"Sentiments subversifs/ Sentimenti sovversivi", de Roberto Ferrucci

Publié le par Emmanuelle Caminade

  sentiments subversifs

Roberto Ferrucci, journaliste et écrivain italien, a déjà publié des recueils de reportage et la biographie romancée d'un footballeur ainsi que deux romans (1). Sentiments subversifs, édité par meet dans la collection bilingue dirigée par Patrick Deville, s'ouvre sur la traduction française, le texte original Sentimenti sovversivi n'étant présenté qu'en deuxième partie, sans doute car ce livre fut d'abord publié en France avant de l'être six mois après en Italie.

C'est une fiction en bonne partie autobiographique puisque le héros narrateur en est un écrivain vénitien fréquentant régulièrement le «Building», la maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire, où il fut lui-même invité en 2008 pour "raconter son pays depuis la France". Quant aux «sentiments subversifs» affichés par son héros et à ses propos très critiques sur la société italienne, la classe politique qui représente son pays – et surtout le «chef du gouvernement de [son] pays»  qui cristallise toute sa honte et sa colère - , ils peuvent aisément lui être attribués.

L'ironie du titre résume bien l'inversion des valeurs qui, selon l'auteur, s'est effectuée en Italie depuis une vingtaine d'années. Ce qui constituait autrefois le fondement de l'ordre social, politique et culturel serait ainsi devenu tellement anormal que s'y référer tiendrait de la subversion.

Comment en est-on arrivé là ? Roberto Ferrucci cherche à le comprendre, un pied en France, dans une ville "essentielle" à la fois «lieu du récit et endroit de l'écriture» où il se reconnaît et l'autre à Venise, «la plus belle ville du monde», sa ville malgré tout, dont la survie semble gravement compromise. Et son livre s'adresse d'abord à la France et aux lecteurs français - qu'il interpelle d'ailleurs directement - et résonne comme une alerte, un avertissement d'autant plus fort qu'il est amical. Il pourrait en effet s'avérer dangereux de minimiser la différence encore «abyssale» séparant notre pays de son voisin transalpin et nous devons prendre garde «aux plus petites fissures» et les «combattre immédiatement»...

1)Terra Rossa (Transeuropa 1993), Cosa cambia (Marsilia 2007) et Seuil 2010 pour la traduction française

Sentiments subversifs est l'histoire d'un écrivain italien «incapable d'arriver à s'abstraire de la sensation de répulsion et de vulgarité généralisée qui est aujourd'hui la carte de visite de [son] pays» qui abandonne provisoirement Venise et Teresa, la femme qui y partage sa vie, pour retrouver la maison des écrivains de Saint-Nazaire et tenter de terminer le roman d'amour qu'il y avait commencé plusieurs années auparavant. Un retour aux sources nécessaire pour apaiser son «mal-être italien» dans un lieu intimement lié à sa vocation d'écrivain.

Le héros renoue avec plaisir avec cette ville blanche et ses habitants. Il observe attentivement son environnement, prend des notes et des photos avec son Iphone – ses « notes visuelles» - et téléphone régulièrement à Teresa dont la présence lui manque et le souvenir l'accompagne continuellement. Peu à peu, il retrouve ses marques, il reprend ses anciens carnets, s'y perd et s'abandonne à de nombreuses rêveries et méditations, toujours rattrapé par l'obscurité de son pays, par la brutalité des mots et des faits traduisant la dégradation morale et culturelle d'une Italie résignée, indifférente, livrée à l'arrogance d'un pouvoir corrompu.

C'est un livre qui navigue entre l'ici et l'ailleurs, l'hier et l'aujourd'hui, et nous embarque dans un va-et-vient incessant épousant le cheminement de la pensée du héros. Chaque lieu parcouru, chaque paysage, personne ou objet regardé, chaque bateau entrevu de la terrasse du douzième donnant sur l'océan, sur «le monde entier alentour», où le héros se tient pour écrire sollicite son imagination, suscite ses recherches sur Google ou réveille ses souvenirs. Et ce roman plein d'histoires vraies et imaginaires, ce «voyage de mots», mêle dans un flux naturel descriptions, anecdotes et témoignages, réflexions et commentaires.

