"Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps?", de Eun Hee-kyung

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Après nous avoir fait découvrir les recueils de nouvelles de deux jeunes auteurs de talent pratiquement inconnus en France, Cours papa, cours ! de Kim Ae-ran et La bibliothèque des instruments de musique de Kim Jung-hyuk, Decrescenzo éditeurs nous propose maintenant Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps ? de Eun Hee-kyung, une auteure très célèbre en Corée ayant une quinzaine de livres à son actif et jouissant d'une réputation internationale (Les éditions Zulma ont d'ailleurs déjà publié en 2009 Les boîtes de ma femme - qui en 1998 avait reçu le prix Lee Sang.)

Les "micro-fictions", passage recommandé de l'écrivain débutant, sont très prisées en Corée et font l'objet, dans cette maison d'édition dédiée à la littérature de ce pays, d'une collection à part entière dont les trois premiers titres publiés font curieusement apparaître des convergences flagrantes, indépendamment des univers propres à chaque écrivain et de leur style.

Réunissant tout d'abord un nombre restreint de nouvelles, ces recueils forment une entité très cohérente et parfois même presque un mini-roman. Au-delà de leur unité stylistique et de leurs thématiques communes, les récits qui les composent sont en effet unis par tout un système de motifs qui se font écho : des lieux ou des situations, des saisons, des objets ... et, dans celui-ci particulièrement, par des personnages qui semblent se dédoubler, se répéter sous d'autres noms ou rejoindre des archétypes universels ne nécessitant pas même un nom - une initiale ou même une position dans la structure familiale (le père ou la mère de J ...) suffisant.

Ces nouvelles ont de plus pour héros des enfants, des adolescents ou de jeunes adultes en perte de repères, en recherche de modèles, qui doivent affronter la vie et ses angoisses et résoudre leurs problèmes existentiels. Et la troisième nouvelle de ce recueil, L'héritage, n'y fait pas exception même si elle aborde de manière approfondie la maladie et la mort au travers d'un personnage d'une soixantaine d'année autour duquel tout s'ordonne. Car ce dernier sert avant tout de révélateur, notamment pour son fils et surtout pour sa fille qui en semblent finalement les véritables héros. On mesure ainsi l'importance du malaise, du mal-être d'une jeunesse déboussolée par les profondes mutations sociales subies par une Corée passée trop rapidement d'une économie traditionnelle patriarcale à une économie moderne calquée sur le modèle occidental, d'autant plus que cette dernière, après une formidable expansion, a connu une crise d'une très grande ampleur dès la fin des années 1990.

Ces trois recueils se déroulant quasiment à la même époque abordent donc le monde contemporain et ont essentiellement pour toile de fond ces réalités quotidiennes vécues difficilement tant dans la sphère familiale que dans le monde de l'école ou du travail (celui de l'entreprise ou de l'hôpital par exemple), et ils nous détaillent toutes ces violences et ces souffrances physiques et morales subies par les individus. On y retrouve nombre de problèmes auxquels nos sociétés occidentales sont aussi confrontées, saisis avec une grande pertinence sans doute facilitée par l'intensité du changement, le basculement entre l'ancien et le nouveau monde ayant été beaucoup plus brutal dans ce pays qui a vécu presque coup sur coup deux chocs.

 

Dans ses trois nouvelles, Eun Hee-kyung explore pas à pas le quotidien de ses héros dans un style sobre et feutré, dans une langue légère, précise mais aussi suggestive, toute en finesse, avec beaucoup d'acuité psychologique et de sensibilité mais sans pathos ni jugement. Elle s'intéresse particulièrement à l'écart entre le ressenti des individus et l'image que sciemment ou non ils donnent, entre l'être et le paraître, et elle le fait principalement en variant habilement les points de vue, qu'elle adopte une narration à la troisième ou à la première personne.

