"Quelle nuit sommes-nous ?", de Hafid Aggoune

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Quelle nuit sommes-nous ?", de Hafid Aggoune

Publié en 2005, moins d'un an après Les Avenirs (1) qui avait déjà fait remarquer ce jeune auteur, le deuxième livre d'Hafid Aggoune invite le lecteur à un voyage intérieur et poétique. Ce court roman intitulé Quelle nuit sommes-nous ? explore en effet le monde intérieur mystérieux de son héros en épousant le voyage imaginaire amorcé par ces livres qui permirent à cet «enfant calme» à l'«âme déchirée» - que personne ne voyait «saigner en dedans» - d'exister.

Habité par un «état de constante intranquillité» (2) lui faisant aimer la nuit qui «ignore le mensonge du jour», Samuel Tristan transcende ainsi cette douleur constitutive née de l'absurdité et de la vacuité du monde en renaissant toujours autre.

"Vivre c'est survivre à un enfant mort" annonce l'épigraphe empruntée à Jean Genet pour introduire cette histoire qui prendra fin une nuit d'hiver, achevant un très long cycle d'enfance. Et cet «élan» dynamisant le parcours intérieur d'un héros qui toujours se cherche, cette fugue poétique mêlant intimement le rêve à la réalité, s'affirme comme une initiation à la vie libérant une route vers cet «inconnu» qui fait peur : «Fuguer, c'est le contraire du suicide : on part pour vivre».

1) Les Avenirs, éditions Farango septembre 2004

2) Qui évoque forcément le grand écrivain et poète portugais Fernando Pessoa et son Livre de l'intranquillité

 

 

                                           

Rimbaud redessiné par Ernest Pignon

(sur le portrait de Carjat)

 

Sortant de «l'incommensurable solitude que vit chaque adolescent», Samuel Tristan, héros aux semelles de vent, va s'enfuir un soir à quinze ans sur les traces de Rimbaud en emportant avec lui son sac de livres car il lui faut lire et «croiser les chemins et les regards». Il entame ainsi un vaste périple dans le monde arabe où il endossera de multiples identités, apprendra «les langues des hommes et des femmes» qu'il croise, vivra de traductions ou sera écrivain public, sans jamais «finir de lire ces millénaires d'histoires et de regards intemporels, ces consciences étrangères» qui deviendront siennes. «Lire relève [en effet] du pouvoir divin d'être hors du temps, hors du lieu, hors du corps». Puis, de Paris où il sera beaucoup plus tard garçon au pair, il partira à Venise pendant neuf mois pour y garder une île sur la lagune.

Et le récit non linéaire de cette fugue adolescente sans cesse prolongée, sur lequel viennent se greffer de nombreux fragments poétiques, semble réverbérer à l'infini le destin similaire des hommes divers, de tous temps et de tous lieux, en puisant notamment dans l'histoire et dans les mythes.

 

Le livre démarre de manière assez brusque (3), les toutes premières pages s'avérant assez énigmatiques et semblant parfois un peu décousues. Très vite pourtant, on se fait happer par ce récit éclaté au tissage complexe, tout en ruptures et en élans dont les blancs et les silences permettent de s'immiscer dans le voyage, ainsi que par cette écriture sobre et intense, tantôt simple et réaliste, tantôt étrange et onirique. Et on se laisse totalement captiver par la belle prose poétique de l'auteur qui résonne à la fois comme un cri de souffrance et un chant d'espoir.

3) Un bref et énigmatique incipit suivi d'une longue phrase non moins mystérieuse, puis changement de narrateur à la page suivante, accompagné d'une rapide alternance des temps et de phrases très hachées : d'où un certain flottement, sans doute voulu par l'auteur, qui déstabilise ainsi le lecteur au départ ...

 

Illustration de Sani ol-Molk pour les Mille et une Nuits

 

Prolongeant la route de nuit en nuit, Hafid Aggoune se fait Shéhérazade. Mais il n'y aura que trente et une nuits - les trente et un chapitres du récit du héros (4) -, ou plutôt trente-trois si l'on compte les deux textes du narrateur extérieur qui viennent l'encadrer. Et trente-trois ans, c'est curieusement l'âge de Samuel à la fin du récit. C'est aussi l'âge estimé de Jésus lors de sa crucifixion, celui du Christ rédempteur à l'heure de sa résurrection ...

