Que lisent les Russes aujourd'hui ?

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

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Je rebondis sur une initiative de l'association Musanostra qui organise de nombreux cafés littéraires en Corse et en prévoit un sur la littérature russe - vaste sujet - dans les premiers mois de 2012.

L'occasion de se "replonger dans ses classiques" mais pas seulement.

 

Une liste de départ rapidement ébauchée à cette occasion  par Jérôme Ferrari :

- Un roman de Dostoievski (Les démons ou Les Frères Karamazov)
- Guerre et Paix de Tolstoï

- Le Maître et Marguerite et Coeur de chien de Mikhaïl Boulgakov

- Les récits de la Kolyma de Chalamov
- Le cheval blême de Boris Savinkov (qui raconte l'histoire des Justes de Camus)
- Journal de guerre, de Vassili Grossman.

 

...  à laquelle certains ajoutèrent Tchekhov et Berberova , Musanostra invitant  à la compléter,  notamment en l'actualisant.


Quelqu'un sait-il ce que lisent les Russes aujourd'hui ?

 

 

Réponse d'une jeune blogueuse moscovite, surnommée "Plume de loin", qui n'appartient pas au monde littéraire russe et dont "le modeste point de vue" n'est pas pour autant moins intéressant :

 

" J'aimerais ajouter [ à cette liste] quelques noms, (...) des auteurs célèbres dont les oeuvres sont traduites en français :

Le XIXe siècle:

Poushkine (Eugene Onegine, la traduction d'André Markowicz), Gogol, Tourgueniev.

L'époque “avant et tout après la révolution de 1917" :

Ivan Bounin, Valéri Brioussov, Alexis Tolstoï, Maxim Gorki, Iouri Olecha, Pavel Bajov (ces magnifiques Contes d'Oural, surtout La Cassette de malachit), Ilf et Petrov, Mikhaïl Cholokhov (Le Don paisible)...

L'époque soviétique :

Andreï Platonov, Evgueni Schwarz, Zamiatine, Vladimir Doudintsev (Les robes blanches), Anatoli Rybakov, Alexandre Soljenitsyne, Sergueï Dovlatov, Vladimir Orlov (L'altiste Danilov).
Pour les amateurs de science-fiction: Alexandre Beliaïev, Arcadi et Boris Strougatski

Littérature contemporaine :

Viktor Pelevine,

les trois vainqueurs du prix russe “Le grand livre – 2011” - Mikhaïl Chichkine, Vladimir Sorokine et Dimitri Bykov;

Olga Slavnikova, Lioudmila Oulitskaïa etc.


Enfin deux auteurs qui ne sont pas traduits (il me semble) mais qui meritent d'être traduits: Pavel Krousanov (La morsure d'ange) et Andrey Philatov (Sugar mama)

Ce sont les auteurs célèbres, on les lit sans doute mais il me semble que les livres les plus populaires pour le moment sont ceux qui sont écrits par des auteurs étrangers."

 

 

La littérature russe aurait-elle perdu de sa puissance ?

 

Un autre avis , celui de Lev Danilkin, critique littéraire russe, complète opportunément celui de Plume de loin et nous informe plus précisément de l'état et des tendances actuelles de la littérature russe (Gens de lettres, dossier réalisé par Inna Doulkina le 9/07/10 dans le Courrier de Russie ) :

 

 

  "(...) Ça fait un moment que les auteurs russes n’ont pas lancé sur le marché international un best-seller de l’envergure du Maître et Marguerite de Boulgakov ou du Docteur Jivago de Pasternak. Signe du déclin de la grande littérature ? Rien de tel, affirme Lev Danilkin, critique pour le magazine Aficha . (...):


À l’heure actuelle, on publie en Russie une cinquantaine de romans par an. Certains d’entre eux entreront sans aucun doute dans la postérité. Je pense au Manuel de dessin de Maksim Kantor, au roman Le géographe a bu son globe d’Alekseï Ivanov, à la saga familiale Eltychevi de Roman Sentchin…

Certes, ces livres ne sont pas des best-sellers, mais leur absence ne signifie pas que la littérature russe a perdu sa puissance.