Dans la nouvelle initiale, Il neige sur le pays natal, elle recourt ainsi à une narration éclatée en trois partie, le "je" introspectif du héros encadrant le "je" d'un ami, un voyou de mauvaise influence le décrivant tel qu'il lui apparaît. La nouvelle éponyme adopte, elle, un point de vue extérieur tantôt dominant, tantôt passant par le regard des parents, du concierge, de l'institutrice et des camarades d'école de l'héroïne, ou par son point de vue intime, puis plus tard par celui de son époux et de ses collègues ou relations de travail. Et elle s'achève sur une longue conversation/confession inattendue permettant de confronter deux "je" et de mieux cerner la réalité. Quant à la troisième et la plus longue, L'héritage, remarquablement construite, elle tourne autour du père de J, malade, mourant ou mort, dans une narration extérieure passant tour à tour d'une personne de son entourage à l'autre – en se focalisant surtout sur ses deux enfants -, mais aussi par le monologue intérieur de ce héros apparent, éclairant ainsi tout un jeu d'incompréhensions douloureuses.

Cette variation des points de vue, associée à un certain mystère malicieusement distillé, notamment dans la dernière nouvelle, ainsi qu'à quelques trouvailles - comme l'utilisation d'un questionnaire carcéral en forme d'autocritique dans la première, ou une consultation compulsive d'internet déjouant ironiquement l'hypocrisie de la communication médicale dans la dernière - revivifie un récit très chronologique d'une écriture minutieuse et sans grande fantaisie qui, sans cela, aurait pu sembler fastidieux. Et cette savante fragmentation vient illustrer l'incommunicabilité entre les êtres et leur profonde solitude, tandis que le mouvement spiralaire commun souligne avec d'autres procédés (comme la reprise de motifs ou les retrouvailles de certains personnages) la répétition cyclique des vies humaines.

Et il semble bien que les interrogations de ces personnages différents, souvent handicapés, ou piégés par leur éducation et par la société, par leur peur de l'avenir, de l'inconnu, prennent aussi racine dans une inquiétude ontologique, la conscience de leur impuissance à être et à maîtriser leur vie, leur difficulté à accepter la mort et à trouver la sérénité, étant traitées de manière très concrète et métaphorique.

Aussi le long titre énigmatique de la seconde nouvelle retenu pour ce recueil est-il a mon sens particulièrement judicieux car il donne à réfléchir en recouvrant les différents niveaux d'appréhension de ces textes. Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps ? Une question appelant une réponse complexe, si tant est qu'on puisse y répondre ...

( Article paru dans La Cause Littéraire le 30/05/13) 

 

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Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps? Eun Hee-kyung, traduit du coréen par Lee Myung-eun et Anne-Marie Mauvielle avec le concours de Jean Bellemin-Noël, Decrescenzo éditeurs, mai 2013, 137 p. 

 

A propos de l'auteure :

Eun Hee-kyung est née à Gochang en Corée en 1959. Depuis 1996 elle a publié une quinzaine de romans et obtenu de prestigieux prix littéraires comme le prix Isang ou le prix Dongin. Appréciée par la critique littéraire comme par le grand public, elle jouit d'une réputation considérable dans son pays et dans le monde entier.

 

EXTRAITS :

 

IL NEIGE AU PAYS NATAL

Plein soleil

p.27/28

Je n'ai pas dit grand chose depuis l'arrestation de Seong-guk. De toute façon, on ne m'écoute pas vraiment. C'est toujours pareil : il y a ceux qui m'interrompent pour parler à ma place et me demander ensuite si c'était bien ce que je voulais dire, et il y a ceux qui pour me rassurer, me suggèrent d'un air compréhensif d'y aller doucement. C'est mon bégaiement qui les intéresse, pas ce que je raconte. Avec Seong-guk, c'était pas comme ça... Mon père me tapait sur les lèvres chaque fois que j'ouvrais la bouche : juste quand j'étais sur le point d'articuler quelque chose, les paupières plissées par l'effort, son geste me faisait l'effet d'un coup de tonnerre par un jour de plein soleil.

En février nous n'avions toujours pas reçu le moindre signe de vie de mon père. Je me suis dit que si même moi j'en étais venu à attendre de ses nouvelles, on ne pouvait décidément pas savoir de quoi l'avenir serait fait.