Roberto Ferrucci alterne la précision factuelle et les analyses critiques du journaliste, les contestations indignées et les espoirs un peu utopiques du militant, le regard sensible et émerveillé du poète et le recul comique de l'humoriste. Avec une grande variété de ton et de belles images, il poursuit au fil des pages une réflexion fine et profonde sur la nouveauté, le changement, qui dépasse largement la nostalgie du temps qui passe et culmine dans le magnifique chapitre cinq intitulé «Le paquebot, comme on l'appelle ici». Une réflexion sur la trace, sur la disparition et la durée, sur l'accoutumance et la résistance menée par un écrivain attaché aux valeurs d'une civilisation humaniste qui n'a rien de passéiste. Un écrivain de son temps qui sait utiliser les avantages des nouvelles techniques de communication , un écrivain engagé aussi qui, malgré son pessimisme sur la situation italienne, semble encore croire à un idéal, au pouvoir de changer les choses.

 

J'ai aimé ce livre contrasté qui tout en critiquant avec virulence l'Italie actuelle et la présentant sous l'angle le plus sombre décrit surtout la France vue par un étranger. Certes, l'auteur a un peu tendance à enjoliver, à idéaliser notre pays en le comparant au sien, mais il a le mérite de mettre en avant, de réactiver certaines valeurs qui n'ont pas encore totalement disparu chez nous et de nous inciter à la vigilance, de nous dissuader de nous montrer trop défaitistes.

J'ai aimé surtout le roman sensible et lumineux qui raconte avec une tendresse amusée et de beaux passages très poétiques, l'amour de son héros pour une femme, pour une ville et un pays d'adoption ainsi que pour l'écriture. Car Roberto Ferrucci a bien écrit «une histoire d'amour» même si, concernant son pays, il s'agit surtout d'un amour déçu.

Je formulerai néanmoins quelques critiques de détail concernant, me semble-t-il,  surtout  la traduction. Certaines phrases paraissent en effet un peu bancales et vous arrêtent dans votre lecture (2) et le recours à certains termes appartenant à un registre soutenu, voire spécialisé - notamment philosophique ou sociologique -  aux consonances peu agréables à l'oreille m'a souvent dérangée (3) dans un texte littéraire rédigé par ailleurs dans une langue simple. Et , vraiment, on ne peut traduire la belle expression "azzurro d'occhi" par "bleu d'yeux" ! Le «bleu d'yeux »(4) de Teresa m'a fait tressaillir autant que le sifflement strident du pont basculant de Saint-Nazaire, ce qui n'était certainement pas l'effet recherché !

J'espère que le traducteur ne m'en voudra pas d'empiéter ainsi sur son domaine en signalant ce qui, à mon sens, relève de la maladresse. Mais Roberto Ferrucci se dit «perfectionniste» et semble , comme les ouvriers du chantier naval de sa ville d'adoption, sensible à la fierté du travail bien fait. 

2) Par exemple,  la place un peu curieuse de l'incise – offerte à Noël ou pour notre anniversaire - . Elle me semble trop éloignée du mot qu'elle enrichit , d'où une perte de sens. ( c'est une traduction fidèle de l'ordre des mots  adopté, mais, lors de ma lecture initiale en italien , cela  m'a moins gênée )

3) "Inappartenance", p.103 ou "indéfinitude" ,p. 89, sont ainsi  des mots sur lesquels on bute,  tout comme la "quotidienneté" qui passe beaucoup moins bien que la "quotidianità"  italienne, un terme dont l'auteur abuse d'ailleurs  quelque peu...

4) «  Elle a fait toucher terre au sac poubelle en pliant les genoux mais sans interrompre son pas en avant et en lançant, quand même, son bleu d'yeux vers le haut (...) et son regard , elle le lance alors de côté, depuis le coin de l'immeuble, dès qu'elle sort, et le mien l'accompagne plus loin que l'arbre et jusqu'au bout du campo, où son bleu d'yeux se retourne et me fait ciao.»  (p. 29/30)

 

Roberto-Ferrucci.jpg

Sentiments subversifs/Sentimenti sovversivi, Roberto Ferrucci, traduit de l'italien par Jérôme Nicolas , Les bilingues,  meet,  Novembre 2010

 

Extraits bilingues:

p.135/136 

   (...)