Simple hasard - à supposer que les hasards ne soient pas déjà signifiants – ou signe délibéré de l'auteur ? On se pose souvent la question dans ce récit sollicitant sans cesse l'imaginaire, qui s'abandonne aux errances de son héros tout en s'inscrivant dans un balisage de symboles.

Le nom du héros semble ainsi renvoyer au mythe de Tristan, cet enfant de la tristesse qui fut jeté seul dans le monde (5), tandis que son prénom, Samuel, signifie en hébreu "son nom est Dieu". Un héros chassé du paradis ayant chuté dans un monde marqué par la mort et le mal, toujours en quête d'absolu, aspirant à retrouver cette lumière perdue, cette beauté qui «se cherche la nuit».

Et si l'épisode oriental le menant de l'Espagne au Maroc jusqu'au Yémen en passant par le Liban et Jérusalem est traité comme une réminiscence ou un rêve, ou évoqué au cours de ses conversations avec Emeline - cette femme sculpteur qui l'accueille dans l'île où elle s'est installée pour travailler –, le récit se déroule essentiellement à Venise. Une Venise «grise et orange», secrète et lumineuse, à la fois réelle et métaphorique, une terre de mémoire et d'exil aux îles essaimées sur la lagune, qui ne ressemble en rien à celle des touristes : un labyrinthe envoûtant dont chaque lieu se pare d'une signification mystérieuse.

4) Qui pourrait correspondre à l'âge de l'auteur lorsqu'il commença à écrire ce livre ou finit le précédent

5) Dans ce célèbre mythe d'origine celtique, Tristan dont le père était mort avant sa naissance perdit sa mère peu après, et fut jeté à la mer ...

 

Eglise du Rédempteur ( Venise)

Pour accéder à sa destination, le héros doit ainsi d'abord traverser l'île de la Giudecca où étaient autrefois relégués ceux qu'un jugement avait bannis. Et la petite île de Sainte Marie de la Grâce qu'il doit débroussailler de sa forêt de ronces (façon de gagner «sur les ténèbres») abrite un hospice désaffecté qui jadis accueillit les pèlerins se rendant en Terre Sainte avant de devenir un hôpital pour tuberculeux. Hanté par le nom de cette pensionnaire encore écrit sur la porte de la chambre abandonnée dans laquelle il loge, Samuel quittera l'île, sa tâche terminée, pour l'ancien atelier d'un peintre à Venise où l'installe Emeline qui lui fera aussi découvrir le «Paradisio perduto», un bar du Ghetto célèbre pour son rhum.

Quand à trente-trois ans Samuel repart «sur la route», quittant Venise au terme d'une gestation de neuf mois, c'est sur le Pont de Dieu qu'il s'arrête pour extraire de ce lourd sac noir empli de livres - où il était enfermé - le seul manuscrit qu'il a écrit, lors de son séjour au Liban. Et après en avoir effeuillé les pages une à une en accompagnant leur envol «comme on libère une colombe», raconte un narrateur extérieur, «en face, sur la Giudecca, les cloches du Rédempteur (6) se sont mises à sonner».

Et par cette phrase énoncée quelques pages avant une fin beaucoup plus sombre, Hafid Aggoune fait anticiper au lecteur la suite. Cette nuit verra poindre l'aube d'un nouveau matin car le héros poursuivra son voyage en revenant au monde grâce à l'écriture.

 6) Celles de l'église du Rédempteur (construite au XVIème siècle par Palladio, après une épidémie de peste) 

Lire m'a sauvé la vie et le voyage a commencé. Les mots sont mon sang, mon feu, mon fouet.

Cet hymne à la lecture salvatrice ne pouvait en effet déboucher que sur l'écriture et le partage des mots émancipateurs. Nul doute désormais que le «corps» de Samuel s'inscrit dans ses propres mots, comme celui de Bacon était «dans les tubes, prêt au cri sur la toile», et à l'image de Pessoa devenant la prose-même qu'il écrivait.

