"Une âme douce", de Alexandre Minkine

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Fin connaisseur de la littérature classique russe et critique de théâtre expérimenté, Alexandre Minkine est également un journaliste et chroniqueur politique caustique connu pour ses pamphlets dans le Moskovski Komsomolets.

Dans Une âme douce, il remet en cause de manière très pertinente et passionnante les interprétations successives du théâtre de Tchekhov, et notamment de ses dernières et plus célèbres pièces toujours données sur les scène mondiales.

Eclairant brillamment le malentendu qui s'est installé, à l'étranger comme en Russie, en revenant avec humilité à l'origine, au texte d'un auteur chez qui le moindre mot, la moindre didascalie a son importance, il recourt en outre à sa nombreuse correspondance qui montre combien, déjà, le dramaturge avait du mal à se faire entendre de ses contemporains (1), sans oublier de rappeler ses influences et ses modèles littéraires ni le contexte culturel de l'époque, indispensables à la compréhension actuelle de ses pièces. Des pièces que Tchekhov a toujours voulues des comédies mais dont nous ne savons plus trop aujourd'hui où réside le comique.

1) Voir à ce propos mon article sur Le Sauvage /Oncle Vania

 

Quoiqu'il soit annoncé sur la jaquette de ce livre qui revisite assurément Tchekhov et en renouvelle la lecture, Une âme douce n'est pas un essai (2). Il ne possède en tout cas ni la rigueur ni l'unité qu'on attend du genre, ni même son langage.

Les trois premières parties en effet se recoupent et les redites sont nombreuses tandis que, dans la dernière, sorte d'appendice apocalyptique, Alexandre Minkine, un brin passéiste, nous livre une appréciation personnelle très subjective - et  contestable - de la décadence du peuple russe ! Prenant soin d'entretenir un certain suspense, il fait avancer son récit avec vivacité et souvent avec humour, mais on sent aussi parfois la colère ou l'amertume. Et il interpelle volontiers son lecteur, adoptant une langue à la tonalité simple et familière assez inhabituelle, tout en s'appuyant sur de très nombreuses citations.

Il reprend ainsi de nombreuses répliques théâtrales, confortées par des extraits signifiants de lettres, de manière parfois récurrente et même spiralaire, procèdant un peu à la manière d'un feuilleton résumant les précédents épisodes (mais peut-être cherche-t-il simplement à relancer l'intérêt versatile d'un lecteur inculte en l'aidant à suivre le fil de son argumentation). Et il établit des rapprochements très pertinents avec d'autres oeuvres littéraires (3)

On déduit par ailleurs, de quelques rares indications, que l'auteur a réuni et "préparé pour cette édition" des articles plus ou moins longs écrits à des périodes différentes dont certains ont déjà été publiés. Une connaissance plus précise de la genèse de ce livre aurait permis d'en mieux comprendre la structure, mais les éditions des Syrtes, muettes sur ce point, se bornent malheureusement à mentionner le titre russe original, Nejnaïa doucha, sans même préciser l'éditeur ni la date de publication !

2) Voir l'interview d'Alexandre Minkine dans L'observateur russelink

3) faisant notamment référence à Pouchkine et Maupassant ...

 

 

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Datcha de Tchekhov à Melikhovo

( devenue musée)

 

Le livre s'ouvre sur La Cerisaie comme sur un roman policier - dont un dernier et bouleversant mystère n'apparaîtra et ne sera résolu que dans la partie suivante consacrée à La mouette.  

Alexandre Minkine nous déstabilise d'emblée en faisant surgir de cette pièce que nous pensions connaître une multitude de questions et de contradictions énigmatiques. Des questions capitales quoique d'apparence anodine et que nous ne nous étions jamais posées. Et il mène méthodiquement et précisément son enquête, recherchant ces indices très concrets qui nous donneront les clés de compréhension - résultant de calculs simples ou de détails auxquels nous n'avions pas prêté attention - que l'auteur n'avait même pas cachées. Et il modifie ainsi notre lecture de la pièce.

Quelle est la surface de la propriété ? Connaît-on l'âge de l'héroïne Ranevskaïa ? Pourquoi Gaïev dit-il à deux reprises de sa soeur qu'elle est  «vicieuse» ? Et pourquoi le précepteur Petia Trofimov change-t-il d'opinion (4) sur le marchand Lopakhine acheteur de la Cerisaie : un vulgaire parvenu, un fils de serf qu'il traite d'abord avec mépris de «prédateur» avant de lui reconnaître avec admiration «une âme fine et douce» (5) ? Comment comprendre l'absence de réaction de la famille quand Ranevskaïa s'approprie sans vergogne l'argent envoyé pour sa fille Ania ? Pourquoi cette dernière, qui a pourtant la langue bien pendue, ne proteste-t-elle pas ? Et qui était donc pour Tchhekov l'héroïne ou le héros véritable de la pièce ?

