"Rue Involontaire", de Sigismund Krzyzanowski

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

 

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De Rue Involontaire, récit épistolaire mentionné en 1933 dans les carnets de Sigismund Krzyzanowski, personne n'avait retrouvé trace lors de l'édition posthume de son oeuvre. Le manuscrit avait en effet été confisqué par le KGB, on ne sait dans quelles circonstances, puis restitué aux archives littéraires russes en 1995 pour y être perdu ou oublié, mêlé au dossier d'un "autre K" - un poète paysan qui, lui, fut arrêté en 1934 et exécuté peu après – avant de soudain réapparaître tout aussi mystérieusement en 2012 dans l'inventaire du fonds Krzyzanowski.

Les éditions Verdier, qui ont déjà plusieurs titres de l'écrivain russe à leur catalogue, nous offrent ainsi cet étrange récit composé de sept courtes lettres adressées à des destinataires incongrus, l'accompagnant de deux petites nouvelles datant de 1935 et de 1927 et de quelques brefs extraits des carnets de l'auteur.

 

Rue Involontaire - sous-titré "Paquet de lettres  - d'un seul homme à différents destinataires" -, récit d'un vieil écrivain alcoolique et solitaire résistant au temps comme aux temps socialistes, semble de facture assez autobiographique. C'est le récit d'un homme qui boit car il «porte un regard trop sobre sur la réalité», noyant son désespoir d'une plume saoule et caustique, avec une loufoque et grinçante dérision, ou dans des méditations et des rêveries philosophico-poétiques surréalistes. Un récit d'une grande originalité mené d'une écriture vive et condensée par un auteur jouant sur les mots avec virtuosité. 

Le narrateur écrivain (et son «coauteur, la vodka»), ayant accumulé les timbres rendus en guise de monnaie lors de ses achats d'alcool, et n'ayant «personne en vue » à qui envoyer des lettres, décide un jour de «faire plaisir à un timbre» qui sans doute a besoin, lui aussi, d'«être entendu». Il jette alors par son vasistas, «comme dans une boîte aux lettres», des missives adressées à des inconnus se cachant derrière les numéros des rues de son quartier, le quartier moscovite de l'Arbat où existaient à l'époque quelques coudes zigzaguant ayant «involontairement» formé une petite rue. Des missives adressées à celui «qui pâtit patiemment» dans l'attente des six coups de la sonnette d'un appartement communautaire, au futur occupant d'un immeuble pas encore construit ou, par trois fois, à celui qui veille la nuit derrière une ultime fenêtre éclairée - sans doute un compagnon de la «confrérie du cierge» qui n'éteint pas «la mèche de sa conscience»; mais aussi au facteur ou à l'homme représenté sur «la petite fenêtre de papier verte» du timbre.

Dans un monde absurde où une «carte postale à Dieu» vous revient dans les deux jours avec le tampon «destination inconnue», ces lettres semblent des bouteilles à la mer qui maintiennent leur auteur sous perfusion dans un étrange goutte à goutte mêlant l'encre à l'«eau-de-vie» et lui donnant un sursaut de vitalité. Un auteur décidé à se défendre «jusqu'à son dernier souffle» contre ce temps «faisant courir les pointes de ses aiguilles noires» sur les cadrans allumés des horloges tout comme lui, «tenant la pointe de sa plume, inscrit ses pensées dans les ténèbres». Et il ne retrouvera sa liberté que pour «trinquer avec le destin».

 

Le choix des nouvelles s'avère judicieux car elles traitent deux thèmes importants du récit les précédant, celui du temps qui passe et de la mort qui guette, et celui de la conscience, de l'autonomie de la pensée.

Dans La clepsydre, c'est l'état d'un ivrogne remplissant son verre au goutte à goutte d'une horloge à vodka qui indique avec beaucoup de drôlerie et de précision les différents moments de la journée, jusqu'au jour où tout part «à vau-l'eau». Tandis que Le feutre gris, recourant au principe de l'enfilage, nous entraîne dans de cocasses «aquoibonneries» en nous faisant suivre la migration d'une idée (A quoi bon vivre ?) qui passe sans cesse de la tête au chapeau et d'un personnage à l'autre ...

Et, plus encore que le récit épistolaire, ces nouvelles s'inscrivent dans la lignée de Gogol (celui du Nez et du Manteau), évoquant aussi Gombrovicz ou Borges.

