Lundi 6 décembre 2010 1 06 /12 /Déc /2010 13:48

  Requins d'eau douce

Requins d'eau douce est le deuxième roman d'Heinrich Steinfest à être traduit en français (1) . Et cet auteur culte surnommé le «Thomas Bernhard du Polar» outre-Rhin mérite vraiment d'accéder à la même notoriété en France . Car cet auteur d'origine autrichienne à l'imagination débridée et à l'humour décapant nous offre un fabuleux roman policier philosophique et satirique d'une originalité réjouissante. Un livre plein de fantaisie, non seulement profond, drôle et érudit, mais encore remarquablement construit et magnifiquement écrit.

 

Enigme au coeur de Vienne : un inconnu est retrouvé noyé dans une piscine au dernier étage d'une tour. Il lui manque une jambe, visiblement arrachée, et son corps est couvert de morsures n'ayant pu être occasionnées que par une mâchoire de requin ! Le seul indice recueilli, une minuscule prothèse auditive découverte au fond du bassin , semble bien mince ...

 

Richard Lukastik, l' inspecteur de police chargé de l'enquête, n'admet pas le mystère. Mais ce policier atypique et farouchement indépendant qui vit étrangement chez ses parents en compagnie de sa soeur et s'adonne à des rituels absurdes semble à lui seul une énigme. Musicologue amateur d'art et philosophe, il voue un véritable culte à la musique sérielle «cristalline» et à Ludwig Wittgenstein dont le Tractatus logico-philosophicus ne quitte jamais sa poche , comme un «vade-mecum» dont la clarté lui permet d'appréhender de pair l'existence et la criminalistique.

 

Pour Lukastik, il y a «une explication à tout» et notre appréhension réaliste du monde n'est qu'une représentation qui n'a rien à envier à la fiction, et notamment à celle des séries policières dont nous abreuve la télévision. Si notre champ de vision comporte toujours un angle mort, ce qui ne peut se voir ni se dire existe néanmoins. Et l'énigme de la vie et de la mort, ce «marécage», ce «bouillon» primordial, ce «lac» originel aux eaux troubles dont on n'est extrait que pour y retourner, a sa propre logique. Comme un lacet ou une corde que l'on tire , il faudra attendre le dénouement pour en connaître l'utilité...

 

1) Heinrich Steinfest a été trois fois lauréat du grand prix du roman policier allemand. Sale cabot (2006) était jusqu'alors son seul livre traduit en français , également par Corinna Gepner, mais pour les éditions Phoebus 


 

De Vienne à Vienne en passant par Zwettl


 

Ce livre est construit comme un aller et retour symbolique qu'il soit vertical, à l'image d'un gratte-ciel aux fondations profondes, ou circulaire. C'est un récit en boucle , comme la vie qui vous ramène toujours au «point zéro» quand il faut tirer sa révérence ...

Le roman se divise en trois partie dont la première se déroule à Vienne où l'auteur a vécu jusqu'aux années 1990 . Et Requins d'eau douce s'affirme aussi comme un policier viennois .

Les références au riche passé de la ville, tant sur le plan de la musique, de la littérature et des arts que de la philosophie et de la psychanalyse y sont nombreuses et son évolution vers la modernité – illustrée par la découverte d'un cadavre dans un de ses quartiers récents - n'empêche pas d'y préserver les valeurs culturelles. L'officier de la police scientifique et le médecin légiste fréquentent ainsi assidûment l'opéra et les services de la police criminelle et de la Osterreichische Galerie se partagent les mêmes locaux, le bureau de Lukastik trônant même sous un gigantesque retable d'un maître du baroque tardif autrichien.

La deuxième partie, intitulée Zwettl, du nom d'une ville de la Basse-Autriche célèbre pour son église collégiale et sa collection de manuscrits, nous conduit, pour les besoins de l'enquête, à deux cent kilomètres de Vienne dans un complexe architectural et commercial hypermoderne perdu dans la nuit au sein du district forestier du Waldviertel. Un lieu étrange, à la frontière de l'onirique et de l'inconscient  qui m'a évoqué par son atmosphère la gare forestière du peintre belge Paul Delvaux .

