"Variétés de la mort", de Jérôme Ferrari

Publié le par Emmanuelle Caminade

R

 

Varietes-de-la-mort.jpg

Variétés de la mort, le premier livre de Jérôme Ferrari, un recueil de nouvelles qui était depuis longtemps épuisé, vient d'être opportunément réédité par les éditions Albiana (1) au moment où l'auteur ayant enfin acquis une large reconnaissance – grâce à son dernier roman Où j'ai laissé mon âme – ne peut plus pâtir des quelques défauts inhérents à une oeuvre de jeunesse à l'intention provocatrice.

Sorti en 2001, juste après Prighjuneri / Prisonnier (2), le recueil blasphématoire de son ami Marcu Biancarelli dont il avait assuré la traduction, ce livre a en effet été écrit comme ce dernier dans un contexte très local, à une époque où l'essentiel de la création littéraire corse se bornait à remplir une mission morale et politique (3). Un geste iconoclaste nécessaire qui fut lui aussi très mal accueilli dans l'île.

1)http://www.albiana.fr/Varietes-de-la-mort_a260.html

2)http://www.albiana.fr/Prighjuneri-Prisonnier_a745.html

3) Sans le mouvement politique des années 1970 et ce que l'on a nommé le Riacquistu ( mouvement de réappropriation, de ré-acquisition de la culture et de la langue corse ), il n'y aurait cependant peut-être pas eu de création littéraire du tout...

Le recueil qui regroupe neuf nouvelles écrites entre 1995 et 1999, se révèle de qualité inégale tout en revêtant une unité certaine du fait des thèmes abordés et de la reprise de certains personnages d'un récit à l'autre. Certains textes sont en deçà du niveau d'exigence que l'auteur lui-même nous a imposé par la suite à son égard et le propos en est parfois trop démonstratif. L'écriture n'est pas encore ce style littéraire qui a fait en partie la renommée de Jérôme Ferrari et elle s'avère souvent franchement provocatrice. Le recours , notamment, à une crudité de vocabulaire un peu potache pour parler du sexe - point très vulnérable d'une société corse que l'on désire choquer – s'il génère souvent des effets très comiques envahit un peu trop tous les sujets et n'est pas la meilleure façon, du moins pour cet auteur, de les aborder , chose qu'il comprendra d'ailleurs très vite.

On prend néanmoins beaucoup de plaisir à lire Variétés de la mort qui nous rappelle que l'humour est bien présent chez cet écrivain, ce que ses deux derniers romans auraient pu nous faire oublier. Et on ne peut que se réjouir de cette réédition qui permet de voir émerger des thèmes et des personnages qui seront repris par la suite, de voir se mettre en place des constructions narratives complexes et ce fameux style si caractéristique. Sans compter que certaines nouvelles, parfaitement menées, démontrent une profondeur de réflexion, une originalité et un talent indéniables. C'est pourquoi j'estime intéressant de n'en dédaigner aucune et, si certaines s'accommodent d'une rapide présentation, nombre d'entre elles requièrent à mon sens une analyse plus approfondie, au risque de rendre cette chronique bien fastidieuse...

Concepts opératoires

Dernière écrite, la nouvelle Concepts opératoires ouvre le livre d'une main de maître en soulignant la cohérence de  l'ensemble du recueil. Toute la diversité humaine dont témoigne la Corse que Jérôme Ferrari s'attache à présenter au travers de ces nouvelles peut en effet se résumer et se comprendre en deux concepts : «la vacuité et la répétition». Tout le reste n'est qu'illusion. La «modernité», comme «le passé mythique» sont ainsi ramenés à de simples «variantes de l'existence» - ou « variétés de la mort» - , l'idée d'une spécificité, d'une identité corse se voyant quelque peu malmenée. Et l'auteur de puiser dans ce «merveilleux laboratoire de l'Universel» que lui offre son île...

Cette nouvelle drôle et percutante , insolente, frappe par la maturité de son propos et intègre avec pertinence et dérision cette approche de la Corse dans une perspective philosophique en  faisant référence au titre du recueil  emprunté à Nietzsche (4). L'île y apparaît ainsi  comme «une représentation de l'existence elle-même», «une forme de répétition du vide incluse dans le modèle répétitif général dont l'achèvement (...) est la mort».

