Rencontre avec Claro, Sainte-Cécile-les-Vignes (05/04/13)

Publié le par Emmanuelle Caminade

Rencontre avec Claro, Sainte-Cécile-les-Vignes (05/04/13)

Beaucoup moins de monde que d'habitude pour ce café littéraire d'avril à Sainte-Cécile-les-Vignes. Un autre événement littéraire lui faisait en effet concurrence et certains lecteurs avaient aussi sans doute été un peu déroutés par Tous les diamants du ciel.

Ceux qui s'étaient déplacés sont néanmoins bien loin de l'avoir regretté car Christophe Claro, indépendamment du plaisir que l'on a pu avoir ou non à la lecture de son dernier livre, est un écrivain passionnant à écouter.

Auteur d'une quinzaine de fictions, traducteur d'une centaine d'ouvrages américains, Claro tient également un blog, Le clavier cannibale, où il se livre souvent à la critique littéraire. Cet écrivain boulimique de lectures aime diversifier ses écritures, changer les angles d'approche, les rythmes... Il écrivait déjà avant de se mettre à la traduction. Traduire c'est aussi écrire en français, c'est même un excellent exercice d'écriture, «un cours accéléré». Traduire vous fait en effet dans un premier temps mal écrire votre propre langue puis il vous faut tout redresser.

Il s'est essayé au roman, changeant d'éditeur pour l'occasion, avec Cosmoz publié en 2010 chez Actes Sud, enchaînant en 2012 avec Tous les diamants du ciel. Il lui est en effet venu l'envie de situer une action dans un monde plus contemporain dont il se rapproche peu à peu avec ces deux romans dont le premier couvre la première moitié du XXème siècle et le second la période allant du début des années 1950 aux années 1970.

 

Tous les diamants du ciel  part d'un fait divers - ayant eu lieu à Pont-Sain-Esprit en 1951 - dont on avait reparlé dans la presse il y a 3 ou 4 ans, suite aux révélations d'un journaliste américain. On découvrait ainsi que ces hallucinations inexpliquées ayant frappé les Spiripontains à l'époque étaient très probablement le résultat d'expérimentations de la CIA avec le LSD.

Claro vit tout de suite dans cette histoire un double intérêt : ce mal venant du pain permettait d'établir un rapport avec la religion et le LSD - qui à l'époque n'était qu'une arme militaire de manipulation psychologique - était devenu vingt ans après le symbole de la liberté sexuelle. Sans compter ce four, évoquant la création du monde toujours recommencée, et ce mal, ce dérèglement, qui s'installe...

Cet auteur est visiblement attiré par la complexité. Celle notamment de ces éléments doubles qui peuvent être à la fois une chose et son contraire, pain maudit et pain béni, ou symbole de libération sexuelle et de réification du corps féminin que représente le sex-shop tenu par son héroïne Lucy. Plus largement, Claro semble sans cesse explorer le rapport entre la vérité et l'illusion ou le mensonge. L'incohérence des discours hallucinés provoqués par le LSD aurait ainsi permis, dans l'esprit des américains de la CIA, d'empêcher le lavage de cerveau faisant avouer la vérité. Et l'auteur semble creuser le rapport entre vérité et ignorance ( ignorance des habitants de Pont-Saint-Esprit des causes réelles de leur mal, ignorance du maintien des Français au Sahara - pour mener des essais nucléaires - après l'indépendance de L'Algérie...). Cette «vérité existante mais ignorée» vient ainsi interroger de manière vertigineuse le statut de ce qui existe. Les choses existent en effet souvent pour nous quand on les voit ou les croit. Certains ont vu l'alunissage, d'autres pas, et l'on sait que techniquement il était possible de donner l'illusion de cet alunissage...