Une fois qu'elle était dehors, ma mère ne rentrait que très tard dans la nuit. Son maquillage était effacé par endroits et elle sentait l'alcool. Elle s'approchait de moi en chancelant et me serrait fort dans ses bras; ou bien elle radotait, le regard dans le vague : «Quand est-ce que mon petit Jun-yeong va devenir un grand garçon ? Il faut qu'il grandisse vite pour offrir une vie de luxe à sa pauvre maman !» Parfois elle me jetait des regards furieux. Elle pouvait aussi chercher à me blesser sans aucun scrupule :«Tu peux vivre sans mère ? Alors bon ! Je vais partir loin, très loin.» Je faisais désespérément semblant de dormir, enfoui sous la couette. C'était ma tactique pour croire que les paroles de ma mère appartenaient plus au rêve qu'à la réalité. (...)

 

QUI A TENDU UN PIEGE DANS LA PINEDE PAR UNE JOURNEE FLEURIE DE PRINTEMPS ?

So-yeon au travail

p.64/65

(...) Ses collègues, qui la saluaient avec plus ou moins d'égards le matin parce qu'ils étaient au téléphone ou penchés sur un dossier, ne comprenaient pas qu'elle en soit blessée et qu'elle se plaigne de ne pas être appréciée. Si en revanche elle pensait avoir froissé quelqu'un, elle avait aussitôt peur qu'il ne se mette à la détester et se comportait alors avec lui d'une manière peu naturelle qui faussait leurs rapports sans qu'ils en comprennent la raison. Avec autrui, elle était instinctivement tendue et renfermée; mais comme son éducation lui avait appris qu'il est malvenu de se montrer trop timide, elle se contraignait à une sociabilité forcée et à des plaisanteries qui tombaient comme des cheveux sur la soupe. Le bruit se mit donc à courir qu'elle était très calculatrice.

(...)

 

L'HERITAGE

Ecran de N

p.115

 

Cérébroschlérose :

Artériosclérose des vaisseaux du cerveau. Aboutit à une dégénérescence des parois artérielles qui ne sont plus irriguées, et qui finalement meurent. Elle peut parfois entraîner une cérébromaladie.

Il devait être dix heures du matin quand il ouvrit soudain les paupières et chercha J du regard. Son visage était très pâle, il paraissait si faible que même remuer les lèvres lui était pénible. J s'approcha : «Je veux rentrer à la maison.» J se figea d'un air étonné, cligna des yeux. La voix du père fut un peu plus claire lorsqu'il rouvrit la bouche pour dire avec plus de force : «Je n'aime pas l'ambiance ici; je voudrais mourir tranquillement mais je ne peux pas à cause du bruit. - Qu'est-ce que vous pourriez faire, dans votre état ? répliqua la mère; faites-vous d'abord examiner, puis vous réfléchirez au moyen de vous rétablir.» A ces mots, il plongea dans une fureur apoplectique, son corps chercha brutalement de toutes ses forces à se relever. Il tâtonna pour trouver l'aiguille de la perfusion et les électrodes de l'électroencéphalographe qui le retenaient et voulut les arracher. Il se calma un bref instant lorsque les infirmières se précipitèrent pour l'en empêcher, puis se souleva de nouveau, les yeux injectés de sang, en tirant sur le goutte-à-goutte. L'injection d'un somnifère réussit à l'endormir et il ne se réveilla que tard dans l'après-midi. Il remua les pupilles avec inquiétude pendant un long moment, puis il vit sa femme; à ses lèvres qui remuaient, elle comprit qu'il essayait de lui parler, mais ses mouvements étaient désordonnés. «Qu'est-ce qu'il y a ? Vous voulez me dire quelque chose ?» La mère se pencha sur lui. Il eut un air de regret mais ne parvint à produire aucun son. Ses yeux se mouillèrent. A partir de ce soir-là, il devint complètement muet. (...)

 

 

 

Publié dans Micro-fiction, Recueil

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