"Requiem des innocents", de Louis Calaferte

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

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Publié en 1952 grâce à Joseph Kessel, son "père en littérature", Requiem des innocents, premier livre très remarqué de Louis Calaferte, est le dur récit autobiographique d'une douloureuse enfance violente et démunie. Un récit qui nous entraîne «au bout du monde» dans un «lotissement d'Apocalypse» en marge de l'agglomération lyonnaise, dans un «ghetto» sordide où règnent la crasse et l'ignorance, l'alcoolisme et la débauche, et dont les habitants ne semblent mus que par les instincts les plus primitifs, par des pulsions sexuelles et meurtrières. L'auteur y raconte une vie de misère et de «délabrement moral» qui n'épargne pas les enfants, ces «petites bêtes malfaisantes» car «rien au monde n'est plus féroce, vicieux, criminel qu'un enfant». Un enfer dont émergent néanmoins parfois «des instants de paix fugitifs volés à la vie», et quelques «matins de frêle bonheur».

Avec colère et fierté mais aussi avec dégoût de soi et désespoir, passant de la rage provocatrice et de la haine à la douceur et à l'apitoiement, à la compassion, Louis Calaferte, très impliqué dans ce récit où il se livre à d'abondants commentaires, dépeint ainsi «une succession de scènes, de faits, tous réels». Mais  ce livre dépassant le simple témoignage et même la dénonciation des injustices d'une société qui a fait de ses enfants des monstres, s'avère aussi à mon sens un roman - quoiqu'en dise la quatrième de couverture. Malgré  l'âpre réalisme de certaines descriptions, et bien que l'auteur  affirme parfois «je ne recompose pas. J'ai la mémoire fidèle», il y a place en effet pour l'imagination et pour une exagération confinant parfois au fantastique qui viennent transcender la véracité glauque de ces lieux et de la bestialité des événements qui s'y déroulent. Tout est ainsi magnifié, emporté par un rythme fait d'alternances et de répétitions, sublimé par la beauté et la puissance poétique d'une langue qui contribue grandement à faire sourdre l'émotion - seul gage à l'époque pour Louis Calaferte de la valeur de son récit (1). Une écriture souvent expressionniste, sombre et flamboyante, dont la brutalité imprécatrice et blasphématoire - ne masquant qu'en partie un intense besoin d'amour et de spiritualité – rappelle parfois  Léon Bloy.

1) «Je n'ignore point que ces pages n'ont de valeur qu'en vertu de l'émotion qui, si toutefois j'y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j'ai dépeints 

 

Ce récit d'un jeune auteur d'une vingtaine d'année qui se remémore son enfance volée et ses compagnons de misère n'est pas chronologique et l'alternance des temporalités y fait sens. Introduit au présent, il repart immédiatement en arrière au passé simple, semblant fluctuer de manière chaotique au gré des souvenirs qui affluent. Puis le présent  s'impose dans des passages de plus en plus longs à mesure que certains souvenirs particulièrement marquants et toujours vivaces remontent à la surface. Et cette évolution se double de celle de la tonalité et du style.

Si l'écriture interpelle dès le début par sa virulence provocatrice et son humour désabusé et sarcastique dans son évocation des cruautés enfantines et des bassesses d'une humanité déchue, elle réussit en effet à accroître encore son intensité, devenant de plus en plus lyrique pour s'élever jusqu'à une sorte d'apogée. Brutale et saccadée, hachée dans de courtes phrases incisives ou s'emballant dans des accumulations, jouant sur la répétition et le ressassement, elle recourt à un vocabulaire familier et argotique contrastant avec une narration souvent riche en imparfaits du subjonctif. Une fois passé le déchaînement de l'auteur/narrateur dans deux longs passages où il invective ses parents et surtout sa «garce» de mère, l'écriture devient plus poétique et compassionnelle, notamment dans l'évocation de «cette grande tristesse de la nuit des villes, de cette magique et haute poésie de la nuit des villes». Le livre résonne alors moins comme un cri de colère que comme un chant, une «complainte des mal-nés», saisissant toute la beauté «de ces hommes déchus, anges terribles, crasseux, sales, malades, ivrognes, fainéant, répugnants, indifférents , étrangers». Et le passage le plus violent concernant le viol d'une fillette sur un tas de charbon et le meurtre gratuit d'un pauvre chien, deux innocents sacrifiés, ressemble aussi paradoxalement à un appel, à une prière implorant des Cieux muets, tandis que le récit s'achève sur la douceur d'un amour libérateur.

Aussi peut-on regretter que ces souvenirs encore si proches n'ait pas été suffisamment "digérés" par ce jeune écrivain dont le livre s'apparente aussi à un règlement de compte envers «ce couple épique» que furent ses parents, apportant à mon sens une fausse note dans ce requiem en souvenir des morts qui appelle au repos de l'âme de ses compagnons innocents, victimes tant des adultes que de la perversité et de la cruauté des autres enfants grandis à leur image. C'est peut-être d'ailleurs en partie pour cette raison que l'auteur reniera (2) plus tard ce premier roman.

