"Seta (Soie)", de Alessandro Baricco

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Du fait de son format, mais aussi du manque d'incarnation de ses personnages et de sa chute surprenante, on peut considérer le court roman  Seta (Soie) comme une longue nouvelle qui s'apparente, comme toutes les fictions d'Alessandro Baricco, à un genre musical particulier. C'est une sorte de chanson avec des couplets, un refrain et une coda, une cantilène (1) dont la partition semble destinée à provoquer chez le lecteur/auditeur des sensations, elles-mêmes renforcées par le climat onirique dans lequel l'histoire se déroule.

1) Chanson profane au tempo languissant dont le sujet est l'amour, à l'origine de la chanqon de geste

Dans une petite ville du sud de la France, au milieu du XIXème siècle, Hervé Joncour, un jeune homme sans ambition promis par son père à la carrière militaire, voit son destin soudainement changé par un certain Baldabiou, curieux personnage déjà à l'origine de l'installation dans la région d'une prospère industrie de la soie. Il va ainsi aller jusqu'en Egypte chercher les oeufs sains nécessaires au contournement de l'épidémie qui menace la production européenne et réitérer chaque année le même voyage avec une exactitude routinière, le commerce des vers à soie assurant sa fortune.

Huit ans après, s'amorce un nouveau départ, cette fois – semble-t-il - vers l'infini.

L'épidémie ayant gagné l'Afrique, Hervé Joncour va laisser Baldabiou «récrire son destin». Pour empêcher la mort de l'industrie dont vit sa ville il ne reste que l'issue proposée par son mentor – ou son "parrain", voire son créateur ... - : aller au-delà des limites du monde connu, au Japon, une île de l'autre côté de l'Océan totalement fermée au commerce à l'époque, dont la légende rapporte qu'elle produit la plus belle soie du monde. Saisir cette dernière serait «tenir entre ses doigts  le néant » ... Il faut donc rapporter en fraude ces précieux oeufs et Hervé Joncour part affronter l'inconnu : ce Japon «invisible». Il y découvrira une femme fascinante et inaccessible dont les yeux n'ont pas une forme orientale et vivra une énigmatique aventure amoureuse qui, après quatre voyages initiatiques successifs, le révélera à lui-même...

 

 

Les histoires d'Alessandro Baricco sonnent juste, chacune ayant sa propre musique. Et si Novecento était une musique de jazz portée par un pianiste virtuose, Seta est une musique du silence, une musique mystérieuse et secrète, douce et lente - quasi immobile- , une musique sensuelle apaisée dans laquelle les sons vous caressent et vous effleurent avec une infinie légèreté, vous faisant flotter dans une sorte d'état d'apesanteur.

Et l'auteur installe parfaitement cette atmosphère en prêtant une extrême attention à la progression rythmique de son récit, de ses chapitres et de ses phrases, aux répétitions et aux silences ainsi qu'aux sonorités des mots, aux assonances et aux allitérations. Une construction cyclique donnant de plus à l'ensemble une grande impression d'immobilité, le temps ne semble pas vraiment avancer mais plutôt se répéter.

Déjà dans l'exposition (ch.1 à 11) un retour en arrière de deux chapitres renvoie vingt ans auparavant pour présenter Baldabiou, l'initiateur de la révolution et de la fortune de Lavilledieu, puis huit ans avant pour rappeler sa première influence décisive sur le destin du héros. Et c'est le chapitre 8 (2) qui nous ramène au point de départ en 1861, tandis qu'à partir du chapitre 12 (3) quatre cycles initiatiques vont se succéder. Quatre voyages au Japon démarrant toujours début octobre, passant toujours par le même itinéraire, dans un long refrain ne variant que d'un mot (4)) et se terminant le premier dimanche d'avril pour que le héros assiste à la Grand messe - à l'exception du dernier voyage. Et, entre ces cycles japonais, se répète aussi un séjour à Nice du héros avec sa femme Hélène...

 

2) Dans la symbolique des nombres, 8 est le nombre de l'infini et de l'éternité, celui aussi du nouveau départ...

3) Et 12 le nombre de la perfection de l'espace et du temps, celui des cycles immuables de la nature et de la vie et même de la réincarnation ...

4) Seul change le mot désignant le lac Baïkal : "la mer", "le démon", "le dernier", "le saint"

 

Peinture sur soie, Japon, XIXème

 

Dans le coeur de l'ouvrage, l'alternance et les contrastes des tempi, les accélérations et les décélérations sont particulièrement significatives.