( Ce ne serait pas respecter le remarquable travail accompli par l'auteur que de vous donner ici les réponses.)
Dans cette première partie du livre, s'ancre par ailleurs le fil qui la relie aux suivantes : le thème de l'oubli et de l'aveuglement. Cette succulente recette de cerises séchées, «on l'a oubliée, personne ne s'en souvient», s'y lamente dès son épigraphe le vieux serviteur Firs - qui lui-même sera oublié à la fin de la pièce. Et de même que certains, aveugles à l'immensité du cadeau qui leur est fait, y détruisent un homme, oubliant même de le remercier, "les oeufs de la mouette"  sont invisibles et on les écrase...

4) un thème important chez Tchekhov, notamment dès Le Sauvage, où le merveilleux personnage éponyme, assez proche me semble-t-il de l'auteur, prenait ainsi conscience de son aveuglement sur  Elena, la jeune et belle femme du vieux professeur Sérébriakov...

5) réplique ayant donné son titre au livre

 

 

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Décor de  La mouette, lors de la création  en 1898

avec Olga Knipper /Arkadina et Stalisnavsky/Trigorine 

"Depuis près de cent vingt ans, des hommes marchent au bord de La mouette (...) Ils ont écrasé tous les oeufs de la dramaturgie". Heureusement, Alexandre Minkine s'attache à en "ramasser les coquilles" pour restituer le sens perdu.

Cette deuxième partie intitulée Les oeufs de la mouette,  la plus longue, est la seule s'apparentant à un essai. L'auteur qui connaît bien ses classiques, les russes d'abord mais pas seulement, nous y révèle toutes les citations dont la pièce est tissée, les resituant dans le contexte littéraire et culturel de la Russie de l'époque. Des citations dont les personnages, acteurs et auteurs célèbres ou débutants pour la plupart, se sont emparés pour réciter et jouer leurs sentiments ou au contraire pour les exprimer avec sincérité. Et l'auteur observe ainsi les personnages et le décalage de leur langage, éclairant d'une lumière nouvelle leurs rapports tout en faisant ressortir les passages drôles que nous n'avions pas décelés, précisant par la même occasion la notion de talent.

Et en se focalisant, là encore, sur un détail - ce livre déposé par Trigorine sur le terrain de croquet au vu de tous mais que les gens ne voient pas -, il donne à cette pièce une profondeur insoupçonnée tout en revenant longuement sur La Cerisaie dont il enrichit à nouveau la lecture en abordant ce bruit mystérieux qui y résonne à la fin du deuxième acte et dans le final. 

 

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Couverture de la première édition

des Trois soeurs ( 1901)

A Moscou, à Moscou, titre la troisième partie faisant moins référence aux Trois soeurs qu'à cette propension de l'intelligentsia russe à s'enthousiasmer avec snobisme pour tout ce qui vient de l'extérieur, et notamment pour ces "Tchekhov" montés par de grands metteurs en scène qui, malgré leur talent, ne peuvent que proposer de "belles mises en scènes insipides" : de "l'âme russe importée".

Et dans cette partie un peu fourre-tout à la tonalité nostalgique, acerbe et même virulente, l'auteur, reprenant visiblement d'anciens articles critiques remontant parfois à une bonne vingtaine d'années –, analyse de manière détaillée différentes mises en scènes étrangères ou russes de plusieurs pièces. Des mises en scènes qui l'ont marqué, qu'elles soient calamiteuses - le plus souvent - ou recèlent  - plus rarement - de géniales trouvailles.

C'est l'occasion pour lui de s'interroger sur cette tendance généralisée à l'actualisation et de déplorer l'inculture, l'aveuglement et ce désir fréquent des metteurs en scène de plaquer leur propre vision socio-politique, voire idéologique sur la pièce. ""Faut-il charger une pièce raffinée et subtile du sombre poids des événements d'aujourd'hui ?" Assurément non pour l'auteur car  c'est de nous que parlait d'abord Tchekhov : «pourquoi nous vivons, pourquoi nous souffrons», comme le dit Olga dans Les trois soeurs. "Une seule chose est importante : que les acteurs jouent avec talent", et le public entendra alors "sans qu'on le lui souffle". Ce sont eux en effet qui révèlent l'actualité universelle des pièces de Tchekhov.

