Rencontre avec Joy Sorman, Sainte-Cécile-les-Vignes (31/05/13)

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Joy Sorman, au  salon du livre

 

 

Joy Sorman , invitée au café littéraire de Sainte-Cécile-les-Vignes, était venue présenter Comme une bête, le premier de ses livres que son éditeur a bien voulu nommer roman.

Dans son esprit, cette auteure n'a jamais rien écrit d'autre, même si ses deux premiers livres étaient plus sur le modèle de l'autofiction avant qu'elle ne commence à creuser une écriture documentaire avec les suivants (au départ, elle voulait être journaliste et faire "des terrains" plus que devenir écrivain).

Ce qui l'intéresse c'est de s'immerger dans des mondes de métiers, de partir à la découverte de mondes professionnels avec tout ce que cela implique sur le plan de la captation d'une langue technique assez vierge en littérature. Dans Comme une bête, la veine documentaire est toujours là, très présente, mais ce livre est très vite devenu un roman à part entière car le monde de la boucherie ouvrait de multiples portes fantasmatiques, certaines même qu'elle n'avait pas forcément soupçonnées.


 

Pour écrire ce livre Joy Sorman est bien sûr allée sur le terrain. Elle a rencontré des bouchers et des grossistes, est allée à Rungis et dans des écoles de boucherie, mais elle n'a pu obtenir l'autorisation de visiter des abattoirs (des lieux secrets aussi hautement sécurisés qu'une base militaire !) Elle a donc beaucoup lu, regardé des films et des vidéos sur internet, jusqu'à l'écoeurement, et elle a gardé constamment sous les yeux les reproductions des célèbres tableaux de Soutine et de Rembrandt.

Et ce sont surtout ce ressenti devant ces images très impressionnantes de sang et de carcasses et tous ces fantasmes et ces angoisses très archaïques suscités, ramenant aux origines, qui ont été le déclencheur du roman. Ce sont donc très largement ces images qui lui ont permis de retranscrire le secret et la violence de ces lieux d'abattage et de saisir par les mots quelque chose du monde de la boucherie.

 


Pour chaque livre, elle part d'un d'un thème, d'une image, et essaie de tirer tous les fils pour explorer l'ensemble des représentations et des fantasmes qui y est associé. Son projet est toujours d'"épuiser" son sujet. 

Ici, ce n'était pas le boucher qui l'intéressait et, dès le début, elle a voulu se départir de cette image de virilité parfois un peu inquiétante associée au boucher. Pim et sa sensibilité inexpliquée, ses larmes qui coulent sans raison, ne répond donc pas au cliché. L'auteure en a fait ce personnage abstrait, irréel, au nom de fable qui seul pouvait lui permettre des délires à la limite du fantastique. C'est un personnage prétexte, une sorte de "poisson-pilote" lui permettant de conduire son récit, et de "projection mentale fantasmée" d'elle-même.

Par ailleurs les excès de Pim, la folie de son amour des chairs qui s'applique indistinctement aux bêtes et aux femmes est un "érotisme de la viande" qui n'a rien de méprisant pour ces dernières ! Pim est un passionnel et un obsessionnel dépendant de cet amour charnel des animaux comme d'une drogue. Et dans la chaîne d'abattage, il vit une expérience extatique, presque mystique, c'est une espèce de Saint François d'Assise !

 

Le coeur de son sujet, c'était donc la boucherie : la viande.

Et le cannibalisme l'intéresse particulièrement. Elle a relu Lévi-Strauss et s'interroge sur ce que signifie ingurgiter une autre chair vivante, cette chair animale si peu différente de la chair humaine. Dans certaines civilisations le cannibalisme est un acte d'amour (on mange ses défunts) et tout le vocabulaire amoureux est imprégné de cette ambiguïté.

Elle est frappée de cette absence de l'amour dans le discours tenu sur les bêtes d'élevage, même par les défenseurs des animaux. Pourtant, à la campagne, aimer ses bêtes et les manger faisaient partie de la même histoire et cette dissociation est récente. Elle avait besoin d'explorer cette contradiction, de réfléchir au statut de la vache, cet animal génétiquement modifié, fabriqué par l'homme pour se nourrir. On pense ces animaux du point de vue de leur force de travail et le destin commun de la vache et de l'homme passe par le travail ...

Du monde des éleveurs il lui restait des souvenirs car elle a vécu enfant deux ans à la campagne, passant beaucoup de temps auprès des vaches dans une ferme voisine. Et si elle est retournée un week-end dans une ferme du pays de Caux, c'est moins pour revivifier des sensations que pour éclairer le rapport des éleveurs aux animaux. Comment gèrent-ils leur relation avec ces bêtes qu'ils élèvent pour l'abattoir ? Comment concilient-ils l'amour qu'ils portent à un être vivant et le fait de manger sa chair ? Et la parenthèse de la ferme dans son récit, s'insérant dans la très longue chaîne de la viande, était importante pour elle.

 

Comme Pim, elle s'enivre de la langue et en "racle le gras".

L'écriture est un travail manuel, artisanal, dont le caractère obsessionnel la fascine et la galvanise. C'est vraiment une mini aventure : elle part à la recherche d'un nouveau monde. Au début le livre était beaucoup plus long tant elle le bourrait de mots scientifiques, car il y a une grande excitation à régénérer sa propre langue avec ces "pépites" techniques qui sont comme des "petites bombes poétiques".

Mais on finit par s'enfermer dans son délire et le texte devient illisible. Alors, oui, il faut racler, calmer le jeu et trouver l'équilibre entre une langue portant le récit et la syntaxe particulière du monde de la boucherie. Veiller aussi à ne pas trop se répéter car elle a souvent tendance à se montrer redondante.

 

Elle a eu des retours de bouchers ayant lu son livre. Traquant l'erreur dans la première partie plus technique ils n'ont pas réussi à la prendre en défaut. Mais ce qui l'a le plus étonnée, c'est que l'un d'entre eux lui ait avoué s'être reconnu dans Pim, plus finalement dans ce glissement dans le voyage intérieur du héros, dans cet enfermement dans son imagination, que dans cette première partie plus réaliste...

Elle aurait ainsi réussi à nommer cette folie secrète et il est réconfortant pour elle de penser que la littérature - quand on s'intéresse de manière obsessionnelle à son objet – peut saisir quelque chose d'un monde étranger, révéler quelque chose de profond sans passer par l'expérience.

 

Oui, comme on le lui a fait remarquer, son écriture a évolué depuis ses premiers livres.

Au début cette écriture était amorcée par une conviction intellectuelle, un désir de discours, alors que maintenant les livres sont pour elle des "lieux de vision" de la réalité, et il est vrai que ses thèmes sont moins égocentriques, qu'elle s'est décontaminée du féminisme, qu'elle s'est décentrée. Elle a pu ainsi mener dans ce livre une "petite expérience d'altérité" mais elle ne renie pas pour autant les premiers. Il y a néanmoins quelque chose qui les unit tous, c'est cet intérêt pour le corps qu'elle explore par différents biais jusque dans son dernier roman (paru après Comme une bête) : Lit national. Un ouvrage à deux, puisqu'il s'agit d'une oeuvre commune avec un photographe, et même à trois si l'on compte la part importante jouée par l'éditrice du Bec en l'air.

 

Frédéric Lecloux, le photographe, présent à cette soirée ou étaient exposées ses photos, termina la rencontre en expliquant avec l'auteure la genèse de ce roman collectif. Mais j'attendrai d'avoir lu ce livre pour en parler ...

Publié dans Interview - rencontre

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