Rencontre avec Jérôme Ferrari (Romans, 15/12/12)

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Cette rencontre à Romans ne fut pas écourtée malgré le gros retard pris lors de la séance de dédicaces qui la précédait à la librairie des Cordeliers. Sans lui laisser le temps de souffler, les deux libraires entraînèrent Jérôme Ferrari jusqu'au bar Le Central pour le soumettre à un feu nourri de questions sur le Sermon sur la chute de Rome  mais aussi sur toute son oeuvre...

Je ne rendrai pas compte de manière exhaustive de ces longs échanges mais tenterai de résumer l'essentiel des réponses de l'auteur en les regroupant en douze points.


 

GONCOURT

 

Jérôme Ferrari ne s'attendait ni à ce succès ni à ce prix Goncourt.

Alors que ses premiers livres étaient passés inaperçus, un frémissement s'était fait sentir avec  Un dieu un animal et un certain succès avait accueilli  Où j'ai laissé mon âme. Mais il ne pensait pas pouvoir retrouver l'audience de ce précédent roman qui traitait, lui, d'un "grand sujet". Il s'attendait même à voir son lectorat régresser et s'apprêtait à assumer un échec commercial !


 

SERMON SUR LA CHUTE DE ROME

 

Ce dernier roman, mûri d'une longue réflexion sur les mondes, qui transparaît déjà dans ses livres antérieurs, s'est imposé à lui soudainement. Le déclencheur a été cette phrase d'Augustin lue dans la préface de La citée de Dieu qui lui parut si claire et évidente dans sa simplicité qu'elle lui fournit enfin le dispositif, la structure préalable (1) qu'il attendait pour en entamer l'écriture : "Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt."

Il connaissait certes le philosophe mais n'avait jamais entendu parler auparavant de ces sermons sur la chute de Rome, ignorant même qu'il se fût passé quelque chose à Rome en 410 !

 

1) Il ne peut en effet écrire un livre sans posséder au préalable ce dispositif


 

BAR

 

Jérôme Ferrari aime les bars et les connaît bien. En Corse, c'est le seul endroit, avec l'hyper U, où on trouve du monde en hiver. C'est de plus un endroit très fécond sur le plan romanesque, "la plus petite unité spatiale ayant le caractère d'un monde".

Ce bar de village n'a pas totalement été inventé. A côté de chez lui il y avait un village qui avec 7 serveuses dans 30 m2 restait animé en hiver...

Dans ce roman, le bar semble avoir une "puissance toxique", notamment sur Bernard Gratas, un genre de personnage que l'on rencontre souvent en Corse et qu'il s'est amusé à décrire en recourant à un mysticisme grotesque sur le mode des sept plaies d'Egypte.

On retrouve le bar dans nombre de ses livres mais il revêt bien dans celui-ci un aspect supplémentaire. Ce n'est pas seulement le lieu de rencontre de personnages venus de tous horizons, c'est aussi celui de la rencontre de deux mondes, une sorte de lieu d'acculturation symbolique où va définitivement disparaître le vieux monde corse anéanti lors de la guerre de 1914.


 

MARCEL/MATTHIEU

 

Jérôme Ferrari savait déjà qu'il allait utiliser le personnage de Marcel lorsqu'il le décrivit dans son roman précédent comme un hypocondriaque vivant son corps comme un monde en butte à des ennemis qui l'attaquent.

L'intérêt de ce personnage est que sa longue vie traverse beaucoup de mondes différents. Né en 1919 dans un monde déjà mort, c'est le dernier rejeton de ce monde archaïque où l'existence du vélo pouvait être inconnue dans certains villages. Après 1919, il ne restait plus aux Corses qu'à partir, dans ces colonies fantasmées notamment. Mais dans les années 1980 au contraire, c'est l'idée d'un retour aux sources qui prévaut.

Ainsi les deux trajectoires de Marcel et de son petit-fils Matthieu, ces deux êtres de désirs et de fantasmes, lui semblaient-elles intéressantes car symétriques.


 

ROMAN

 

On peut comme Leibniz penser le roman comme un monde possible.

Un roman n'a pas un but moralisateur et le romancier n'a donc pas à porter de jugement moral sur ses personnages. Jérôme Ferrari ne peut donc écrire s'il ne peut faire preuve de bienveillance pour tous ses personnages. Une bienveillance qui est une position intellectuelle et non une adhésion aux comportements de ses personnages ...

La philosophie ne l'aide pas à bâtir des univers romanesques et il trouve absurde que l'on qualifie ses romans de "philosophiques" (2), ce qui tendrait pour lui à dire qu'ils s'inscrivent dans la démonstration d'une thèse.

Il n'y a pas de cloisonnement et il rejoint tout à fait Deleuze sur ce point. D'une même idée de monde, on peut donner une figure romanesque ou conceptuelle (3). (Il s'agirait alors, si j'ai bien compris, d'une simple variation de langage, la philosophie, créatrice de concepts, cherchant à ordonner le chaos du monde tandis que le roman se bornerait à le donner à voir )

 

2) Par beaucoup de commentateurs sans doute aussi maladroits que moi pour qui cela n'entraînait  pas du tout cette signification ...

 

3) cf cet extrait d'un entretien réalisé en 2009 : "il y a un fond commun , quelque chose comme la réalité de l’âme humaine et du monde, et plusieurs chemins différents qui y mènent. Le chemin romanesque a, à mes yeux, un avantage sur le chemin philosophique. Il rend mieux compte de la complexité de la réalité parce qu’il n’a pas besoin de s’embarrasser des exigences de la logique."