C'est de loin la partie la plus longue bien que la marche vers la vérité s'y accélère. Une marche s'apparentant à un parcours initiatique , celui d'un inspecteur emporté par la puissance de son véhicule, une Ford Mustang dorée qui semble «s'enfoncer profondément dans les terres, voire dans le cosmos, lequel est constitué surtout de vide (...) un vide qui se [ manifeste] par des réverbères éloignés les uns des autres, et, dans les intervalles, par une obscurité considérable»...

Quant à la dernière partie, elle nous mène «de nouveau à Vienne» et s'avère particulièrement signifiante. L'affaire – ou plutôt les affaires, policière et personnelle, – est élucidée et la «boucle enfin bouclée». L' assassin comme l'inspecteur semblent y trouver leur épanouissement , l'un en assumant, malgré tout, un choix et l'autre en renaissant à la vie, ou plutôt à la mort...

 

 

Un vertigineux hommage à Wittgenstein


 

Ce récit est remarquable par sa construction symbolique et sa portée philosophique, et la référence constante au philosophe Ludwig Wittgenstein dépasse  largement celle faite aux enseignements du Tractatus logico-philosophicus qui guident l'inspecteur Lukastik.

Car l'auteur lui-même, tout comme son héros principal , est un fervent admirateur du philosophe d'origine autrichienne. Et il intègre à son roman de si nombreux éléments ayant trait à sa vie, à son caractère et à ses goûts, pour lui rendre hommage que ce dernier prend une tournure vertigineuse.

Que ce soit son style recourant volontiers aux aphorismes, son amour pour les polars, son admiration pour sa soeur Gretl – dont Gustav Klimt fit le portrait -, son soutien financier au poète Georg Trakl – dont l'amour incestueux pour la soeur du même nom est bien connu -, sa foi chrétienne (2), sa sacralisation de la musique et son impressionnante mémoire musicale, sa passion pour l'art, l'architecture et le mobilier modernes, son attachement à la perfection des détails et à la symétrie... tout est repris dans le cours du roman et notamment dans les personnages, à commencer par celui de l'inspecteur Lukastik.

 

(2) D'une famille catholique d'origine juive, Wittgenstein ne deviendra un Chrétien passionné qu'après la guerre  de 1914 . De nombreuses allusions sont faites  à son rapport à ses origines  juives  ainsi qu'à sa "conversion" - notamment par l'évocation de Paul de Tarse  qui avait approuvé la lapidation de Saint Etienne , sujet de ce fameux retable  ornant le bureau de Lukastik, et fut converti par la lumière aveuglante d'une vision du Christ ...

 


 

Un roman déjanté à l'humour décapant écrit dans un style magnifique.


 

On rit beaucoup dans ce roman, tant de l'étrangeté des personnages hauts en couleur que de leurs dialogues et des commentaires et  réflexions du narrateur.

Le héros, célibataire et solitaire, aime par dessus tout arranger des mariages en formant des couples improbables. Il vit dans sa famille sous le règne d'un père mutique «sacralisé par la soupe», écartelé entre une mère exaspérante «épanouie dans les préjugés» qui méprise les orpailleurs dont «le tamis ne[ retient] que les délits» et une soeur «d'une élégance et d'une culture étudiée» qui conçoit «l'existence comme un train express».

Au travail, ce n'est pas mieux. Seuls le dégoût et le mépris le relient à son subalterne l'inspecteur Jordan, un maniaque amateur de modernité aseptisée qui astique sa cuisine «pour en pénétrer l'âme». Edda Boehm «la dame de la police scientifique», une folle présomptueuse «arrogante et cultivée», passionnée d'opéra , l'irrite au plus haut point, de même que le Docteur Paul, ce médecin légiste insignifiant, replet et voûté, incompétent, qui apparaît aux autres comme «fiable» et «charmeur». Sans compter un spécialiste des requins hydrophobe, un coiffeur susceptible, une fumeuse rivée à une voyante poussette abritant un enfant invisible et même un requin commun possédant «un taux de testostérone supérieur à celui d'un éléphant adulte»...