 

Sigismund Krzyzanowski, qui fut un écrivain "invisible", refusait ainsi de sacrifier à la littérature stalinienne. Et la modernité de son écriture, sa noire dérision, sa fantaisie mordante et sa poésie, sa vitalité désespérée, semblent particulièrement bien rendues par la traduction percutante de Catherine Perrel, pour autant que puisse en juger une non-russophone.

 

(Article paru sur La Cause littéraire le 05/05/14)

 

Rue Involontaire, Sigismund Krzyzanowski, Verdier, janvier 2014, raduit du russe par Catherine Perrel, 64 p., 9,20 €

B.S.G. Press/Symposium (Moscou), Oeuvres de Krzyzanowski, tome VI

   

 

A propos de l'auteur :

 

Sigismund Domenikovitch Krzyzanowski est né en 1887 à Kiev et est mort, pratiquement sans ressources, en 1950 à Moscou où il s'était installé dès 1922 dans une modeste chambre de huit mètres carrés dans le quartier de L'Arbat.

Enseignant, rédacteur d'encyclopédie, scénariste pour le cinéma, le théâtre ou l'opéra, il ne publia pas son oeuvre littéraire et c'est un de ses anciens élèves, Vadim Perelmouter, qui la fit découvrir de manière posthume.

En France, les éditions Verdier s'attachent depuis les années 1990, à faire connaître les textes un peu inclassables de ce "génie négligé".

 

 

EXTRAITS :

 

Rue Involontaire

 

A six longs coups de sonnette

4ème étage, gauche

4, rue Tverskaïa, ou peut-être 3

 

p.14

 

(...)

Voilà comment j’ai contracté cette étrange maladie qu’on pourrait appeler épistolomanie. C’était il y a deux ans, quand la vodka suscitait de longues et soudaines files d’attente, et qu’on nous rendait la monnaie en timbres-poste. Je bois. À cause de quoi ? me demanderez-vous. Un regard trop sobre sur la réalité. Je suis vieux – j’ai les cheveux filasse et les dents jaunasses – et la vie est jeune, donc il faut me laver, comme une tache, m’effacer avec de la vodka. C’est tout.

(...)

 

p.15

 

Voilà comment cela s'est passé. Avec mon coauteur, la vodka, nous nous sommes un peu pris de passion pour la chose épistolaire. Ca nous fait un peu d'esprit à nous mettre sous la dent. Il ne faut pas vous fâcher trop vite. Au fait, à quel coup de sonnette commencez-vous à être nerveux ? Au quatrième, ou peut-être au cinquième ? Comme chacun, vous attendez votre chacune, ou comme chacune votre chacun. Et moi, je suis vieux et je n'attends plus ni l'un ni l'une. Il n'y a plus que l'autre qui me rend visite : il se glisse dans mon âme en me fixant de ses orbites vides, en me glaçant le sang – et parfois, j'ai tellement la nausée, tellement froid au coeur que je voudrais... mais qu'est-ce que je dis ? La bouteille est finie. Je vais en chercher une autre. En chemin, je mettrai la lettre à la boîte. Moi aussi, un jour on me mettra dans une boîte. Alors, au revoir. Ou plutôt, à jamais.

 

 

Le feutre gris

 

3

p.47

 

L'homme qui examinait avec désarroi – à la recherche d'une cause – l'espace autour de lui et le temps avant et après «ce moment-là» ne devina pas qu'il n'avait qu'une seule chose à faire : regarder dans son chapeau.
N'importe quelle circonvolution cérébrale, de même que n'importe quelle rue, possède ses faits divers. Les pensées avancent sur le trottoir gris du cerveau tantôt dans les rangs serrés du syllogisme, tantôt s'éparpillant en passants solitaires, certains courbés sous le poids du sens, d'autres la tête en l'air, comme des épis vides. Dans le crâne de celui qui est pendu au téléphone, les pensées sont elles aussi pendues toute la journée à des fils associatifs, faisant et défaisant les liens. Certaines pensées mènent une vie solitaire, pantouflardes, dans leurs neurones. D'autres parcourent en tous sens les circonvolutions du cerveau en quête d'un surcroît de pensée. A la nuit, la ville cérébrale, bien à l'abri sous la calotte crânienne, s'endort. Les passerelles entre les dendrites se retirent. Les pensées sombrent dans le sommeil – et seuls les rêves gardent la nuit en patrouillant dans les méandres vides du cerveau.

(...)

Publié dans Micro-fiction, Lettre

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