Jérôme Ferrari , qui adopte dans beaucoup de ces nouvelles une narration à la première personne et partage de nombreux points communs avec le narrateur, y met d'emblée le lecteur en garde : «on peut dire "je"  et conserver son état civil sans pour autant parler de soi» et il ne fait que tenter de «mettre en formes» la vacuité et  la répétition en recourant à la fiction  «pure de tout mensonge et de toute hypocrisie» .

4) Un titre tiré d'une citation du Gai Savoir : «La vie n'est qu'une variété de la mort, et une variété très rare.»

Concept opératoires s'attaque de manière hilarante à la première de ces hypocrisies, le sexe, «cette chose après quoi tout le monde court» : «Comment croire que baiser une Hollandaise en Tongs représente réellement une activité susceptible de donner un sens au cycle de l'existence ? » Jouant allègrement sur les clichés, «les généralités et les lieux communs», sur tous les conformismes, le narrateur caricature avec virulence les «indigènes» , ses congénères corses, des névrosés obsédés par le cul et taraudés par la haine, ridiculise ces pauvres touristes «tueurs d'illusion» qui payent si cher leur rôle de miroir et s'attaque aux travers, aux mensonges de bien des métiers à commencer par celui d'enseignant. Et on voit tout de suite combien cette nouvelle annonce Aleph zéro, le roman que Jérôme Ferrari publiera l'année suivante.

Dies Irae

Dies Irae, la plus ancienne des nouvelles,  est un récit plus classique rédigé à la troisième personne où l'auteur faisant face au concret de la mort dénonce l'hypocrisie à l'oeuvre dans tous les rites obligés qui l'entourent : cette fausse compassion, se souci primordial accordé à l 'apparence... La démonstration , un peu laborieuse, y est alourdie par une progression narrative sans surprise et de nombreux dialogues dont la verve comique n'est pas du meilleur Ferrari. Et pourtant, il convient de noter cette épigraphe tirée du Deutéronome évoquant un Dieu vengeur punissant la faute des pères sur plusieurs générations qui nous renvoie aux angoisses d'André Degorce dans  Où j'ai laissé mon âme. Et ceci d'autant plus que le mort, un André lui aussi, nous interroge sur la nature humaine , Marc-André réalisant, en veillant son neveu qu'il n'aimait pas, que «tous les crimes des hommes sont les nôtres» et ressentant soudain une immense compassion.

Un Sol natal

Un Sol natal, belle et riche nouvelle à mon sens un peu longue - ou dont la longueur aurait nécessité que quelques personnages annexes soient étoffés – s'avère particulièrement instructive à de nombreux titres. Dépassant la dénonciation de la simplification du monde par le cliché, l'auteur y aborde, sous trois angles et en trois lieux différents, la tromperie délibérée des autres ou de soi-même, cette imposture des hommes qui voudraient «un monde qui soit le reflet exact de leur désir» et refusent la vérité. Une thématique majeure de ce recueil que l'on retrouve dans toute l'oeuvre de l'auteur. Le héros y prend le nom de Théodore Moracchini – qui, encore enrichi , deviendra un personnage clé de Balco Atlantico – et on voit se mettre en place des caractéristiques narratives et stylistiques qui s'affirmeront par la suite. Une nouvelle jubilatoire qui se montre volontiers blasphématoire, notamment en s'attaquant à la falsification de l'histoire, thème central du roman précédemment cité.

C'est le parcours initiatique d'un héros déboussolé cherchant désespérément à exister , un parcours passant par trois étapes capitales, trois impostures : Imposture de l'amour, dans la première phase où le héros, étudiant parisien mal dans sa peau taraudé par le sexe – encore ! - et dont l'amour-propre a été blessé pense tomber amoureux de Ruth ( également présente dans Balco Atlantico), image de l'épouse et de la mère. Un héros confronté  à cette contradiction - revenant en permanence non seulement dans ce recueil mais dans toute l'oeuvre de l'auteur  - entre sexualité bestiale et amour éthéré. Imposture de la gloire que, devenu docteur en anthropologie, Moracchini va chercher en Amazonie où, trompé par les Ti-gwai (5), il élabore une théorie sur la métaphysique de cette tribu d'Indiens qui «croient que le monde n'existe qu'au moment où ils le perçoivent». Des conclusions brillantes mais fausses que, une fois détrompé, il publie quand même pour obtenir la célébrité. Ce qui lui permettra dès son retour de «baiser incomparablement plus qu'un inconnu» et lui fera abandonner son désir d'amour. Imposture de l'histoire enfin qu'il va rencontrer en Corse où, pris de honte et se sentant "coupable de tous les crimes" ( cf Dies Irae) et notamment de ceux des SS, il cherche à  « s'inventer un nouveau sol natal».