(…)


Russes ou étrangers?


En Russie, les gens lisent avec plus d’intérêt les auteurs russes. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Dans les années 1990, les maisons d’édition ont célébré avec un enthousiasme sans bornes l’abolition de la censure officielle, se mettant à publier tout un tas d’auteurs étrangers. Les gens se jetaient dessus. À une certaine période, les auteurs russes se sont trouvés littéralement effacés. Seul Viktor Pelevine est parvenu à s’imposer.

La situation a changé au début des années 2000. Les éditeurs ont réalisé que les gens achetaient moins de romans étrangers, et cherchaient de plus en plus des auteurs russes… C’était le début de l’explosion de la nouvelle littérature. Les lecteurs ont découvert Edouard Limonov, Dmitriï Bykov, Ilia Stogoff, Olga Slavnikova, Ioulia Latynina… Chose inattendue : le monde a réalisé que les Russes pouvaient écrire autre chose que des romans crus et lourds avec des réflexions à n’en plus finir.


Le silence imposé des années 1990 s’est finalement révélé bénéfique aux écrivains.

Après avoir lu de nombreux romans traduits, ils ont intégré à leurs œuvres des trouvailles étrangères, tels un sujet passionnant ou une pincée d’humour mordant considérée, dans la tradition russe, comme un luxe totalement superflu. Ainsi Olga Slavnikova, qui était connue pour ses romans sophistiqués garnis d’une dentelle métaphorique abondante, a-t-elle soudain rompu avec ses habitudes. En 2006, elle a sorti le roman fantastique 2017 où, dans la jungle des tournures stylistiques, on découvre une aventure saisissante.



Mission ou métier ?



Les écrivains russes vivent avec la conviction de devoir proclamer une vérité définitive sur le monde. Sans cela, ils considèrent leur «mission» non remplie. Les auteurs britanniques sont moins ambitieux. Ils se fixent comme point d’honneur de pouvoir tenir le lecteur en haleine tout au long de l’histoire. Les écrivains russes revêtent toujours des habits de prophète. Leurs confrères anglais se considèrent avant tout comme des artisans.

Les auteurs russes ont plus d’idées, mais manquent de technique. Prenez l’écrivain Pavel Krousanov. Chacun de ses romans recèle tant d’idées qu’un auteur anglais pourrait en alimenter toute son œuvre. Dans le même temps, il faut, pour accéder à ces idées, être en bonne forme intellectuelle et ne pas ménager ses efforts… Car Krousanov les exprime le plus souvent sous forme de monologues longs de quatre pages.

Même les parasites littéraires, tels qu’Oksana Robski ou Sergueï Minaev, ne se contentent pas de raconter des histoires. Ils ont eux aussi un message ! (...)



Modernistes et réalistes



Les expérimentations sur la langue et la conscience ont connu une forte popularité auprès des écrivains russes juste après le démantèlement de l’URSS. L’empire est tombé. L’idéologie dominante a perdu sa puissance et a vu son caractère relatif et illusoire mis à nu. Les repères ont disparu. Dans la conscience des gens, la carte du monde a pris une importance plus importante que le monde même. Le texte avait dès lors une valeur supérieure aux événements qui l’avaient engendré.

Mais, dans les années 2000, les règles se sont rétablies. Tout le monde a compris que le jeu ne s’était en réalité jamais arrêté, et que la réalité n’était pas que le fruit de notre imagination.

Beaucoup d’écrivains ont abandonné leurs exercices post-modernistes pour se tourner vers un réalisme sordide. À l’heure actuelle, il peut prendre la forme des fantaisies grotesques de Pelevine ou des romans politiques de Ioulia Latynina. Au-dessus de ce maquis trône, insubmersible, Edouard Limonov, en qui la majorité des auteurs de 30 à 35 ans voient un maître incontesté. L’auteur, qui confectionne ses romans à partir de sa vie même, et ne se lasse pas de nous régaler d’une énième biographie, reste plus que jamais d’actualité. Je pense d’ailleurs que s’il était ministre de la Culture, la situation culturelle de notre pays évoluerait rapidement vers le mieux.

