Rencontre avec Thomas B. Reverdy ( Bollène, 17/06/11)

Publié le par Emmanuelle Caminade

  thomas b reverdy

Dernier café littéraire de la saison – le premier pour moi – au restaurant La belle écluse de Bollène. Une bonne vingtaine de personnes s'étaient déplacées pour rencontrer Thomas B. Reverdy venu parler de son dernier livre  L'envers du monde. Une rencontre habilement menée par Françoise Tresvaux dont les questions pertinentes ont donné à l'auteur l'occasion d'approfondissements passionnants, tout en laissant largement place aux interventions du public.

 

 

Genèse d'un roman différent des précédents


 

Rupture et continuité


L'envers du monde, ce roman sur le 11 septembre, se démarque nettement des trois premiers, plus autobiographiques et intimistes, qui avaient essentiellement pour sujet le deuil de la mère et le passage à l'âge adulte.

Mais il s'insère néanmoins dans une vraie continuité. Outre que le deuxième livre de l'auteur se déroulait déjà en partie à New York, c'est également un roman sur le deuil. L'attentat du 11 septembre ayant en effet été "trop vu", tant comme événement que comme film (puisque le monde et même les Etats-Unis y assistèrent en direct à la télévision, et le revirent en boucle ...), on ne pouvait l'aborder autrement que par son résultat : la perte, l'absence.

 

Un roman initié par un voyage scolaire


Familier de New York, Thomas B. Reverdy a continué à s'y rendre régulièrement pendant les six années qui suivirent l'attentat mais , curieusement, il n'était jamais allé voir le site pourtant "inmanquable" de Ground zero. Par pudeur sans doute, comme quand on évite de s'arrêter sur l'autoroute pour regarder un accident, peut- être aussi par une sorte d'esquive inconsciente ...

Et ce n'est que lors d'un voyage scolaire qu'il dut, dans la position un peu solemnelle du professeur, faire visiter le site à des jeunes élèves de première qui avaient vu les images de l'attentat à la télévision mais ignoraient tout du New York des tours jumelles. Ce n'étaient plus les décombres du World trade center dont il ne restait plus rien, ni encore le chantier de la future Freedom tower dont la construction venait d'être décidée. A sa grande surprise, il en fut terriblement ému : c'était un trou noir, comme "une figuration de la mort" et le trou était si profond qu'on avait l'impression que les tours s'y étaient enfoncées, mystérieusement "retournées comme un gant".

Il lui devint alors très vite évident qu'en tant qu'écrivain témoignant d'un événement ayant marqué le monde moderne, il ne pouvait parler que de ce qui restait, c'est à dire rien; écrire sur l'émotion de la perte et de l'absence, faire un discours sur ce qui n'existait plus. "Une sorte d'éloge funèbre" renvoyant au "geste fondateur de la littérature".


 

Un "roman américain" écrit par un Français


 

Ce livre emprunte une forme américaine, celle du roman noir dans laquelle on a tous été baignés au travers des films et des séries télévisées. Des codes "très artificiels, très normés", une "coquille vide" commode dans laquelle il s'avérait facile de se glisser.

De plus, dès le départ Thomas B. Reverdy savait qu'il voulait un roman "le plus choral possible", "un puzzle complexe", et la forme policière était la plus appropriée pour faire se croiser et se rencontrer de nombreux personnages à la faveur de l'enquête menée par l'inspecteur.

La seule difficulté était de parler d'un événement américain en tant qu'auteur français. Cela soulevait un problème éthique : on ne pouvait pas s'approprier avec opportunisme une douleur qui n'était pas sienne pour en faire une fiction. Cela entraînait une responsabilité...

Un "roman américain" que F. Tresvaux a aussi ressenti comme très français , lui rappelant les livres de Simenon par l'importance donnée à l'atmosphère (cette chaleur étouffante qui plombe le roman) et par le souci du détail (comme la consommation réitérée de "Six points"). Mais l'auteur n'a pratiquement pas lu Simenon et ces notations semblent tout simplement refléter la réalité de New York – une intervenante en témoigna , rappelant combien cette ville est caniculaire en juillet et comme lui semblait exacte cette sensation décrite de passer sans cesse d'un four au froid glacial de la climatisation ...


 

La faille du système


 

Thomas B. Reverdy avait le désir de s'inscrire en faux contre la thèse du choc des civilisations qui avait été ressortie et plaquée sur le 11 septembre, faute d'être en mesure d'articuler un autre discours tant cet événement dépassait l'imagination .
Et c'est essentiellement à ce désir qu'il faut relier cette phrase dont un intervenant demanda à l'auteur la signification exacte : "On aurait dit que la tour s'était suicidée".

Car, outre le parallèle établi avec la chute d'un homme se suicidant qui donne le temps de voir venir l'issue fatale et le clin d'oeil au livre de De Lillo sur le 11 septembre, L'homme qui tombe, c'est une référence au philosophe Jean Baudrillard.

C'est ainsi le système lui-même qui "se suicide de l'intérieur", une sorte de "résistance anthropologique à l'Empire du bien qui donne sans rien réclamer en retour", à cette "superpuissance" qui croit pouvoir "remplacer Dieu".

On retrouve aussi cette idée dans le mystérieux cycliste anonyme, membre d'un gang, qui se fond dans la masse, insaisissable, et symbolise le mal, l'aspect criminel de la ville. "Le monde du crime est inclus dans le monde normal ", c'est "son envers". La faille est déjà là, dans le système.

Et cette signification donnée par l'auteur au cycliste rejoint bien en partie mon interprétation car j'avais personnellement vu dans ce personnage secondaire - mais pour moi capital - une métaphore de la vie, comme un jeu risqué indissociable du mal et de la mort...

