Rencontre avec Marie Desmeures, éditrice chez Actes Sud, au café littéraire de Sainte-Cécile-les-Vignes (11/04/14)

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Invitée au café littéraire de Sainte-Cécile-les-Vignes où elle fut interrogée par Benoît Vincent (de la revue Hors-sol), Marie Desmeures parla très concrètement et avec beaucoup de passion de ses activités d'éditrice chez Actes Sud, une maison dans laquelle elle fut embauchée à l'issue de son stage de DESS édition, devenant notamment assistante d'édition auprès de Bertrand Py qui dirigeait alors la collection de poche Babel dont elle est désormais responsable.

Parlant l'anglais et le grec, elle dirige également la collection de Littérature grecque contemporaine et collabore aux séries "Lettres africaines" et "Horizons persans". Elle est depuis 5 ans éditrice de littérature française et publie notamment Dominique Conil, Sylvain Coher, Jean Bofane, Pia Petersen, Wilfried N'Sondé, Hélène Gaudy, Kaouther Adimi - éditée en priorité par Barzakh à Alger -, ou Mathilde Janin...

 

Les éditions Actes Sud, bien qu'installées à Arles, ont rejoint les plus grands éditeurs parisiens en terme de notoriété mais s'en distinguent toujours par une spécificité affirmée héritée en grande partie des choix de leur fondateur Hubert Nyssen.

Une spécificité tenant d'abord, en littérature, à la prédominance du domaine étranger sur le domaine français (2/3 de la publication). La maison s'est en effet bâtie sur des choix audacieux, publiant des livres écrits dans des langues minoritaires peu traduites à l'époque et obtenant dès 1986 le prix Femina étranger pour Bethsabée  avec Torgny Lindgren.

Elle mit plus longtemps à s'imposer dans le domaine de la littérature française, y publiant peu de livres et son attache provinciale ne l'y aidant pas non plus. Mais après avoir d'abord recueilli des prix de lecteurs, elle accéda à un premier Goncourt avec Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé en 2004, suivi du Femina pour Lignes de faille de Nancy Huston en 2006, avant que Le sermon sur la chute de Rome  de Jérôme Ferrari ne lui apporte un second Goncourt en 2012.

Par ailleurs, un auteur qui entre chez Actes Sud est immédiatement "adopté par la maison" et toute l'équipe éditoriale, notamment, l'accompagne et le soutient.

 

La collection de poche Babel

 

Les livres Babel se vendent mieux du fait de leur faible prix et sont également appréciés des libraires car ils prennent peu de place. Cette collection de poche d'Actes Sud permet à un livre de tenir plus longtemps en librairie que sa  première publication  qui y reste rarement plus de trois mois (délai au bout duquel les invendus peuvent être retournés à l'éditeur). Elle obéit bien sûr à des impératifs commerciaux mais est aussi une "collection maison" prolongeant la relation avec l'auteur, même s'il n'y a plus de texte à travailler (outre la 4ème de couverture qui est rédigée par l'éditeur).

Cette collection vise en effet à rassembler non seulement des textes, mais des auteurs auxquels on tient. On publie ainsi les livres précédents des auteurs nouvellement entrés chez Actes Sud : c'est un signal donné à l'auteur lui montrant qu'on l'accueille pleinement (ce qui s'est passé par exemple pour Hélène Gaudy arrivée chez Actes Sud avec Plein hiver).

 

Le Domaine étranger

 

Les livres ayant été publiés à l'étranger, la sélection a déjà été faite et le travail sur ces derniers est d'emblée plus pointu.

Il existe pour chaque langue des directeurs de collection capables de lire la langue d'origine. Ils ne traduisent pas eux-même le livre mais choisissent le traducteur qui accompagnera l'auteur. Et ils interviennent ensuite dans les relectures. La dernière relecture porte essentiellement sur le texte français et est faite par un lecteur ne connaissant pas forcément la langue d'origine. Cela permet surtout de vérifier la cohérence interne du texte.

