"Projet El Pocero, Dans une ville fantôme de la crise espagnole", de Anthony Poiraudeau

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Projet El Pocero est un livre fascinant qui semble né de la rencontre de deux désirs de ville au travers de la réalisation stupéfiante du rêve mégalomane de Francisco Hernando, dit El Pocero (l'égoutier), un «créateur de villes comme les peintres le sont de tableaux». Le surgissement soudain d'El Quiñon, cité aux «dimensions cyclopéennes » «habitée de vide», de ce «furieux déferlement de béton» en plein désert, de ce «raz-de-marée maçonné venant recouvrir le monde», rendu encore plus incongru par son inachèvement, renferme en effet un large potentiel imaginaire.

Ce livre part du choc ressenti par Anthony PoiraudeauEstablishing shot » titre le chapitre 1) à la vue de cette «ville fantôme de la crise espagnole» représentant une dérive libérale extrême de l'urbanisme contemporain, de sa confrontation à un réel massif, à «un bloc d'opacité» dont la soudaineté et le gigantisme de l'apparition confinent à l'irréel. Et cette réalisation d'une «figure du rêve»  outrepassant la réalité, se muant en une puissante incarnation de l'absence, du vide, à laquelle aucun rêve n'avait pu le préparer, cet «envers» d'une ville peuplée de «la présence empêchée de ses habitants» va inspirer l'auteur qui va «transcrire son inachèvement dans un livre» en lui donnant brillamment forme par son écriture.

 

«J'avais rêvé des villes au loin dans la plaine.»

 

D'emblée, la première phrase et les suivantes plongent le lecteur dans une atmosphère onirique, Anthony Poiraudeau semblant s'inscrire dans les traces d'Italo Calvino (1) décrivant ses villes invisibles au Grand Khan. On s'attend à voir surgir des «cités merveilleuses», ou Kitège sortant d'une brume (2)... On discerne «l'image sans contours des palais et jardins somptueux d'Aranjuez» mais c'est une vision «pas moins effarante qu'une épave de paquebot échouée sur un alpage ou (...) un iceberg au détour d'un bocage » qui nous assaille.

Quittant l'autocar pour s'approcher de cette ville «qui résiste à la proximité», l'auteur va la parcourir à pied, la découvrir sous ses différentes faces en prenant du recul, en multipliant les perspectives. Et, tel un «somnambule» marchant sur le fil du réel, il va nous entraîner très loin, au-delà même du rêve.

1) Les villes invisibles, Italo Calvino, Seuil 1974, traduit de l'italien par Jean Thibaudeau (Le città invisibili, Einaudi 1972 pour la version d'origine)

2) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_L%C3%A9gende_de_la_ville_invisible_de_Kit%C3%A8ge_et_de_la_demoiselle_Fevronia

 

Cette ville nouvelle surgie de nulle part, «sans sédimentation historique», totalement déconnectée de son contexte environnemental et de toute utilité sociale, semble libérée de l'espace et du temps. Elle apparaît alors comme une forme pure, un jeu énigmatique de lignes, de matières et de couleurs dans l'espace, rappelant parfois les sculptures contemporaines monumentales de Richard Serra (3). Et elle évoque aussi cette «Cité idéale», «tableau d'une ville imaginaire de la Renaissance italienne » (4) que l'on peut voir à la Galerie des Marches à Urbino.

 

 

  La Città ideale, Francesco de Giorgio Martini ( tempera sur bois 60x200), 1460/1500 

 

Et cette ville fantôme dont les terrains préalablement aménagés des quartiers non construits font voisiner de manière surréaliste quadrillage de rues et de trottoirs, jardins ou promenades  avec les profondes excavations destinées à accueillir les fondations des immeubles - restées béantes depuis l'arrêt des travaux - renvoie l'auteur à un texte de Robert Smithson (un artiste s'étant imposé dans le Land Art) et à sa notion de «ruines à l'envers» (5).

Comme un archéologue du futur, Anthony Poiraudeau parcourt ainsi cette sorte de «station balnéaire» excavée au coeur d'une campagne aride,  en attente de mer et d'habitants, comme il le ferait des vestiges d'une antique cité maritime autrefois animée et désormais désertée par la mer. Une abolition du temps linéaire rendant dérisoires nos constructions humaines à l'échelle cosmique : des traces de notre passage éphémère  vouées à une lente et inéluctable disparitioncomme les montagnes de pneus de la décharge voisine :

«Ville et décharge, accolées l'une à l'autre, semblent attendre au même rythme et confier leur devenir aux seuls cycles présidant à l'inexorable dégradation de la matière ».