 

 

Trois héros principaux ayant "vu" différemment

le 11 septembre


 

Deux Américains, un Français qui était à Paris au moment des faits , et un événement au statut particulier : une image qui a du mal à se distinguer de la réalité qu'elle désignait...

 

Pete, Candice et Simon


Pete , le seul a avoir été sur le terrain au sein des équipes de secours, n'a pourtant pas vraiment vu, réalisé l'événement,  tellement celui-ci dépassait l'entendement. Il a la sensation de ne pas avoir été à la hauteur et tente de se racheter en se fourvoyant dans la vengeance.

C'est un homme aux réactions un peu carricaturales mais très humaines malgré tout et il faut tenter, non de condamner son ressenti, mais de le comprendre. Il représente l'état d'esprit d'une partie des Américains, mais pas de tous.

Candice et Simon n'ont vu que des images à la télévision.

Candice, directement concernée puisqu'elle a perdu son compagnon dans l'attentat, semble visiblement le personnage préféré de l'auteur qui avoue en avoir été un peu amoureux, avoir eu envie de lui donner une "deuxième chance" : celle d'être sauvée par l'amour - ce qui a fait évoluer le personnage de Simon.

Simon, l'écrivain français, est un "personnage éthique" destiné à montrer que ce roman n'est qu'une vision de l'extérieur, que l'auteur ne cherche pas à s'approprier un événement américain. Préocuppé aussi par la perte et l'absence, mais par ses fantômes personnels qui n'ont à priori rien à voir avec l'attentat, il est venu à New York pour écrire sur le 11 septembre et évite - comme le fit longtemps l'auteur - de regarder le site de Ground Zero . Personnage très théorique au départ, il a beaucoup évolué, a pris peu à peu de la chair. Il n'est pas seulement présent à titre éthique, il est aussi là "pour sauver Candice" ...

Thomas B. Reverdy ne voulait pas faire un roman désespérant !

 

De la logique de la construction


J'interrogeais l'auteur sur cette division surprenante de son livre en trois parties intitulées chacune du nom d'un de ses héros, alors que tous les protagonistes interviennent alternativement tout au long du roman; un roman qui, de plus, semble manifestement plutôt reposer sur une construction fragmentée en de nombreux et courts chapitres.

Ces trois parties qui, à mon sens, ne répondaient à aucune nécessité structurelle ne symbolisaient-elles pas plutôt les trois étapes d'un même parcours : Pete, la perte de repères et d'identité suite au choc de la mort, Candice, la reconstruction par l'amour et Simon, la reconstruction par l'écriture ?

L'auteur fut séduit par cette lecture différente de ses intentions et j'eus plaisir à voir comment des éléments présents dans le texte, mais de manière diffuse, peuvent ainsi émerger de l'écart entre les intentions d'un auteur et leur déchiffrement par le lecteur...

Cette construction en trois parties s'inscrit bien dans une logique "structurelle" , celle d'englober le monologue de chacun des héros donnant sa vision personnelle du 11 septembre. Et si le passage brutal au "je" au coeur de la première partie m'avait frappée (p.43), au point que j'y avais plus vu une prise de parole de l'auteur (et d'ailleurs certains mots de Pete rejoignent ceux de l'auteur découvrant Ground Zero !), j'avais négligé le monologue de Candice ("J'étais là ..." p.159) et n'avais même pas décelé celui de Simon, formulé à la troisième personne indéfinie ( "On ... "p.254 ).

 


 

Petite leçon d'écriture


 

Grâce à Françoise Tresvaux qui avait longuement "épluché" ce roman, noté l'importance de la ponctuation, et notamment l'abondance des virgules dans ces phrases longues, Thomas B. Reverdy se livra à une petite leçon d'écriture pour notre plus grand plaisir.

L'auteur n'aime pas les points et affectionne les phrases longues et les virgules qui sont bien plus qu'une respiration; elles donnent des possibilités de jeu sur le sens à la faveur d'un simple déplacement et permettent des incises, des changements de rythme au sein de la phrase longue .

Une phrase longue qu'on peut rallonger encore en employant des participes présents - ce dont il ne se prive pas - car ces derniers ont deux effets. Ils coupent l'action en étirant le temps dans une vision unique et permettent aussi le mélange des temporalités , l'intégration de souvenirs.

Et cet "écoulement assez doux" dans lequel l'auteur voulait faire entrer le lecteur, intégrant néanmoins des ralentissements et des accélérations, des changements de direction, correspond bien à l'impression que m'a donné son style qui m'a emportée à l'allure de ce mystérieux cycliste semblant sillonner ce roman en se faufilant dans les rues de New York comme entre les chapitres ...

 

 

 

Une bien belle rencontre pour un premier contact avec le café littéraire de Bollène, et qui ne sera pas pour moi la dernière. Le programme de l'automne prochain s'avère déjà très alléchant ...

Publié dans Interview - rencontre

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roland 19/06/2011 22:42



A propos de ce passage de l'article :


"Une phrase longue qu'on peut rallonger encore en employant des participes
présents - ce dont il ne se prive pas - car ces derniers ont deux effets. Ils coupent l'action en étirant le temps dans une vision unique et permettent aussi le mélange des temporalités". Il me
rappelle le souvenir que j'ai conservé de mes lectures de Claude Simon et notamment de La route de
Flandres où l'écrivain mêle avec maestria les différentes temporalités de son récit grâce entre autres procédés à
l'emploi du participe présent. Dira-t-on de F. B.Reverdy qu'il se rattache pour autant au Nouveau Roman?


Claude Simon, La Route des Flandres, Klincksieck, coll. « Littératures contemporaines », 1997.



Emmanuelle Caminade 20/06/2011 10:33



Merci de ton commentaire, Roland, et il va vraiment falloir que je lise Claude Simon !