De longues énumérations accélèrent le récit : à peine une page suffit par exemple à relater chaque long voyage de plusieurs milliers de kilomètres au travers de multiples pays pour arriver au Japon. Alors que le séjour dans cet unique pays, d'une durée très inférieure, s'étend sur plusieurs courts chapitres n'occupant souvent qu'une faible partie de la page, d'où de larges blancs qui allongent encore le temps. Une lenteur accentuée par ailleurs par des indications de tempo dans le texte et par tout le vocabulaire lui correspondant. La perte des notions de temps et d'espace donne alors, malgré un fil chronologique apparent et de nombreux noms de lieux, une sensation d'éternité et d'infini.

Vers la fin du livre, la fameuse lettre (en italique, ce qui ralentit en introduisant une rupture) se développe dans un mouvement "adagio". Interrompue par quelques indications concernant sa lecture «piano» et avec «un filo di voce» par Mme Blanche - une vieille courtisane japonaise au visage et à la voix de jeune-fille -, elle  dilate l'instant dans de longues phrases ponctuées de nombreuses respirations (des virgules) et de répétitions de certains mots clés, et lui confère ainsi une profonde intensité.

La lenteur est associée au silence - et au secret - par de nombreuses indications présentes dans le texte,  souvent combinées à des alinéas qui introduisent, là encore, des blancs (5) chargés de mystère  contraignant le lecteur à s'arrêter. Sans compter les points de suspension ou la juxtaposition de courtes phrases nominales multipliant les pauses. Une impression par ailleurs renforcée par le champ sémantique utilisé, comme par les caractères et les attributs des personnages, dont certains sont muets ou se dissimulent et dont beaucoup évoluent sans bruit comme dans un théâtre d'ombres.

 

5) "Silenzio.", suivi d'un retour à la ligne, apparaît souvent, et "Pausa." de même, cinq fois dans un seul chapitre d'à peine deux pages !

 

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Poséidon et ses dauphins, mosaïque romaine

 

Seta n'est pas pour moi une histoire mais un livre qui  renvoie à une multitude d'histoires et ébauche ainsi plusieurs  histoires qui bifurquent et se croisent sans jamais parvenir véritablement à leur terme. C'est une sorte de géométrie labyrinthique des possibles dans laquelle on se perd avec délice.

Alessandro Baricco noie son lecteur sous une avalanche de signes et de symboles plus ou moins ésotériques renvoyant à la mythologie grecque et égyptienne, aux différents rituels initiatiques de l'antiquité ou de la franc-maçonnerie, aux tarots divinatoires et à la symbolique des nombres et des couleurs, comme aux livres de Calvino, de Borges (6) ou d'autres, et aux siens. Ses personnages, très ambigus, entretiennent entre eux ou avec ceux d'autres histoires des liens évidents et se font écho. Ils se démultiplient souvent, semblant représenter le même personnage à diverses époques de sa vie, ou être une sorte de réincarnation d'un personnage connu. Et, à travers ces histoires, ces signes et ces symboles (fleurs de myosotis aux mains d'une courtisane, une ambivalente Sainte Agnès (7) ou ces 2 attributs de Poséidon, le taureau et le dauphin (8)...) qui établissent souvent des symétries, l'auteur semble réunir des contraires : la pureté et la luxure, la fidélité et l'adultère, le divin et l'humain ...

 

6) Dans Il castello dei destini incrociate (le château des destins croisés) de Italo  Calvino, des personnages muets doivent s'exprimer en utilisant un jeu de tarots. Une des deux cartes qu'ils tirent - lieu, personnage ou objet - doit permettre au spectateur d'imaginer son histoire

Dans Le jardin aux sentiers qui bifurquent de Jorge Luis Borges -  une nouvelle du recueil Fictions -,  au milieu d'un labyrinthe de symboles,  le héros comprend que le livre et le labyrinthe sont un seul objet, lieu de toutes les bifurcations et les dénouements possibles

7) Sainte Agnès , jeune vierge martyre de 13 ans refusant par fidelité à Dieu tout mariage aurait été enfermée dans un maison close (où personne ne la toucha) avant d'être exécutée

8) Animal associé dans l'antiquité aux dieux et à la divination (cf l'oracle de Delphes)

 

 

Camille Pissaro, Orphée ramenant Eurydice des enfers

 

C'est donc un livre très ouvert, inachevé même, qui ne peut donner lieu à une seule interprétation et plaira à ceux qui ont une imagination fertile et aiment ne pas tout maîtriser.

Le héros étant, selon le narrateur, plus spectateur qu'acteur de sa vie, je ne doute guère qu'il soit un rêveur et que  ses voyages  soient des voyages immobiles révélant la présence d'un monde inexplicable, d'un monde invisible enfoui dans le secret des êtres comme dans le mystère de l'univers. Et le Japon renvoie manifestement à mon sens à l'île des bienheureux, ce lieu des Enfers où, dans la mythologie grecque, les âmes vertueuses goûtaient un repos auprès des dieux...