Et Alexandre Minkine revient encore longuement sur cette Cerisaie dont il a vu des dizaines de versions et qui semble l'obséder : une comédie, "c'est à dire un genre élevé", avec des héros complexes qui sont "tout sauf logiques" - "c'est ce qui les rend drôles et touchants". L'ultime pièce de Tchekhov, terminée six mois avant sa mort, une pièce où il parle aussi de lui-même, ce qui la rend particulièrement émouvante.

 

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    Anton Tchekhoh en 1893

Quant à L'homme qui cite, courte partie semblant l'aboutissement d'un certain nombres de commentaires personnels assez tranchés disséminés dans les parties précédentes, elle laisse perplexe.

L'auteur y livre avec émotion et conviction ses propres vérités. Certes, tout a été dit et écrit, pensé avant nous et nous sommes le fruit de cet héritage. Mais pour Alexandre Minkine, cet héritage qui fait l'homme ne peut se transmettre que par l'écrit, et même par la "grande littérature" : 

"La civilisation, c'est le fait d'écrire ses pensées." "Notre civilisation est bâtie sur le livre." Et pas sur n'importe quel livre, sur celui qui élève (ce qui, nous avait-il exposé auparavant, renvoie la littérature moderne travaillant uniquement l'écriture, comme le théâtre de Beckett, à un simple divertissement de qualité...) L'auteur a en effet une conception de la littérature comme "don" divin : l'inspiration "vient d'en haut", "la voix résonne dans le ciel et non dans un terrier". "Dieu parle; Le poète et le prophète l'entendent et le traduisent ".

Et il déplore le  déclin alarmant de la lecture des classiques dans son pays, qui transforme les hommes en "daltoniens de l'âme". On comprend alors pourquoi les thèmes de l'oubli et de l'aveuglement - notamment cette incapacité à discerner la noblesse du coeur - si présents dans les pièces de Tchekhov  trouvent un tel écho en lui.

Déjà il s'était insurgé dans la première partie contre l'anéantissement de ces paysages russes, de cette vue qui forme l'âme, et contre ces "laquais" du profit qui ont remplacé les nobles, plongeant à son sens le peuple dans un état de servitude bien plus grand que sous le servage. Et il continue de dresser ici le portrait d'une Russie décadente où la vulgarité l'emporte sur l'élévation des sentiments, s'inquiétant pour cette nouvelle génération souffrant "de la bestialité des adultes" qui, nourrie de télévision, ne lit plus.

Il termine ainsi sur une envolée très pessimiste qui ne coïncide pas avec cette première citation en exergue de la partie initiale du livre, tirée d'une réplique de Lopakhine dans La Cerisaie : «Ne désespérez pas mes chers il existe une issue!»

Et on peut supposer, cette citation ne pouvant être gratuite, que ce livre s'adresse aux Russes pour les réveiller, les secouer. L'auteur, dépoussiérant le Tchekhov ennuyeux des classiques scolaires et évacuant ces mises en scènes modernes qui le trahissent, ranimant aussi semble-t-il une certaine fierté nationale, l'inciterait ainsi à lire le vrai Tchekhov : un auteur russe à l'âme fine et douce dont les comédies traitent avec humour du quotidien et leur parlent d'eux.

 

 

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Une âme douce, Alexandre Minkine, traduit du russe par Luba Jurgenson, Les éditions des Syrtes , janvier 2014, 270 p.

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A propos de l'auteur :

Écrivain et critique de théâtre, Alexandre Minkine est également analyste politique du très populaire quotidien Moskovski Komsomolets.

 

A propos de la traductrice : link

A propos de Tchekhov : link

 

EXTRAIT :

 

LA CERISAIE

Ne désespérez pas, mes chers, il existe une issue !

 

p. 11/13

    FIRS. - A l'époque, on connaissait une recette.
RANVESKAIA. - Et où elle est, cette recette ?
     FIRS. - On l'a oubliée. Personne ne s'en souvient.