Il y retrouve «le cercle vicieux monotone de la haine» de soi,  «du désespoir et du sexe» et y rencontre le fantôme de Gianfranco Lanfranchi, un contemporain de Pascal Paoli . Lequel n'a de cesse de lui raconter la version embellie de son histoire dont le héros découvrira dans les archives la fausseté et, surtout, la falsification délibérée initiée par Paoli dont l'auteur s'amuse à déboulonner la statue avec une grossière insolence.

L'écriture de Un Sol natal annonce par certains côtés celle des romans qui suivront. Jérôme Ferrari introduit en effet plusieurs temporalités dans le récit en l'anticipant régulièrement ou en repartant dans le passé,  notamment par le biais du rêve du camp de concentration qui hante son héros. Et l'auteur ouvre ainsi des perspectives assez borgésienne en jouant sur le rêve et la réalité, sur le dédoublement (celui de Marie, la fille facile,   en Ruth – une association de prénoms  guère innocente ! ) et en  introduisant le fantastique avec le spectre de Gianfranco, les passages oniriques imposant en outre de très fortes images ( le camp dans la neige ...)

5) Un épisode qui évoque la risible mésaventure de la célèbre anthropologue Margaret Mead - qui , elle, avait au moins le mérite de la sincérité -  mais l'auteur n'apprit que bien plus tard que Moeurs et sexualité en Océanie n'était qu'un tissu de mensonges et ne s'en est donc pas inspiré.

Colomba

Colomba, courte nouvelle que la facture assez classique de la narration et la relative modération du vocabulaire semble ranger parmi les plus anciennes , tourne en dérision la célèbre nouvelle de Mérimée tout en s'attaquant à la glorification mensongère du passé corse. Le héros, hypnotisé par «cette histoire de soeur qui pousse un frère amolli par la vie française à venger son père» et par «l'incroyable beauté lyrique qui animait ces monotones étripages rituels» «rêve à un monde parfait». Mais , en procréant un fils et une fille nommés Orso et Colomba, il ne réussit pas à recréer un destin digne de ses ancêtres, la sordide réalité ne coïncidant pas avec ses désirs... On commence par sourire à cette histoire mais , le propos un peu ténu étant exploité à fond par l'auteur, on finit par s'ennuyer. Seule l'épigraphe, tirée de l'évangile de Saint Jean - qui exprime la défiance de Dieu envers l'homme car il connaît sa nature - nous interpelle : on retrouve en effet la même citation en exergue du troisième jour de Où j'ai laissé mon âme !

L'huile d'amande douce

L'huile d'amande douce, nouvelle magnifique , drôle et profonde, sensible et lumineuse, se déploie avec fluidité sur un rythme soutenu grâce à des phrases assez longues étoffées d'incises et des dialogues en partie intégrés dans le récit. Le narrateur , prénommé Jérôme, est un jeune professeur qui enseigne la philosophie dans un lycée, ce qui ne peut pas pour autant inciter le lecteur, même naïf, à prendre ce texte au premier degré, l'auteur, prudent , l'ayant mis en garde dès sa nouvelle introductive ! (6)

C'est encore une nouvelle sur l'illusion et le désir , le désir sans cesse renouvelé de ce qu'on n'a pas, qui illustre une réflexion philosophique par une histoire assez scabreuse. Le héros en effet , depuis que son collègue Jean – que l'on retrouve dans Aleph zéro - qui partage ses virées dans «les bars à putes » lui a fait ses confidences intimes, ne vit plus que dans le désir obsessionnel de «se faire passer de l'huile d'amande douce par une main compatissante». «Que faire de ce rêve»? «les putes,[sa] femme, [ses] collègues » s'avérant «de misérables échecs », reste une seule solution : ses élèves !

La puissance comique de cette nouvelle est liée à l'exploitation de nombreux clichés, notamment ceux des hommes sur le sexe et sur les femmes, mêlée à un regard acéré sur notre société , sur le mariage, la Culture et l'école, les enseignants et les élèves... , ainsi qu'à la coexistence d'un vocabulaire très trivial et de sérieuses ou malicieuses références aux philosophes.