On peut voir dans Seta une quête spirituelle menant à la sérénité du sage (annoncée peut-être par le symbole de la pyramide (9) lors du premier voyage en Egypte. D'autant plus que, curieusement, «le seize sortait toujours à la roulette » (10)  et  que «des dauphins scintillaient à l'horizon»). Et, par bien des côtés, ce récit s'apparente à un voyage au royaume des morts, à une initiation orphique (11) du héros et, plus largement, à une initiation aux mystères du lecteur. Un récit d'amour et de mort, d'amour au-delà de la mort,  transcendé par la littérature.

Il me semble en effet que ce Baldabiu ayant implanté des filatures tissant la soie, grand initiateur et révélateur dont le patronyme évoque le Bartleboom d'Oceano mare (12), ce tisseur d'histoires qui mène la danse sans toutefois pouvoir tout maîtriser (13) pourrait être en quelque sorte un double de l'écrivain. Un écrivain dont l'écriture à l'encre noire laisse de nombreux blancs sur la feuille car le mystère ne se transcrit pas, un écrivain qui peut tout juste guider le lecteur, lui faire sentir ce mystère en déroulant sous ses doigts une étoffe de soie. A condition que ce dernier «ferme les yeux»  et s'abandonne à son imagination ...

 

9) L'évocation des pyramides, ces tombeaux pharaoniques, semble déterminer le héros à son départ en Egypte. Un symbole d'ascension qui reflète une réalité d'ordre supérieur: partant d'une base quadrangulaire, assise du monde terrestre, les 4 faces et arêtes s'élèvent en effet vers un monde spirituel, un monde céleste, en convergeant vers un seul point symbolisant l'Unité.

 

10) Dans les jeux de tarots la carte 16, la tour, représente la maison de Dieu

 

11) Le néophite, les yeux bandés et conduit par la main, était amené à franchir la frontière entre la vie et la mort pour passer différentes épreuves successives et s'il revenait des Enfers en les ayant réussies il devait garder le secret. Dans la légende d'Orphée, ce dernier,hélas, ne parvient pas à ramener Eurydice sa femme aimée des Enfers...

 

12) Dans Oceano mare, publié par Alessandro Baricco en 1993, Le professeur Bartleboom - un combiné de Bartleby the scrivener (le scribe) de Melville et de Léopold Bloom de l'Ulysse de Joyce - qui étudie les limites et cherche où la mer se termine, rêve d'apprivoiser le néant...

 

13) Son personnage Hervé Joncour finit par lui échapper en prenant lui-même en main son destin lors du dernier voyage et «l'impossible», au billard du moins, finit par se réaliser...

 

alessandro-barrico.jpg

Seta, Alessandro Baricco, (Rizzoli 1996) Feltrini 2008,108 p.

Un petit livre facile à lire en VO pour ceux qui ne maîtrisent pas très bien l'italien . (Si on fait abstraction des blancs, il comporte bien moins de 100 pages et son vocabulaire est simple.)

 

soie.jpg

Soie, (Albin Michel 2007), Folio, octobre 2011, 114 p.

 

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Biographie et bibliographie complète de l'auteur (en italien):

http://it.wikipedia.org/wiki/Alessandro_Baricco

 

Biographie et bibliographie (en français) :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alessandro_Baricco

 

 

EXTRAITS :

 

Ch.7

p.14/15

(...)

Hervé Joncour stette a sentire tutta una storia che parlava di bachi, di uova, di Piramidi e di viaggi in nave. Poi disse

- Non posso.

- Perché?

- Fra due giorni mi finisce la licenza, devo tornare a Parigi.

- Carriera militare?

- Si. Così ha voluto mio padre.
- Non è un problema.

Prese Hervé Joncour e lo portò dal padre.

- Sapete chi è questo? - gli chiese dopo essere entrato nel suo studio senza farsi annunciare.

- Mio figlio.

- Guardate meglio.

Il sindaco si lasciò andare contro lo schienale della sua poltrona in pelle, incominciando a sudare.

- Mio figlio Hervé, che fra due giorni tornerà a Parigi, dove lo attende una brillante carriera nel nostro esercito, se Dio e Sant'Agnese vorranno.

- Esatto. Solo che Dio è occupato altrove e Sant'Agnese detesta i militari.

Un mese dopo Hervé Joncour partì per l'Egitto. Viaggiò su un nave che si chiamava Adel. Nelle cabine arrivava l'odore di cucina, c'era un inglese che diceva di aver conbattuto a Waterloo, la sera del terzo giorno videro dei delfini luccicare all'orizzonte come onde ubriache, alla roulette veniva fuori sempre il sedici.