   Ricopio le prime pagine del taccuino. Sulla  videotastiera liscia, lucida, le dita non picchietano sui tasti, ma li sfiorano, ci scivolano sopra e, lettera dopo lettera, tasto dopo tasto, sono delle carezze a far scaturire le parole. Scrivere accarezzando le parole, chi l'avrebbe mai detto. Un oggetto che, subito, appena lo vedi, sembra la lavagnetta di quando eravamo bambini ( fatta di  ardesia, come i tetti delle case da queste parti, quella dei tetti del  Petit Maroc, lavagna diffusa di scrittura potenziale). Quella lavagnetta con i gessetti colorati, che da bambini tutti desideravamo e dove  - regalata  a Natale o  al compleano - hanno preso forma le invenzioni più effimere  della nostra vita,  disegni e testi della durata di un attimo, il tempo di crearne uno, guardarlo, ammirarlo ( non era così spicatto, allora, lo spirito critico), e, subito, cancellarlo. Guai a metterti in testa  di scriverci una storia, là sopra. Nessuna pagina da far scorrere, solo un'infinita variante  di uno stesso incipit. Parte da lì, credo, l'idea di questa tavoletta tecnologica , una lavagna infinita, come la penna di Teresa. E usata così, adesso guardata mentre scrivo, inclinata dalla custodia,  sembra trasformarsi  in una Lettera 22 piatta e liscia, macchina da scrivere  del domani. La tecnologia che ti porta avanti partendo dal passato, e che ti fa stare nel presente come hai sempre desiderato. Accarezzando le parole.

   (...)

 

p.27

         (...)

   Je recopie les premières pages du calepin. Sur le clavier vidéo lisse, brillant, les doigts ne tapotent pas sur les touches, mais ils les effleurent, ils glissent dessus, et lettre après lettre, touche après touche, ce sont des caresses qui font jaillir les mots. Ecrire en caressant les mots, qui aurait jamais cru ça possible ? Un objet qui tout de suite, dès que vous le voyez, ressemble à l'ardoise de votre enfance (l'ardoise comme les toits des maisons par ici, celle des toits du Petit Maroc, une ardoise d'écriture potentielle). Cette ardoise avec les craies de couleur, que nous désirions tous quand nous étions enfants et où – offerte à Noël ou pour notre anniversaire – ont pris forme les inventions les plus éphémères de notre vie, des dessins et des textes qui ne duraient qu'un instant, le temps d'en créer un, de le regarder, de l'admirer ( l'esprit critique n'était pas aussi prononcé, en ce temps-là) et, tout de suite, de l'effacer. Gare à se mettre en tête d'écrire une histoire, là-dessus! Aucune page à faire défiler, rien que l'infinie variante du même incipit. Elle part de là, je crois, l'idée de cette tablette technologique, une ardoise indéfinie, comme le stylo de Teresa. Et utilisée comme ça, maintenant, regardée pendant que j'écris, inclinée sur sa housse, on dirait qu'elle se transforme en une Lettera 22 plate et lisse, machine à écrire de demain. La technologie qui vous fait avancer en partant du passé, et qui vous fait être dans le présent comme vous l'avez toujours désiré. En caressant les mots.

  (...)

p.146/147

Sono abituato a farla con lei, a Venezia, la spesa. È lei, a guidare il percorso ( io a spingere il carello), lei a sciegliere i prodotti ( io a infilare di sopiatto patatine e birre), lei a tenersi a mente cosa manca (io a dimenticarmi quel che dovrei ricordare). La chiamo come a voler sentire la sua conferma alle mie scelte, e , puntuale, a provocarle nostalgia per quel certo caramel o per questo infuso alla menta o, sopratutto, per quel certo me stesso accanto a lei che a me manca moltissimo, quel me come sono quando sto adosso a lei, incollato a suo corpo. Vorrei dirglielo così, per non pronunciare quell'ovvio mi manchi, e invece non le dico né l'uno né l'altro, ma poi, un sms, e diventa allora un pacchetto di dati che attraversa il cielo di mezza Europa, il mio mi manchi staziona per un nanosecondo in un server non so bene dove, forse in un altro continente, e riparte , il tempo di un miliardesimo di secondo a far vibrare il suo telefonino, e poi anche altre corde dentro di lei, spero, quelle mie due parole, captate in un paio di secondi dai suoi occhi, tradotte in un battibaleno da alfabeto a sentimento. Ma prima che l'sms, puntuale, risuoni nella stanza, lei, al telefono, prova a indovinare cosa ho preso, e indovina sempre e mi prende in giro, per la quantità di buste da fare al microonde, di formaggi confezionati, di insalata già lavata.

 