Les dialogues sont incisifs, mordants, et l'auteur recourt volontiers à des formules percutantes . Il aime manier l'ironie , souligner des situations paradoxales et pousser à fond la logique de l'absurde. «La nature imite ou caricature [ ainsi] la fiction»  infléchissant les lois de l'évolution, « le mensonge devance et influence la vérité » et «le réel s'étiole faute d'être regardé».... Et, s'il se lance dans des digressions fantaisistes, il ne répugne pas non plus à se montrer sérieux .


Heinrich Steinfest s'intéresse visiblement à la langue et ce foisonnement d'images neuves et de comparaisons originales , cet art de jouer des symboles, de les amplifier par de petites touches récurrentes qui se font écho tout au long du livre , ainsi que la beauté précise et étrange des descriptions sur lesquelles il s'attarde sans jamais nous lasser, nous la rendent particulièrement savoureuse.

 

Un livre à tout point de vue jubilatoire qui vous emporte sans faiblir pendant près de quatre cent pages !

 


Heinrich-Steinfest.jpg

Requins d'eau douce, Heinrich Steinfest, Carnets Nord, janvier 2011, traduit de l'allemand par Corinna Gepner, 400 p. ( en librairie le 5 janvier) 


Nervöse Fische, Piper 2004 


Biographie de l'auteur:


http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=auteur&id=1631


Biographie de L.Wittgenstein:


http://fr.wikipedia.org/wiki/Ludwig_Wittgenstein



 

EXTRAITS :


( 5 extraits pour donner un aperçu du livre sans déflorer son énigme)

 

 

p.65

 

 

(...) Or Jordan n'avait pour ainsi dire aucune conscience de ses origines juives, pour lui elles s'apparentaient plutôt à une chaussette égarée. Quand on en égare une, l'autre n'a plus de sens et atterrit sur un tas de chaussettes désunies. Or on ne constitue pas un tas de ce genre dans l'espoir qu'une des chaussettes disparues fasse un jour sa réapparition. Elles ne réapparaissent pas. C'est là le canon de la sagesse populaire.

Peter Jordan n'était pas du tout un de ces individus qui refoulent leurs origines. Un refouleur se serait débarrassé du tas de vieilles chaussettes dépareillées. Pas Jordan. Cela dit, il n'était pas non plus de ceux qui vivent constamment dans la conscience de ce tas ou, mieux encore, des chaussettes égarées. Quand on parlait d'antisémitisme, de cet antisémitisme qui prospérait dans la ville, tel un beau et robuste roncier, Jordan y voyait certes un problème mais pas son problème. Cela ne l'affectait pas personnellement. Absolument pas.

(...)

 

p. 74

 

(...)

- Je vous rembourserai Wozzeck, ajouta Lukastik tandis qu'on se levait.

- Bon Dieu! gémit Boehm. Qu'est-ce que vous vous imaginez? Que c'est une question d'argent? Rien que cette formule, «rembourser Wozzeck»... Vous me volez une soirée à l'opéra, voilà ce que c'est.

- Alors c'est sans remède, conclut Lukastik.

Debout devant le gigantesque retable de Paul Troger, il ressemblait à un prêtre dans son église, en train de tendre l'oreille pour capter la parole de Dieu derrière l'écho produit par les halètements des brebis et des loups.

Jordan et Boehm quittèrent le bureau, isolé par une cloison amovible. Vus de dos, ils avaient quelque chose d'un couple en pleine querelle silencieuse, uni par l'abîme qui béait entre eux. Il y avait un certain nombre de gens qui se servaient de leur antipathie mutuelle pour fabriquer un noeud, un noeud ambigu.

(...)


 

p. 80/81

 

(...)

C'était le père qui faisait la soupe. Pendant soixante-dix ans au moins, il n'avait jamais touché une casserole, et puis du jour au lendemain, sans raison apparente, il s'était mis à apprendre la cuisine, à faire des soupes, à recueillir des recettes et à regarder par-dessus l'épaule de quelques-uns de ses amis, cuisiniers professionnels. Dans le même temps,ce diplomate à la retraite, jusque-là extrêmement bavard, avait presque complètement cessé de parler.Il ne disait plus que le strict nécessaire. Nécessaire qui tournait autour de la préparation de la soupe du soir. A table, ensuite, il ne prononçait plus un mot, sans pour autant paraître désagréable ou aigri – il avait juste l'air concentré. Son silence ressemblait à une couronne en suspension qui entourait le mangeur de soupe de sa gloire. Un petit homme âgé sanctifié par la soupe.