Tornò due mesi dopo – la prima domenica di aprile, in tempo per la Messa grande – con migliaia di uova tenute tra la bambagia in due grandi scatole di legno. Aveva un sacco di cose da raccontare. Ma quel che gli disse Baldabiou, quando rimasero soli, fu

-Dimmi dei delfini.

-Dei delfini?

-Di quando, li hai visti.

Questo era Baldabiou.

Nessuno sapeva quanti anni avesse.

 

ch. 17

p.33

Sei giorni dopo Hervé Joncour si embarcò, a Takaoka, su una nave di contrabbandieri olandesi che lo portò a Sabirk. Da lì risalì il confine cinese fino al lago Bajkal, attraversò quattromila chilometri di terra siberiana, superò gli Urali, raggiunse Kiev e in treno percorse tutta l'Europea, da est a ovest, fino ad arrivare, dopo tre mesi di viaggio, in Francia. La prima domenica di aprile – in tempo per la Messa grande – giunse alle porte di Lavilledieu. Si fermò, ringraziò Iddio, ed entrò nel paese a piedi, contando i suoi passi, perché ciascuno avesse un nome, e per non dimenticarli mai più.

- Com'è la fine del mondo? - gli chiese Baldabiou.

- Invisibile.

Alla moglie Hélène portò in dono una tunica di seta che ella, per pudore, non indossò mai. Se la tenevi tra le dita, era come stringere il nulla.

Ch.51

p.85

Hervé Joncour entrò a Lavilledieu nove giorni più tardi. Sua moglie Hélène vide da lontano la carozza risalire il viale alberato della villa. Si disse che non doveva piangere e che non doveva fuggire.
Scese fino alla porta di ingresso, la aprì e si fermò sulla soglia.

Quando Hervé Joncour le arrivò vicino, sorrise. Lui, abbracciandola, le disse piano

- Resta con me, ti prego.

La notte rimasero svegli fino a tardi, seduti nel prato davanti alla casa, uno accanto all'altra. Hélène raccontò di Lavilledieu, e di tutti quei mesi passati ad aspettare, e degli ultimi giorni, orribili.

- Tu eri morto.

Disse.

- E non c'era più niente di bello, al mondo.

 

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Publié dans Micro-fiction

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XL 15/04/2014 18:47


merveilleux commentaire, je l'ai entendu en version audio, fort bien dit d'ailleurs, et non pas lu, j'en avais envie pour le goûter une seconde fois, tu me convaincs de le faire en italien

Jacques 02/05/2012 06:47


Bonjour Emmanuelle,


quelle magnifique critique, merci à vous ! Je viens de découvrir votre blog par l'intermédiaire du salon de lecture, et j'en suis enchanté.


J'avais moi-même écrit une chronique sur "Soie" sur mon blog ( http://www.un-polar.com/article-soie-d-alessandro-baricco-99169181.html ), mais votre analyse très fouillée et
subtile va beaucoup plus loin que ce que j'avais pu entrevoir et enrichit ma lecture de ce très beau livre, en particulier dans les rapports que vous établissez avec la mythologie.


Vive les blogs littéraires !


 


 

Emmanuelle Caminade 03/05/2012 10:00



Votre analyse est riche  et ce récit sert bien en effet  de "piste de décollage" pour l'imagination du lecteur. 



Lili 28/04/2012 13:40


Quel article magnifique et passionnant ! je note tout de suite cet ouvrage ! 

Annick Vuillemin 22/04/2012 19:40


Grazie mille, cosi tutto bene.

Emmanuelle Caminade 22/04/2012 15:41


Voici ce que dit de ce roman A. di Stefano dans le Corriere della sea (02/03/96):


"Come la seta nasceva dai bachi, la storia di Baricco sorge quasi dal nulla e con nulla si
sviluppa. Non solo perché molti dei personaggi che vi compaiono si muovono «in una bolla di vuoto» (così dice di Hara Kei il narratore), tra allusioni, silenzi, sospensioni. Del resto i silenzi
vengono qui visualizzati nei frequenti bianchi della pagina (e qualche volta della riga, che si interrompe a mo' di verso). 
La seta? «Se la tenevi tra le dita, era come stringere il nulla». Così è Seta, sfuggente, elusivo, specie quando dalla Francia la narrazione si sposta verso l'Oriente. Un Oriente immaginario e
favoloso..."

Annick Vuillemin 22/04/2012 14:58


Bonjour Emmanuelle,


dans le deuxième extrait, je ne comprends pas : se la tenevi ...


Merci,

Emmanuelle Caminade 22/04/2012 15:38



 


"Si tu la prenais (tenais) entre les doigts, c'était comme étreindre (serrer) le néant". La soie dans ce livre est une métaphore de l'invisible , de
l'insaisissable , du mystère (associés  à la sensualité, à l'amour) ...