L'auteur y livre une belle réflexion sur l'adolescence, sur la forte pression du groupe exercée sur ses comportements sexuels dépourvus de désir ( que l'on retrouvera évoquée de manière plus ou moins fugace dans ses autres livres (7)) . Une réflexion émouvante éclairée par la compassion d'un héros pleurant «toutes ces enfants déjà mortes». Il ménage par ailleurs une chute touchante et paradoxalement très pudique qui semble transcender l'antagonisme sexualité / amour idéalisé et  m'a remis en mémoire certains passages de ses romans (8). Une nouvelle qui distille la sagesse exprimée par Lucrèce dans la citation en exergue pour accéder à la plénitude de la vie : ne pas ignorer, mépriser ce que l'on a. ( Sagesse à laquelle se réfère également Anna dans l'épisode du kairos dans Aleph zéro  et Hayet - "la vie" en arabe - dans Balco Atlantico...

6) cf Concepts opératoires

7) Notamment dans Aleph zéro ( l'évocation du héros à 14 ans ) ...

8) Par exemple la fameuse phrase de Lucille ( Dans le secret ) ...

Le secteur de Marie

Le secteur de Marie étonne par la maîtrise de sa construction. C'est une sorte d'enquête dont le lieu d'ancrage est un bar (9), un récit principal initié par le héros (10) , entrecoupé de la multitude des récits qui lui sont faits par les différents acteurs d'une opération de commando qui a débouché sur une nuit de catastrophe. Des récits en cascade s'enchâssant les uns dans les autres tels les morceaux d'un puzzle et qui vont lui permettre de reconstituer la complexe vérité.

9) Seul lieu d'animation en hiver, on ne s'étonnera pas que le bar corse soit si présent , notamment dans Dans le secret et Balco Atlantico !

10) Un héros qui emprunte encore à l'auteur son état-civil, ce qui n'était pas sans risque vu le bref mais réel passé militant de l'auteur  !

C'est un récit polyphonique (11) fascinant, là encore assez borgésien, jouant sur la mise en abyme, les dédoublements de personnalité, les contradictions et les «décalages», qui nous fait plonger dans deux enfers parallèles qui se font écho : celui du héros et celui des «types» d'un secteur du «Mouvement» commandé par Paul-Marie. Enfer d'un monde où «tout perd son sens» qui peut conduire à la «déchirure », à la folie (12) ou au suicide, comme vous donner arbitrairement «le bienfaisant silence et l'oubli», «le privilège éphémère et scandaleux de la joie».

11) On retrouvera de même un fascinant récit à plusieurs voix avec Balco Atlantico

12) La référence au fameux épisode de Nietzsche à Turin , embrassant un cheval battu "comme ça pour rien",  me semble annoncer l'évolution du personnage de Moracchini apparu dans Un Sol natal vers une folie compassionnelle qui l'érigera en une figure christique très dostoïevskienne dans Balco Atlantico

Le secteur de Marie est le portrait au vitriol, plein de dérision mais aussi de compassion, d'un groupe de militants du «Front», pour la plupart inexpérimentés, sortes de pieds nickelés (13) plus bêtes que méchants qui vont, pris dans un engrenage inéluctable, être entraînés à commettre des violences gratuites dont certains ne se remettront pas. Galvanisés par la croyance en la grandeur et la justesse de leur cause, libérés par la dépersonnalisation et la dé-responsabilisation induite par le groupe (14) et/ou par la cocaïne annihilant leur peur, ces jeunes mal dans leur peau qui rêvent de gloire et sont en mal d'action vont se damner.

«Plus Dieu abandonnait le secteur de Marie dans les récits d'Antoine, de Pascal, de Camille de Torre Marras et de Marco, plus j'abandonnais, moi, la seule chose que j'aimais au monde.»  Cette constatation du héros à mi-parcours de son récit - que laissait présager la sourate du Coran mise en exergue - annonce une thématique centrale très dostoïevskienne de l'oeuvre de Jérôme Ferrari , damnation/expiation/rédemption, que l'on retrouvera fortement exprimée dès Dans le secret (15) ainsi que l'interrogation constante de ses livres : l'homme est-il tout à fait abandonné ? 