 

Claro s'est beaucoup documenté avant d'écrire. Il ne doute pas de la vérité de ces expérimentations. Les Américains ont testé le LSD en milieu carcéral et dans des cliniques. Ils voulaient connaître cette substance altérant la psyché et n'ont pas hésité, dans le contexte de la guerre froide, à récupérer des techniques nazies - et des savants – pour tester cette arme, à leur insu, sur des populations civiles. Pour décrire ces hallucinations sensorielles, il s'est aussi beaucoup renseigné sur le LSD qui transforme les sons en images sans altérer la conscience (s'ils voient les images, les drogués savent qu'elles ne sont pas vraies). Et il s'est basé sur les récits d'époque décrivant les hallucinations des Spiripontains. Il ne voulait pas en effet rendre la confusion de manière confuse, mais précise.

L'auteur porte une grande importance à l'architecture d'un livre car «un écrivain doit savoir où il va» mais il se garde bien de faire un plan détaillé car il faut aussi «laisser la possibilité à autre chose de se passer». Il faut laisser vivre le livre, «écouter ce qu'il a à dire». Et c'est une sorte d'«équilibre magique» qui s'instaure.

Tous les diamants du ciel se passe principalement dans une petite ville de la France profonde en 1951 et à Paris en 1969, pour la France, à New-York et à San Francisco pour les Etats-Unis. Il y avait donc plusieurs climats à créer. Pour cela bien sûr, il a recouru aux décors et aux accessoires comme au cinéma, mais il voulait surtout opérer le changement au niveau du langage, que ce soit l'écriture qui montre ainsi par exemple le Paris de la fin des années 1960, un peu comme on parle d'une "musique des années 1930".

Un roman est pour lui aussi un morceau de musique (parfois une chanson avec les ritournelles que sont ces segments de phrases répétés). Il lui fallait donc rendre compte d'expériences intérieures par des mots, par la dimension poétique et musicale du langage. Ses trois personnages sont ainsi définis d'abord par leur voix. Antoine ne parle jamais, Lucie est entre deux langues, arlequin mêlant le français et l'anglais, et Wen Kroy détient une langue manipulatrice. Chacun a un rapport au langage différent.

La langue prime chez Claro pour qui «Langage Souvent Dérange». Et ce fameux passage de la fin de la première partie, ces pages (54/55) poussant à fond la déstructuration, que je jugeais illisibles restituent finalement fort bien la cacophonie de ces discours croisés et inachevés, comme une sorte de partition musicale avec de nombreux instruments désaccordés. Une partition certes peu harmonieuse mais qui fonctionne, dont le sens reste audible (d'ailleurs l'auteur qui sans cesse bouscule la langue a l'habitude de se relire à voix haute). Il suffit pour s'en convaincre d'écouter la brillante lecture qu'en fit Claro aux Correspondances de Manosque *!

*link

Dans l'esprit de l'auteur, la lecture est tout aussi ( sinon plus) "expérimentale" que l'écriture.

Si l'écrivain fait dix choses à la fois et se confronte sans cesse à une multiplicité de choix, le lecteur fait de même un mille feuille d'expériences. Il fait aussi plein de choses à la fois, lit un texte sous l'angle du sens, de l'unité d'un paragraphe, d'une syntaxe, d'une grammaire ... Et lire est aussi un enchaînement de choses parfois absurdes ou décalées. Il n'y a pas de «lecture optimum», il y a toujours quelque chose qui résiste». Lire est un apprentissage permanent. Même les choses apparemment les plus simples nous révèlent des surprises. Il suffit de penser par exemple à ce "nous" introduisant le roman de Flaubert et disparaissant à la fin du chapitre, ainsi qu'à son titre "Mme Bovary" qui peut recouvrir quatre Mme Bovary différentes ...

«Ecrire n'est pas dire», on ne peut se contenter de raconter. Et si le sujet est trop fort il y a danger de se laisser séduire par son propre objet. L'humour est important car il vient rappeler au lecteur qu'il lit un livre mais il ne faut pas non plus qu'il voit trop le langage. Ecrire est un équilibre dangereux.

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Publié dans Interview - rencontre

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Marc Lef 23/04/2013 09:19


Je ne connaissais pas cet écrivain, aussi je vais m'empresser d'aller découvrir ce clavier cannibale!