cuisine... et la vie qui se reconstruit.


Donc, finalement, je n'offrirai pas ce livre comme je pensais le faire.

Emmanuelle Caminade 08/05/2013 11:31



Bonjour et merci de votre intéressant commentaire.


Achever un livre en étant gêné, dérangé, en se posant des questions auxquelles l'auteur n'apporte nulle réponse me semble plutôt à mettre à son actif.


Cela dit, malgré la célébration de la vie au travers du toucher, des sensations, Jeanne Benameur me semble un peu concevoir ses livres comme une psychanalyse. Et même comme sa propre psychanalyse
: c'est ce qui moi  m'a profondément gênée lorsque je l'ai entendue en parler lors d'une rencontre à Orange. Elle semble toute
entière focalisée sur ce que ses livres peuvent lui révéler d'elle-même, ce qui transforme le lecteur-même en psychanalyste qui pourrait lui ouvrir d'autres voies d'interprétation ! Et j'ai eu
l'impression que cette grande ouverture à l'autre prônée par l'auteure était plus une ouverture à ce que l'autre pourrait lui apprendre d'elle-même qu'une véritable attention à l'autre...



Métaphore 01/04/2013 12:53


Je l'ai vraiment aimé aussi! Tout en justesse en effet! :)

catherine 12/03/2013 09:47


Absolument désolée, je me suis trompée de blog littéraire (une presque similitude de titre de blog !)et cru écrire à qulequ'un que je connais un peu, d'où le tutoiement (certes très en vigueur
sur le net mais...)


 cela n'enlève rien à ce que j'ai écrit concernant ce livre...


 belle journée à vous!

catherine 12/03/2013 09:39


A quelques jours d'intervalle nous avons lu le même roman! j'ai adoré celui-ci, j'ai retrouvé la même écriture que dans "Laver les ombres" qui m'avait fait découvrir cet auteur (j'avais moins
aimé le suivant, "les insurections singulières" qui a été un succès) 


C'est amusant parce que tu n'y vois pas une histoire réaliste, alors que je trouve que cetre histoire pourrait exister... j'ai aimé les portraits qui se dessinent  des personnages,
l'histoire en général, et cette écriture subtile... Un vrai coup de coeur! je vais le faie lire à ma belle-mère, je pense qu'elle aimera aussi...


belle journée à toi...

Topographie Beni mellal 07/03/2013 10:30


Profanes est l'histoire d'un vieux chirurgieu , qui a perdu sa fille, et qui réunit quatre personnes autour de lui.Des etres qui vont dépasser leurs blesseures pour retrouve foi en la vie.

Jules 01/03/2013 14:30


Je note et désolée pour les fautes dans mon commentaire précédent! Je suis au bureau, je fais vite, c'est une catastrophe!!! :)

Jules 28/02/2013 21:47


Je ne pense pas que mon billet sera aussi élaboré que le tien, mais je dirais que c'est la découverte de chaque personnage qui me plaît dans ce livre! Tranquillement, Octave découver en même
temps que nous ce qui habite chacun d'eux, j'adore! En même temps, il contient plusieurs passages que j'ai envie de noter pour les beaux mots, les belle pensée, etc. C'est mon premier Benameur,
je suis heureuse d'avoir tout le reste de son oeuvre à découvrir...

Emmanuelle Caminade 01/03/2013 10:11



A découvrir en priorité, me semble-t-il, quand on a aimé le roman : les deux monologues théâtraux publiés en même temps chez Actes Sud  Papiers. Le personnage d'Edith dans le second, 
L'homme d'une longue peine, est celui d'Hélène, l'artiste peintre, que l'auteure n'avait pu développer dans Profanes car cela n'entrait pas dans la logique de ce roman.