(...)"


http://www.lecourrierderussie.com/2010/07/09/gens-de-lettres/

 

 

 

Sans doute des pistes de lecture à retenir, que chacun peut venir compléter.

Sur L'or des livres, la littérature étrangère sera en tout cas en partie consacrée en 2012  à la littérature russe contemporaine...

 

 

On peut trouver la liste des écrivains russes sur le site Wikipedia.fr:

 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_d'auteurs_russophones

 

"Il était une fois la littérature russe",  un historique de la littérature russe dans une exposition itinérante à louer :

 

http://www.dazibao-expo.com/expo/litterature-russe/


 

Réédité le 10/12/11 :

 

... L'or des livres ne fera que s'insérer dans l' année croisée des langues et des littératures qui a été décidée l’an dernier, dans le prolongement du très grand succès de l’année France-Russie 2010.


L’année 2012 développera en effet trois grands thèmes : la langue et la traduction, les rencontres littéraires et la langue en milieu scolaire.


L’ouverture officielle des années croisées devrait avoir lieu à Moscou en janvier 2012 et leur clôture en France en décembre 2012.


Parmi les principaux événements envisagés, Moscou sera la capitale invitée d’honneur au Salon du livre de Paris du 16 au 18 mars.

Désireux de nous faire partager leurs regards sur cette ville, une dizaine d’auteurs moscovites seront présents au Salon.
 

Et Plume de loin a eu la gentillesse de venir compléter cette information : 

"Je peux ajouter les noms des écrivains russes qui seront les participants: Leonid Youzefovitch, German Sadoulaev, Alexander Terekhov, Victor Erofeev, Youri Mamleev, Andreï Astvatsatourov.
De plus j'ai lu que le programme russe va inclure des expositions, y compris celles qui sont consacrées à Tolstoy et Tchekhov."

 

Un "tour de France" par des auteurs russes est par ailleurs également envisagé, ainsi qu’une rencontre sur le thème "francophonie et russophonie" au Collège international des traducteurs littéraires.

 

 

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo_833/russie_463/annee-croisee-france-russie-2010_19935/presentation_19936/annee-croisee-france-russie-2012-langues-litteratures-17.05.11_92398.html

 

http://newsbook.fr/les-temps-forts-du-salon-du-livre-2012/

 

Réédité le 9 mars 2012 :

 

Et vous pouvez dès  maintenant consulter mes chroniques (assorties d'extraits) de  2017 d'Olga Slavnikova et de Le train zéro de Iouri Bouïda,  deux écrivains moscovites invités au salon du livre de Paris, ce mois-ci.

Publié dans Bilan - réflexion...

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Emmanuelle Caminade 10/12/2011 11:27


Je réédite mon article pour y ajouter quelques informations concernant 2012,  l'année croisée France-Russie et notamment  la présence de Moscou comme ville
invitée au salon du livre en mars prochain ...

Jérôme Ferrari 06/12/2011 21:47


Ah Emmanuelle, voilà qui m'intéresse ! Et j'ai oublié Platonov dans ma liste ! Mais je ne demande qu'à la compléter. Vous êtes en contact direct avec la blogueuse russe ? Et vous comptez prendre
l'avion pour participer au futur café littéraire ? ce serait l'occasion.


 

Emmanuelle Caminade 07/12/2011 09:58



Cette blogueuse russe m'a contactée en effet ( virtuellement ) suite à mon article sur Le maître et Marguerite de  Boulgakov et elle a dépanné  ensuite, très réellement, 
un (une) écrivain publiant chez Actes Sud lors de son séjour à Moscou où elle devait travailler à son prochain livre.


Elle vole maintenant à votre secours ,quoi de plus naturel : la boucle est bouclée en quelque sorte !


Malheureusement , je ne pourrai participer à ce café littéraire , je le suivrai de loin  mais il m'aura au moins incitée à renouveler mes lectures ...