 

L'IMPORTANCE DE LA SURFACE

 

La Cerisaie est une vieille pièce, elle a plus de cent ans. De quoi y est-il question au juste ? Personne ne le sait.
Certains se souviennent que la propriété de l'aristocrate Ranevskaïa est sur le point d'être vendue pour dettes et que le marchand Lopakhine propose une solution : il faut découper la terre en lopins et les louer aux vacanciers.
Quelle est la surface de cette propriété ? Je pose la question à mes connaissances, je la pose aux acteurs qui ont joué dans La Cerisaie, aux metteurs en scène. Réponse unanime : «Je ne sais pas. - C'est normal que tu ne le saches pas. Mais tu dois en avoir une vague idée.» La personne bégaie, cafouille, puis hasarde, hésitante : «Dans les deux hectares ? - Non. La propriété de Ranevskaïa fait plus de mille cent hectares. - Pas possible ! Comment tu sais ? - C'est écrit dans la pièce.»

LOPAKHINE. - Si on découpe la cerisaie et les terres qui longent la        rivière en lopins pour datchas, et si on les loue aux estivants vous en toucherez vingt-cinq mille par an au bas mot. Vous ferez payer au minimum vingt-cinq roubles par dessiatine et par an. J'en mets ma main au feu : d'ici l'automne, il ne vous restera pas un seul lopin disponible, les gens vont se ruer.

Cela veut dire : mille dessiatines. Une dessiatine est égale à 1,1 hectare. En plus de la cerisaie et des «terres qui longent la rivière», les propriétaires possèdent des centaines de dessiatines de forêt.
On peut se dire que ce n'est pas grave si dans l'esprit du metteur en scène le terrain est mille fois plus petit. Mais il ne s'agit pas uniquement d'arithmétique. Il y a passage de la quantité à la qualité. C'est une étendue telle qu'on n'en voit pas la limite. Plus exactement : tout ce que vous voyez vous appartient. Jusqu'à l'horizon.
Si vous possédez mille hectares, c'est la Russie que vous voyez. Si vous avez quelques centaines de mètres carrés, vous ne voyez qu'une palissade. Un pauvre voit une palissade à dix mètres de sa maisonnette. Un riche à cent mètres de son hôtel particulier. Depuis le premier étage de cet hôtel il aperçoit de nombreuses palissades.
R., le metteur en scène qui non seulement a réalisé une représentation de La Cerisaie, mais qui a en plus écrit un livre sur cette pièce, a dit : «Deux hectares.» P., un metteur en scène extraordinaire, très fin, a dit : «Un hectare et demi.»
Mille hectares, cela change la perception de l'existence. Un espace illimité, une immensité sans bornes, et tout cela est à vous. A quoi comparer cette sensation ? Un pauvre a une cabine de douche, un riche un jacuzzi. Et puis, il y a le large, l'océan. Qu'importe le nombre de kilomètres carrés, ce qui compte, c'est qu'on ne voit pas les rives.
Pourquoi Ranevskaïa et son frère n'agissent-ils pas selon le plan si simple et avantageux de Lopakhine ? Pourquoi s'y refusent-ils ? Certains acteurs interprètent cela comme de la paresse, d'autres comme de la bêtise, comme une incapacité de vivre dans le monde réel (les nobles sont une classe dégénérée, voyons) plutôt que dans son imaginaire.
Mais, pour eux, l'immensité est réelle tandis que les palissades sont une fantaisie repoussante.
Si le metteur en scène ne voit pas l'étendue de la propriété, le jeu des acteurs sera faussé et les spectateurs ne comprendront pas de quoi il s'agit.
Notre paysage familier : les murs des immeubles, les palissades, les panneaux publicitaires. Personne ne s'est posé la question : que se serait-il alors passé ?
En louant mille lopins, on obtient mille datchas. Les vacanciers ont des familles. Quatre à cinq mille personnes seraient venues s'installer dans le voisinage. Le samedi, des amis leur rendraient visite avec leurs familles et resteraient dormir. Donc, dix à douze mille personnes se trouveraient en permanence sous le nez des propriétaires : des chants, des cris d'ivrognes, des pleurs d'enfant, les hurlements des jeunes filles en train de se baigner, bref, l'enfer.

 

Tchekhov à Nemirovitch-Dantchenko (*)

 

22 août 1903, Ialta,

Quant au décor, il ne faudra rien d'extraordinaire. Vous me donnerez juste, dans le deuxième acte, un vrai champ vert et un chemin, une étendue inhabituelle pour la scène.

(...)

 

*)  (...) Metteur en scène, écrivain et critique littérateur fondateur avec Stanislavski du Théâtre d'art de Moscou (1898)

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Publié dans Essai

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