 

3) http://www.evene.fr/celebre/biographie/richard-serra-35092.php

4) La Cité idéale a longtemps été attribuée à Piero della Francesca

5) En référence au texte de l'artiste Robert Smithson, Les monuments de Passaïc (1967), relatant sa brève exploration de cette ville de l'agglomération new-yorkaise

http://futilesetgraves.blogspot.fr/2012/01/robert-smithson-les-monuments-de.html

 

Un peu à l'image du Dépaysement / Voyages en France, de Jean-Christophe Bailly qui allait bien au-delà du parcours d'un territoire pour nous conter une "histoire de l'infini" intimement mêlée à la géographie des paysages et était aux dires de son auteur "un livre composite embrayant différentes vitesses d'écriture, tenant par certains côtés de l'essai et par d'autres (...) du récit et de l'embardée, voire épisodiquement du poème en prose", Projet El Pocero s'inscrit à la croisée du réel et de l'imaginaire. On est à la fois dans la réalité et dans la fiction, dans un film projeté «sur un écran transparent laissant filtrer la matérialité des environs».

Intégrant de manière très instructive toutes les données de cette «folie édificatrice» qui s'empara de l'Espagne au début des années 2000 jusqu'à l'éclatement de la bulle spéculative immobilière, mais aussi un bref rappel historique d'une bataille de la guerre d'Espagne ou la publicité du site internet de la société immobilière vantant cet ensemble urbain, ainsi que la biographie de son bâtisseur - «self made man» illettré né dans la misère d'un bidonville qui, à force de travail acharné et de procédés douteux, deviendra une des grandes fortunes d'Espagne -, ce livre est aussi, et surtout, une déambulation poétique et une méditation philosophique sur le temps.  

Et bien qu'il puisse s'apparenter à un essai et soit le récit à la première personne d'une expérience personnelle, suivi à l'instar du texte de Robert Smithson de photos prises par l'auteur sur les lieux (6), c'est d'abord un livre éminemment littéraire, remarquablement construit et d'une très belle écriture.

 

Dans un équilibre harmonieux, Anthony Poiraudeau alterne ses vagabondages poétiques dans et autour de la ville d'El Quiñon et ses parties informatives riches de détails. S'abandonnant au rythme de la marche suscitant rêveries et réflexions dans les premiers où il nous offre de magnifiques descriptions recourant largement à la métaphore, il adopte dans les secondes une langue plus resserrée, quantitative mais imagée, vivante. L'écriture est très visuelle, «cinématographique (7) et propice à l'imagination», et l'auteur sans cesse imagine, nous entraînant dans son sillage. Qu'elle s'étire en de longues phrases très bien ponctuées ou accélère la cadence, on est emporté par l'extrême fluidité de cette écriture élégante au rythme maîtrisé, d'une syntaxe classique et d'un vocabulaire riche et précis. Et l'auteur nous ravit en portant toujours un regard original et acéré, entremêlant poésie et dérision, adoptant souvent une distance ironique rappelant un peu Thomas Bernhard.

Partant du réel, l'écrivain met sa "belle langue" au service d'une imagination sans frontières, imprimant, prolongeant la trace des rêves, de ces "éclatants désirs au sein du réel terne" (pour reprendre Michon  (8)), de ces "romans que l'avenir défait". Et son art de la construction semble tendre à rassembler la réalité et la fiction.

6) 24 photos  en noir et blanc prises par l'auteur, auxquelles s'ajoutent 3 cartes accompagnent le texte 

7) Anthony Poiraudeau reprend d'ailleurs sans cesse le vocabulaire spécifique du cinéma, comme s'il désirait plonger son lecteur dans une fiction cinématographique

8) Pierre Michon, dans son premier roman  Vies minuscules 

 

 

 

 

 

 

 

Projet El Pocero, Dans une ville fantôme de la crise espagnole,  Anthony Poiraudeau Inculte, février 2013, 156 p.

 

A propos de l'auteur :

Diplomé de l'EHESS (DEA Art History, Criticism and Conversation ), Anthony Poiraudeau est un spécialiste de l'art contemporain. Il tient aussi le blog Futiles et graves. Il prépare actuellement un deuxième livre pour les éditions Inculte, sur la ville de Churchill, Manitoba.