p. 38/39

(...) A Venise, les courses, j'ai l'habitude de les faire avec elle. C'est elle qui trace le parcours ( moi qui pousse le caddy), elle qui choisit les produits ( moi qui y fourre en cachette les chips et les bières), elle qui pense à ce qui manque ( moi qui oublie ce que je devais me rappeler). Je l'appelle comme si je voulais l'entendre confirmer mes choix et, à chaque fois, pour provoquer sa nostalgie pour ce caramel ou pour cette infusion de menthe, ou, surtout, pour ce certain moi-même à côté d'elle qui me manque beaucoup,ce moi-même comme je suis quand je suis tout à côté d'elle, collé à son corps. Je voudrais le lui dire comme ça, pour ne pas prononcer ce banal tu me manques, pourtant je ne lui dis ni l'un ni l'autre, mais ensuite un texto, et ça se transforme alors en un paquet de données qui traverse le ciel de la moitié de l'Europe, mon tu me manques stationne pendant une nanoseconde dans un serveur situé je ne sais où, peut-être dans un autre continent, et il repart, le temps d'un milliardième de seconde, et ils font vibrer son portable, et aussi d'autres cordes en elle, j'espère, ces trois mots, captés en deux secondes par ses yeux, traduits en un clin d'oeil de l'alphabet en sentiments. Mais avant que le texto, ponctuel, ne résonne dans la pièce, elle, au téléphone, elle essaie de deviner ce que j'ai pris, et elle devine juste à chaque fois et elle se moque de moi, à cause de la quantité de sachets à réchauffer au four à micro-ondes, de fromages industriels, de salade déjà lavée.

   (...)

p.163/164

(...) Perciò, non mi accorsi nemmeno che pochi giorni dopo il mio primo arrivo, la nave era sparita, che non stava più dov'era. Qualcuno aveva staccato il francobollo dalla finestra, e il mio sguardo che pur poteva perdersi oltre, verso una costruzione bassa, bianca, un magazzino, forse, con una cupola triangolare al centro, il mio sguardo andava oltre come se niente fosse, ancora inadeguato a quel paesaggio, indiferente al suo contenuto. Un vuoto rpentino, la sparizione del paquebot, come se una serie di palazzi fosse stata abbatutta all'improviso, ma io, nonostante ciò, non ci ho fatto subito caso. Poi è riapparsa, ma me ne resi conto solo dalle foto che scattai nei giorni successivi e che guardai con attenzione a Venezia, rientrato da un poè, mentre scrivevo al caffè in riva e quella stessa nave era già passata varie volte, là davanti a me,  operativa su rotte turistiche classiche in quelle settimane. Solo il mattino che decisi di dedicare alla visita al porto, le prestai finalmente tulle le attenzioni, e fu sootto a un vento che mi sembrava atroce - ma c'è stato di peggio, in seguito - arrivato al bacino Pen hoët, che mi accorsi che si trattava di una di quelle navi che appartengono a una società armatrice che ha Venezia come tappa privilegiata delle proprie crociere. Aveva un nome, scritto a poppa, Poesia. Hanno queste linee cosi sportive, queste navi. Come si cercasse di dissimularle, farle sembrare navi il meno possibile, più prossime alla linea di un'automobile sportiva, agressiva. Nessuno dice che nel terzo millennio devi fare i vscelli, ma nell'immaginario una nave è altra cosa rispetto a ciò che avevo davanti. (...)

p. 56/57

(...)Je ne me suis donc même pas aperçu que quelques jours après ma première arrivée,le bateau avait disparu, qu'il n'était plus là où il était. Quelqu'un avait détaché le timbre de la fenêtre, et mon regard qui pouvait pourtant se perdre plus loin, vers une construction basse, blanche, un entrepos peut-être, avec une coupole triangulaire au centre, mon regard passait au-delà comme si de rien n'était, encore inadapté à ce paysage, indifférent à son contenu. Un vide soudain, la disparition de ce paquebot, comme si une série d'immeubles avait été brusquement abattue, mais moi, malgré cela, je n'y ai pas fait immédiatement attention. Puis il est réapparu, mais je m'en suis rendu compte seulement sur les photos que j'ai prises les jours suivants, et que j'ai regardées attentivement à Venise, alors que j'étais déjà rentré depuis quelques temps, pendant que j'écrivais au café au bord de la lagune et que ce même bateau était déjà passé plusieurs fois, là devant moi, opérationnel sur des routes touristiques classiques ces semaines-là. C'est seulement le matin que j'ai décidé de consacrer à la visite du port que je lui ai enfin prêté toute mon attention , et c'est sous un vent qui me paraissait atroce – mais il y a eu pire, ensuite – une fois arrivé au bassin de Penhoët, que je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'un des bateaux qui appartiennent à une société d'armateurs et d'organisateurs de croisière dont Venise est une étape privilégiée. Il avait un nom, écrit sur la poupe, Poesia. Ils ont des lignes si sportives, ces bateaux. Comme si l'on essayait de les dissimuler, de les faire ressembler le moins possible à des bateaux, plus proches de la ligne d'une voiture sportive, agressive. Personne ne veut refaire au troisième millénaire les vaisseaux d'autrefois , mais dans l'imaginaire un bateau c'est autre chose que ce que j'avais devant moi. (...)

Publié dans Fiction

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