 2) Un livre qu'il reniera 25 ans plus tard avec le suivant, Partage des vivants (1953) :"S'il y a deux livres de moi que j'abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir" (Le spectateur immobile, Carnets IV 1978-1979) 

 

Au-delà des blasphèmes émaillant de nombreuses pages, il faut voir dans ce Requiem des innocents construit comme un chemin de croix en quatorze chapitres, une prière intercédant plus largement pour la libération, pour le salut  des hommes, vauriens et crapules mais aussi innocents. Certes, dès les premières lignes, Louis Calaferte semble se ranger à l'avis du Juif allemand Ledernacht soutenant «que Christ n'avait pas été crucifié, mais bel et bien écrabouillé, à coups de talons et qu'ainsi toute résurrection était fort improbable», mais dégoût et amour de l'homme se mêlent sans cesse au long de son récit, et son professeur Lobe lui enseigna qu'«être un homme» peut rendre à la fois «honteux et fou d'orgueil». Un récit constamment sous-tendu par une forte aspiration à la rédemption qui semble finalement s'avérer possible pour l'auteur, ce que l'on peut mesurer au travers de sa propre évolution se manifestant notamment dans sa «dernière phrase» qu'il a voulue «une phrase d'amour».

 

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Requiem des innocents, Louis Calaferte,  Editions Juliard, 1952/1994, collection Folio Gallimard, 2001, 217 p.

 

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Biographie et bibliographie de l'auteur :  

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Calaferte

 

 

EXTRAITS :

I

p.16

(...) On se bat beaucoup chez les pauvres. Il faut bien passer sur quelqu'un sa fureur, sa rage d'être au monde et d'y rester. Donner des coups n'engageait à rien. En recevoir engageait à les rendre et ainsi de suite. Totor Albadi, affaibli par sa déficience physique et ses tares consanguines, ne pouvait rendre les coups reçus qu'à un chat maigre qu'il avait adopté à cet effet. Sous nos assauts, Victor Albadi pleurait, hurlait, trépignait, saignait, tout ensemble. Les jours de pluie où nous n'avions rien de mieux à faire, nous le rabattions dans un coin désert, le terrain vague de préférence, et nous libérions sur ce déshérité notre inventive cruauté qui ne manquait pas de raffinements. Quand je songe aujourd'hui à quelles souffrances nous soumettions Albadi et d'autres, j'en suis épouvanté. Je pense que rien au monde n'est plus féroce, vicieux, criminel qu'un enfant.

(...)

V

p. 89/91

(...)

Alors moi, aujourd'hui, je vous crie salauds à vous deux! Toi ma mère, garce, je ne sais où tu es passée. Je n'ai pu retrouver ta trace. J'aurais bien aimé pourtant. Tu es peut-être morte sous le couteau de Ben Rhamed, le bicot des barrières dont les extravagances sexuelles t'affolaient. Si tu vis quelque part, sache que tu peux m'offrir une joie. La première. Celle de ta mort. Te voir mourir me paierait un peu de ma douloureuse enfance. Si tu savais ce que c'est qu'une mère. Rien de commun avec toi, femelle éprise, qui livra ses entrailles au plaisir et m'enfanta par erreur. Une femme n'est pas mère à cause d'un foetus qu'elle nourrit et qu'elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l'hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n'es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce.

Ridicule embryon, toi, Calaferte, je sais où te trouver. Tu es cette frêle silhouette qui frôle les murs de la ville certains soirs, et tend la main au passant. Tes yeux sont rougis par l'alcool. Te souviens-tu seulement que Lucien et moi vivons ? Te rappelles-tu cette prison qu'était notre ghetto ? Cela a dû s'estomper dans ta tête. Toi, tu vis où le destin te place. Un jour dans cette rue à mendier ton pain. Demain ailleurs à t'ennivrer. Rien n'était peut-être de ta faute. Je te ressemble. Nous subissons la vie sans trop songer à nous révolter. La révolte nous dépasse toujours. Nous manquons de souffle. Un matin, je m'accrocherai à ton nom dans le journal. On t'aura ramassé dans une rue. J'irai à l'Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J'ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n'y aura pas de repos.

(...)

XI

p.176

 

(...) Dans les recoins des magasins : tassés, bourrés tels des animaux, les uns contre les autres dans le froid des nuits de l'hiver. Nous allons, lui et moi. Lourds, lui et moi, de cette grande tristesse de la nuit des villes, de cette magique et haute poésie de la nuit des villes. Les clochards étaient là, toujours les mêmes, nuit après nuit, que nous reconnaissions au passage. Là, dans les bras les uns des autres, étouffant à pleine étreinte la peine de leurs destins déroutés. Nous les regardions. Nous nous arrêtions pour les regarder. Nuit après nuit. Et c'était beau. C'était fantastiquement beau. Ces tas humains, ces boules de chair humaine, ces corps pelotonnés sur eux-mêmes tout au long des nuits glaciales de l'hiver. Sait-on la beauté qu'il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. A moins que la confiance n'eût quitté leur âme et que cet abandon ne fût qu'une lassitude de bête trompée. Je ne sais. On ne peut savoir ces choses. On ne peut apprendre nulle part ces choses-là. Qui pourrait se lever et dire de quoi est fait cet abandon total de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants – des enfants couchés sous les porches, dans les nuits mordantes de l'hiver? Qui saurait parler de cela sans se tromper jamais?

(...)

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Publié dans Récit - carnet...

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Edouard 17/07/2013 10:38


Très beau récit de Calaferte, peut être trop stylisé, une force poétique qui fait douter de la sincérité ou de l'élan de son geste, on y lit peut être d'abord l'intention formelle avant d'y
déceler le témoignage, très recommandable cela dit, http://edouardetmariechantal.unblog.fr/2012/09/04/requiem-des-innocents-louis-calaferte-eee/


Edouard.