 

 

STYLE

 

Certes, Jérôme Ferrari travaille son style mais on ne choisit pas un style. On ne décrète pas soudain, comme semblent le penser certains, que l'on va écrire des phrases longues qui ne sont, au passage, pas forcément "proustiennes" ! Beaucoup d'écrivains (notamment Lobo Antumes) utilisent des phrases longues et il en existe une infinie diversité, comme de phrases courtes d'ailleurs. Aussi s'interroge-t-il parfois sur la culture littéraire de certains critiques ...

Son travail consiste essentiellement en une relecture à voix haute pour mettre en place avec précision la ponctuation et obtenir le rythme désiré. Pour les passages concernant Marcel, par exemple, il lui fallait donner de l'ampleur car il déroulait rapidement un temps long.


 

VIOLENCE

 

Il y a de la violence dans ses romans, ce qui ne relève aucunement d'un attrait personnel pour cette dernière contrairement à celui de certains de ses personnages. Le monde est violent et il faut le voir.

C'est en Algérie qu'il en a pris véritablement conscience face à ses élèves de 16 ans qui avaient un lourd vécu dans ce domaine. Il a réalisé qu'il vivait dans les 2% du monde ignorant cette violence, la vivant comme exceptionnelle. La violence est un mystère qui interroge et on en parle rarement comme d'un désir possible.

 

 

OBSCENITE

 

A cette "pornographie" qui serait un thème récurrent dans ses livres, il préfère le terme d'obscénité.

Ce qui l'intéresse, ce n'est pas l'opposition entre le pur et l'obscène mais le passage de l'un à l'autre. Dans le rapport entre Virginie et Stéphane Campana, dans Balco Atlantico, son projet initial était de montrer comment un amour d'une extrême pureté pouvait devenir la cause de la pire obscénité, comment on dévie insensiblement d'un élément à son contraire.

 

 

RELIGION

 

La Bible et, dans une moindre mesure, le Coran sont amplement cités dans ses livres mais Jérôme Ferrari est agnostique et n'entretient aucun rapport avec la religion. Seulement un rapport littéraire à ces textes religieux qui sont de très beaux textes, des textes difficiles, complexes.


 

MYSTIQUE


Il aime la poésie mystique , l'union des contraires qui la caractérise (4).

"Lucides" et "mystiques" sont deux adjectifs qui me semblent bien qualifier ses romans et pour dire si une approche lucide du monde débouchait forcément pour lui sur une approche mystique, Jérôme Ferrari a eu recours à un exemple, très parlant en effet, décrivant un retable du début du XVIème siècle, oeuvre religieuse commandée par un couvent où Grünevald a peint un Christ crucifié avec un hyperréalisme impressionnant et plutôt inhabituel pour l'époque.

 

4) union des contraires représentant pour lui "une tentative désespérée et magnifique de voir le monde tel qu’il est et de préserver malgré tout la possibilité de l’amour" (entretien déjà cité)

 

 

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Retable d'Issenheim, Grünevald 1512/1519


"C'est le moment tragique de la mort du Christ dont la tête vient de retomber sur le côté alors que la bouche entrouverte, aux lèvres bleuies, semble encore chercher un peu d'air.(...)

Le corps du Christ grandi jusqu'à la démesure, fait ployer la traverse de la croix, il porte les marques de la flagellation, y compris les épines ; les clous déchirent ses mains et ses pieds."

(http://www.histoire.ac-versailles.fr/old/pedagogie/issenheim/issenheim.htm)


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Et ce Christ m'a immédiatement évoqué le Christ d'Holbein peint à peine 10 ans plus tard, qui avait tellement impressionné Dostoïevski qu'il l'avait repris dans L'idiotDostoïevski, un écrivain lucide et mystique ayant sondé la complexité du monde et de la nature humaine dont peut à mon sens se réclamer l'auteur... 


 

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Le Christ au tombeau, Hans Holbein, 1522

 

 
 

ENFERMEMENT


Jérôme Ferrari ne vit pas enfermé dans son île, il voyage, a vécu 4 ans en Algérie et est actuellement en poste à Abu Dhabi pour 3 ans, mais n'est-il pas enfermé dans son monde d'écrivain ?

C'est une question à laquelle il pense, c'est pourquoi il n'écrit pas de nouveau roman s'il n'estime pas qu'il apporte quelque chose de nouveau par rapport au précédent. Mais il réalise que ce dernier livre est une sorte de bilan, ce qui lui donne l'impression d'être à la fin d'un cycle.


 

APRES GONCOURT

 

Un prix Goncourt n'est pas pour lui "rassurant". Il peut être difficile de ne pas reproduire une même structure quand on a trouvé le filon. Certains l'ont fait et pas forcément par cynisme. Mais il a toujours porté une grande attention à ne pas tomber dans l'autoparodie et ce Goncourt renforcera sa vigilance.


 

Et je terminerai ce compte-rendu sur une phrase d'un des deux libraires à laquelle j'adhère totalement : les livres de Jérôme Ferrari ne s'usent pas à la lecture, ils s'enrichissent. Alors je ne peux que vous conseiller de lire et de relire cet auteur.

Publié dans Interview - rencontre

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