Un héros renaissant écrivain pour révéler dans ses livres la «beauté cachée» sous la laideur, la beauté enfouie dans «cette grande nuit d''inhumanité».

 

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Quelle nuit sommes-nous?, Hafid Aggoune, Editions Farrago, juin 2005, 122 p.

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A propos de l'auteur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Hafid_Aggoune

 

 

 

EXTRAITS :

 

ch. 6

p.25

 

    Venise est grise et orange.

     Le soir nous entoure lentement.

     Je me dis simplement que c'est fait. Je l'ai vue.

    Il y a un visage sur cette voix au téléphone.

     Nos mains se serrent poliment.

    Il faut charger mes bagages dans l'embarcation, mais    la hauteur du ponton et les eaux basses ne nous aident pas.

     - Je n'ai pas bien compris ton prénom au téléphone ...

     - Emeline. Et toi, c'est Samuel ou Tristan ?

     - Samuel. Je vais ramer si tu veux. Tristan, c'est mon nom.

 

ch. 12

p.45

 

J'ai gagné vingt mètres sur les ténèbres depuis mon arrivée.

Ma première cigarette, je la fume en face de la Giudecca, à l'endroit où les bateaux débarquaient les malades, petite esplanade où pierres et herbes se mêlent aujourd'hui.

Le ciel est rouge et sous cette chape de beauté, terre des batailles humaines, le monde, les murs et les hommes sont oranges, orage, rages, l'éphémère et éternelle image des ciels qui portent la nuit des temps durant notre sommeil.

Au-delà de la lagune, les colonnes de fumée chimique vont se mélanger aux nuages.

Quand nous réveillerons-nous d'un même regard ?

 

ch.21

p.73

(...)

Jusqu'à l'obscurité complète, je me bats contre les morts de tous les temps, le corps encerclé par les dragons de ma plus sombre humanité. Et quand la nuit vient enfin, ma musique de silence, ma belle couverte de soie noire, douce comme le velours, infiniment mienne, je me retourne et vois le sentier jonché de lances, de boucliers, de têtes coupées et de membres monstrueux vaincus, l'arme à la main et l'âme rendue. A mes pieds, sur des pavés auxquels ne manque que le scintillement de la lune pour briller à nouveau aux étoiles, un chemin a été ouvert par moi, une voie libre où tombent des morceaux de comètes invisibles sur le fantôme de toutes les Adriana Cini de la Création.

(...)

 

ch. 28

p. 99/100

 

Une nuit, j'ai quitté Sidi Ifni.

Sur les lèvres de mes compagnons de route, de Sahel, mon nom est devenu Salih (intègre, vertueux) dans les montagnes kabyles; puis Saleh à Djerba; Salim (qui a le corps pur et droit) sur les routes libyennes; Salman (parfaitement sain) à Alexandrie où je suis resté plus longtemps qu'ailleurs, à cause d'un travail qui payait bien (mon arabe était devenu une seconde nature et je pouvais traduire des textes).

Ma peau était devenue noire.

J'ai fêté mes vingt ans à Beyrouth et perdu ma virginité sur la plage de la Grotte aux Pigeons. Je m'appelais Saji (paisible comme la nuit), mais le jour où j'ai dit qu'il y avait du sang juif en moi, j'ai compris qu'il fallait partir.

Le lendemain, je suis tombé amoureux de Zahlé, village de la Beka'a. Pour la première et unique fois de ma vie j'ai commencé à écrire. Mais ni l'amour pour Zahlé ni l'air pur des montagnes libanaises n'ont pu me retenir de partir vers Jérusalem.

(...)

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Publié dans Fiction

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plombier paris 17 26/01/2015 15:56

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

Emmanuelle Caminade 27/01/2015 10:33

Il n'est pas interdit aux plombiers parisiens d'aimer la littérature. Mais un blog littéraire est-il la meilleure place pour faire sa publicité en postant exactement le même message suite à 5 articles différents et sans le moindre commentaire sur l'article ou le livre en question ?

linda mati 11/12/2014 14:59

Hafid Aggoune ....Un peut perplexe mais c'est très bien ...merci