Les traducteurs chevronnés n'hésitent pas à interroger l'auteur en cas de difficulté de compréhension et, s'il y a problème, cela peut venir certes d'une maladresse du traducteur mais aussi d'une erreur dans le texte d'origine (Hélène Gaudy a par exemple ainsi découvert et corrigé une erreur lui incombant dans le texte d'un de ses livres à l'occasion de sa traduction en anglais).

 

Le Domaine français

 

Actes Sud ne fonctionnant pas en termes de collections, il n'y a pas de ligne éditoriale claire se dessinant, seulement une répartition des livres, en fonction des affinités, des opportunités ou des rencontres, au sein d'une équipe de six éditrices et d'un directeur éditorial. Un fonctionnement très collégial mais hiérarchisé. C'est ainsi toujours Bertrand Py qui valide - ou non - la décision d'une éditrice de publier un auteur, et il travaille en binôme sur ses auteurs. 

 

la sélection des manuscrits

 

Le service des manuscrits n'est assurément pas la voie royale : sur 500 à 600 manuscrits reçus par mois, Actes Sud n'en publiera au mieux que 4 ou 5 par an ! Les éditrices n'y interviennent que dans l'ultime phase de sélection, les premières étant assurées par des lecteurs de la maison aidés d'un roulement de stagiaires et de lecteurs extérieurs. Chaque matin, un premier tri drastique est effectué par 2 personnes qui très rapidement écartent ce qui n'a rien à faire chez Actes Sud, éliminant d'emblée un bon tiers des manuscrits. Ceux qui restent seront pour beaucoup abandonnés au bout de 10 pages (il n'en faut pas plus pour voir que "l'écriture accroche"), ou un peu plus loin, dès qu'ils tournent en rond, quand ils ne "tiennent pas la longueur". Tout se règle dans la matinée et les quelques rares manuscrits lus jusqu'au bout sont dispatchés chez les éditeurs qui se les répartiront "au feeling" avant d'en commencer la lecture...

Les 4/5 des manuscrits retenus ne passent pas par ce service et sont envoyés directement au directeur éditorial ou aux éditrices (ce fut le cas pour Riviera, le premier roman de Mathilde Janin, un roman dont le prologue de 3 pages suffit à Marie Desmeures pour déceler une voix, une écriture, une énergie, lui donnant envie d'aller plus loin). Les écrivains ayant déjà publié ailleurs ne passent pas bien sûr par le service des manuscrits et  les contacts sont pris directement avec les éditeurs, résultant souvent de recommandations, ou de rencontres (comme ce fut le cas pour Sylvain Coher), ce qui n'empêche pas leur nouveau manuscrit de passer au crible de la lecture de l'éditeur...

Quand l'éditeur aime un livre, il contacte l'auteur, le rencontre et s'ils s'entendent et que le directeur éditorial donne son aval, l'auteur entrera dans la maison Actes Sud.

 

le travail de relecture et de réécriture

 

La relecture commune (et la réécriture par l'auteur) est au coeur du travail d'éditeur.  Cela nécessite une relation de confiance entre l'auteur et l'éditeur, tous deux cherchant à "s'approcher du livre idéal qui découle du texte". L'éditeur offre son regard extérieur critique, honnête, pose des questions fait des remarques, voire des suggestions, contraignant surtout l'auteur à s'interroger, à justifier son texte ou, souvent, à trouver une troisième voie parmi les différentes possibles. Mais c'est toujours l'auteur qui a le dernier mot.

 

le soutien après la sortie du livre

 

Une fois le livre publié, l'attachée de presse, parisienne, est très présente auprès de l'auteur pendant la période de promotion. Les auteurs sont fragiles et l'éditeur retrouve un rôle très important entre deux livres pour soutenir et encourager son auteur, le stimuler. Il doit veiller à lui faire régulièrement signe.

 

Le métier d'éditrice est ainsi pour Marie Desmeures avant tout un métier "d'accompagnatrice" où l'humain, le relationnel, ne peut être dissocié de l'aspect purement littéraire. Un beau métier !

Publié dans Interview - rencontre

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Commenter cet article

Amar ouali 16/02/2017 00:56

Article très exhaustif qui malheureusement est susceptible de décourager plus d un auteur.

Emmanuelle Caminade 18/02/2017 16:00

Certes, mais autant ne pas se faire d'illusions !