 

 

EXTRAITS :

 

Chapitre 1

ESTABLISHING SHOT

p.9/10

 

(...) Puis ce sont des étendues herbeuses qui ondulent, tachetées d'arbres dont le feuillage couleur de bouteille forme des boules en suspension. En plein jour, ici, aucune ombre ne paraît possible, hormis celle qui, concentrée dans les sphères des feuilles, est refusée au sol. Mais la rémanence infinie de vert printanier du terrain et la douceur de ses courbes forment le cadre parfait pour l'émergence d'une ville qui, solitaire au beau milieu de la plaine, réaliserait la figure du rêve.
Et c'est ainsi que surgit la ville. Sur la droite de l'autoroute, la vue passe au-dessus d'un mamelon pour subitement laisser voir une profusion d'énormes parallépipèdes architecturés, tous de même hauteur, alignés les uns aux autres en colonnades courtaudes que le travelling latéral de l'autocar fait battre en alternance avec les perspectives des rues rectilignes. La soudaineté et le gigantisme conjoints de l'apparition ne la rendent pas moins effarante qu'une épave de paquebot échouée sur un alpage ou la vision d'un iceberg au détour d'un bocage. Aucun rêve ne m'avait préparé à cela, ne m'avait prévenu contre la stupéfaction reçue d'une telle masse surgie de terre. Deux concentrations d'immeubles de béton et de briques se jouxtent. Le cheminement du car n'offre que pour quelques instants la ville à nos yeux, mais la disproportion de celle-ci élargit la durée de ce bref moment. La ville semble réduire l'espace autour d'elle, à la façon d'une pupille d'oeil poussant l'iris à se contracter en sa faveur. Mon regard, incrédule de ne pas avoir déjà balayé tout le périmètre des constructions, progresse lentement le long des façades, comme s'il priait la ville de se faire plus petite, moins impossible.

(...)

 

Chapitre 4

« Ce n'est plus qu'un rêve »

p.41

 

(...) Le nom d'El Quiñon, par lequel j'ai jusqu'ici désigné la ville, est le nom du lieu-dit. Mais la ville porte aussi un autre nom, qui est énoncé en lettres d'or sur chacune des faces de cet ouvrage hiératique, dont la lourdeur, l'orthogonalité et les matériaux résument l'architecture de l'agglomération. Le promoteur immobilier, Francisco Hernando, nabab mégalomane du béton et de la brique, a tout simplement, tel un Alexandre le Grand de Castille, à qui les engins de chantier auraient fait office d'armées conquérantes, baptisé la ville de son propre nom.(...)

 

Chapitre 5

El Pocero

p.82/83

 

(...) On découvre alors un homme qu'on dit illettré, né dans un bidonville et dont le surnom vient d'un véritable passé d'égoutier. Ses manières de rustre, son aisance à la gueulante et à traiter son prochain de cabròn, de gilipollas ou de hijo de puta ( ce qui signifie à peu près « enfoiré», « con », ou plus ou moins « tête de noeud », et « fils de pute ») enchantent les télévisions. Les médias se trouvent un point commun avec Paco el Pocero : ils partagent son goût des critères quantitatifs et des records chiffrés, et sont heureux de pouvoir annoncer que la ville de Francisco Hernando est en train de bâtir à son propre nom est le plus grand ensemble immobilier jamais entrepris en Europe par une unique société privée.

(...)

p.84

 

(...) La justice enquête (les procédures sont toujours en cours aujourd'hui) et constate bientôt que le rapport remis au maire par l'administration régionale, pour l'aider à évaluer le projet, était très défavorable – il émettait de nombreuses réserves quant aux capacités des infrastructures locales à supporter l'ampleur de la ville planifiée, et recommandait fortement la réalisation d'une étude d'impact avant toute éventuelle décision de requalification des terrains. Les conseillers municipaux concernés affirment que le maire José Luis Martin leur a parlé d'un rapport enthousiaste venant des autorités régionales. Le maire Martin prétend avoir gagné à la loterie les 650 000 euros venus garnir son compte en banque peu avant la requalification, sans pouvoir le prouver. Francisco Hernando prétend que l'ancien maire peut avoir gagné à la loterie, puisqu'il faut bien que parfois des gens y gagnent , sans quoi la loterie cesserait d'exister. (...)

 

Chapitre 6

L'Antiquité du futur

p. 98

(...)

J'ai beau voir la mer, je n'en oublie pas pour autant son absence. Elle est dans mon champ de vision telle une projection sur un écran transparent laissant filtrer la matérialité des environs. Si elle avait été là pour de bon, je m'y serais baigné, et j'aurais nagé quelques instants vers le large, en direction d'Aranjuez engloutie. Je me contente de marcher sur la corniche en songeant à Tolède immergée, à la somptuosité sous-marine des villes andalouses. J'imagine les cartes du monde postérieur à la montée des eaux, sur lesquelles El Quiñon serait situé à l'avant-poste d'une Méditerranée révolue, ville édifiée bien avant que la côte soit côte.

(...)

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agence de communication 16/08/2013 11:39


Projet El Pocero, Dans une ville fantôme de la crise espagnole", de Anthony Poiraudeau   


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