(...)

 


p. 92/93, 6



Dans la chambre d'étude du Dr Paul, les stores étaient relevés. De la fenêtre, on avait vue sur un parc. La lumière des réverbères formait sur le pourtour un motif presque circulaire, qui faisait penser à une tarte. Au-dessus, s'élevait le ciel, d'un bleu sombre et froid. Trois traînées de nuages isolés reflétaient un soleil déjà couché.Comme quelqu'un qui, ayant coulé depuis longtemps, appelle au secours mais n'émet plus qu'un gargouillement.

Debout de part et d'autre du cadavre, le Dr Paul et Erich Slatin parlaient boutique. Un peu à l'écart, Lukastik était posté à la fenêtre,regardant le parc. Il vit une femme qui poussait une voiture d'enfant. L'homme qui se trouvait à côté d'elle se déplaçait comme une pierre sur roulettes. Tous deux ne cessaient de disparaître derrière les taches sombres des arbres et des buissons. Bien que la fenêtre fût fermée, on entendait des cloches d'église. Au loin brillait un gratte-ciel.

Lukastik mit la main dans sa poche et en sortit le petit livre qu'il portait toujours sur lui: Le Tractatus de Wittgenstein. On ne savait jamais ce qui pouvait arriver. D'autres possédaient une batterie de cartes de crédit, ne traversaient pas la rue sans leur portable ou ne sortaient jamais de chez eux sans une petite bouteille d'eau du robinet, sans un sachet de café instantané et un plan de Vienne. Beaucoup s'offraient la compagnie d'un chien ou conservaient un porte-bonheur contre leur coeur. Pour sa part, Lukastik s'en remettait à cet ouvrage, qui faisait à peine plus de cent pages – dans l'édition de poche, si commode à glisser dans une poche intérieure ou extérieure, de veston ou de pantalon, et dont la couverture rouge vif tendait à atténuer l'absence de couleur de son propriétaire.

(...)


p.112/113

 

(...)

Il demanda donc à l'orchestre de s'en tenir strictement à la partition de Bach.D'une part. D'autre part, les musiciens étaient astreint à jouer de façon inaudible, imperceptible à l'oreille humaine. C'était comme de jouer pour des chauves-souris ou des poissons des grands fonds, lesquels se souciaient peu que quelque chose se fît entendre. Ce n'est que lorsque le chef d'orchestre faisait signe à un instrument particulier ou à un groupe d'instrument que le volume sonore était rehaussé de manière à satisfaire les oreilles du public, et ce jusqu'à ce que le chef donnât l'ordre d'arrêter. Surgir, danser, se perdre.
Compositeur et chef d'orchestre n'auraient pu se montrer plus autoritaires. Dans ce morceau, l'orchestre était comme pris en otage, pis encore, on aurait dit qu'on le torturait en lui mettant la tête sous l'eau, puis en la lui tirant brièvement vers le haut pour lui permettre de reprendre son souffle. Et quand il attrapait une tête par les cheveux pour la sortir de l'eau, le chef d'orchestre lui-même ne savait jamais à quel endroit du prélude de Bach l'instrument se trouvait alors.

Par la suite, jamais plus la musique de Bach n'avait paru plus authentique à Lukastik que dans cette oeuvre de Lukas Foss*. Et de fait, le morceau semblait venir en droite ligne d'un passé lointain, comme s'il n'existait plus qu'à l'état de particules, non restauré, comme un vieux tableau altéré qui se serait fissuré et écaillé. Altéré mais authentique. Plus proche de Bach qu'une exécution sur instruments d'époque.

(...)

 

*Compositeur, pianiste et chef d'orchestre américain, 1922/2009

Par Emmanuelle Caminade - Publié dans : roman - Communauté : Mes livres préférés
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