13) Des pieds nickelés qui seront repris dans Balco Atlantico et m'ont aussi évoqué une nouvelle de Biancarelli dans Prighjuneri/ Prisonnier , Un camp là-bas

14) Des thèmes qui reviennent souvent, dans Balco Atlantico mais aussi dans Un dieu un animal ...

15) Les contradictions du héros ne sont pas sans évoquer celles d'Antoine dans Dans le secret et illustrent la complexité de l'âme humaine si bien éclairée par Dostoïevski

Le secteur de Marie est un texte riche et fort qui pourtant souffre à mon sens d'une construction narrative trop élaborée, trop somptueuse pour une simple nouvelle fondée sur un épisode somme toute assez resserré. De ce fait, l'histoire, bien que le suspense y soit habilement ménagé, semble parfois s'éterniser un peu en longueur.

Avec Un Sol natal, cette  longue nouvelle m'apparaît aussi comme le brillant travail préparatoire  de ce qui constitue toujours pour moi un chef-d'oeuvre : Balco Atlantico, le troisième roman de l'auteur.

Ethnologues

Ethnologues  prolonge Un Sol natal et l'on retrouve avec plaisir le célèbre professeur Moracchini à Corte où il enseigne l'ethnologie. Jérôme Ferrari y lance une violente charge contre la jeune Université de Corse (16) – conquête du mouvement politique des années 1970 et fleuron du Riacquistu – et il y poursuit sa dénonciation de la falsification de l'histoire en mettant en scène les crimes terrifiants de Gianfranco Lanfranchi, achevant le déboulonnage de Paoli, ce héros révéré qui a déshonoré le peuple corse en «préférant l'illusion à la réalité» : un «patriote» qui n'aimait son peuple que «dans la mesure où il correspond[ait] à ce qu'il désir[ait]».

16) L'Université de Corse Pascal Paoli a été créée en 1981
Un narrateur extérieur décrit avec une verve provocatrice ces étudiants brillamment conduits à leur maîtrise par leur professeur et parodie leurs travaux de manière désopilante. Une caricature d'autant plus savoureuse qu'elle semble manifestement s'approcher de la vérité (17)!

L'ethnologie y apparaît comme «une tentative de surévaluation des lieux communs les plus plats» ou, pire, «une mise en formes pompeuse (...) de conjectures dépourvues de tout lien avec la réalité». Une réalité dont les frontières avec le rêve semblent bien floues. Comment «être assuré» que notre perception du monde est bien celle du réel ? Question insoluble.

Et pour dépasser le pessimisme schopenhauerien, il faudrait pouvoir croire que l'Univers a un sens , ce qui rendrait l'existence certes douloureuse, mais «possible» ( Un thème qui revient souvent chez l'auteur et notamment  dans son dernier roman ). Moracchini, prenant exemple sur ses étudiants qui cherchent de manière vaine et dérisoire – comme bien d'autres personnages du recueil - à se distinguer, à se faire aimer ou admirer, à exister en se berçant d'illusions, finit par se convertir à «l' Univers calme et cohérent de la magie blanche et des valeurs ancestrales qu'il avait contribué à fabriquer» et le «vide de son existence » resplendit enfin de « couleurs apaisantes».

17) Concernant l'enseignement universitaire, du moins dans certaines disciplines, je peux en témoigner, mais pour le reste, je n'ai pas, comme l'auteur, fréquenté l'Université de Corte !

 Mydriase

Dans Mydriase, on retrouve Marco ( Marc-André ) et son neveu André, mais avant la veillée funèbre de Dies irae, la veille de la mort du jeune héros dont on va suivre les derniers instants; tout comme l'on retrouve la rousse Colomba de la nouvelle du même nom . Et l'on commence par ranger ce texte parmi les essais un peu maladroits de cette époque. D'autant plus que la narration y démarre par la voix d'un narrateur extérieur et que d'emblée l'argument semble s'affirmer de manière appuyée, l'auteur installant un parallèle fortement contrasté et plutôt démonstratif entre les vies de ses deux personnages. D'un côté, la légèreté d'un bel  « enfant»  inconscient qui préfère voir le monde réel – peu intéressant à ses yeux - sous le filtre de l'alcool et, surtout, de la drogue : un enfant qui  «fait souffrir innocemment» et aime la vie, répétant le vide d'une existence futile de bringue et de baise facile. De l'autre son oncle, ployant au contraire sous le poids de la vie, qui hait ce monde d' «ordures», ce monde injuste qui ne lui a pas – croit-il (18)– offert l'amour.

Pourtant, très vite, on s'aperçoit qu'un fossé sépare Mydriase de ces deux nouvelles.

La narration, en effet, se complexifie, une deuxième voix - celle de l'oncle - venant ponctuer le récit impersonnel de cette dernière journée , de cette dernière nuit. Une voix s'exprimant dans un monologue qui a le mérite d'introduire une temporalité différente en retraçant la propre vie de Marc-André au regard de celle de son neveu.

Et le style s'approche, notamment sur la fin, du meilleur de ce que nous a offert l'auteur par la suite. Ainsi le dernier monologue de l'oncle évoquant un Orso aimé - qui semble échappé du Secteur de Marie  tout en s'affirmant par son innocence comme une sorte de double du mort - , long passage presque  d'une seule traite dont les phrases  s'écoulent avec fluidité (19), bouleverse-t-il  le lecteur en prenant une ampleur croissante . Un passage dont la facture annonce celle d'Un dieu un animal .

18) Encore ce thème récurrent des occasions que l'on ne sait saisir, de l'ignorance et du mépris de ce que l'on a...

19) Un déroulement sans heurt ménagé à l'aide d'incises et d'intégration totale des dialogues dans un récit dont les nombreuses propositions s'enchaînent ou se juxtaposent  sans nécessiter de ponctuation

Quant à la magnifique fin de la nouvelle qui coïncide avec celle du héros à l'aube du jour de l'ascension, elle réussit, dans un style très visuel, très poétique,  à montrer la sordide réalité de la mort tout en faisant s'évanouir doucement le monde, l'âme du jeune héros aux pupilles dilatées par la drogue semblant s'envoler dans un «grand nuage violet» voguant doucement dans le ciel «comme un vaisseau sur la mer» , tandis que son corps marqué par l'abjection reste sur terre . Et l'émotion qui en émane s'apparente à celle ressentie dans les très belles pages de Balco Atlantico où Hayet imagine la mort de son frère assassiné.

Ce qui frappe aussi dans Mydriase , c'est la gravité de sa tonalité qui la distingue des autres nouvelles de ce recueil et la rapproche des romans qui suivront et surtout des derniers.

Mydriase aborde ainsi les violences sexuelles d'une manière précise et crue mais exempte de toute provocation. De toute complaisance, de tout voyeurisme aussi. Jérôme Ferrari y décrit avec intensité des scènes très dures sans cacher la réalité mais sans s'y attarder non plus, et il réussit ce périlleux exercice en trouvant l'équilibre, le ton juste, comme dans les scènes de torture de son dernier roman Où j'ai laissé mon âme.

Une nouvelle très intéressante car elle aborde de front la sexualité pour parler  de l'amour véritable, sans doute moins en creux que dans les autres nouvelles ou romans de l'auteur, la sexualité qui n'est pas forcément «quelque chose de furtif et de répugnant». Et cette fameuse dichotomie entre sexualité bestiale et amour éthéré présente dans toute l'oeuvre de Jérôme Ferrari  apparaît clairement ici comme un antagonisme artificiel né de la peur, généré - comme dans bien d'autres domaines - par la «faiblesse» qui nourrit la «haine», la honte de soi qui se mue en mépris de l'autre. Et si les héros de l'auteur sont bien souvent des anti-héros, c'est qu'ils ne veulent pas «un monde où les mots collent aux choses».

Pas de nostalgie

Pas de nostalgie, tout comme Mydriase dont elle semble la suite est également  exempte de provocation. Cette nouvelle conclut le recueil en mêlant à l'histoire de son héros narrateur et à des éléments des nouvelles précédentes  les préoccupations nombreuses qui le hantent. Après une scène introductive assez dense , forte et mystérieuse, ce héros écartelé entre ses contradictions et incapable de communiquer avec ses proches ( et notamment avec sa femme ! comme dans  Dans le secret mais aussi dans Où j'ai laissé mon âme ) semble en pleine confusion mentale et il s'enfonce dans de longs monologues chaotiques, tentant de s'auto-analyser. Une plongée dans l'inconscient d'un individu obsédé par la recherche de son MOI , qui paradoxalement  «sait» et «ne veut pas savoir», un individu qui souffre mais ne veut pas grandir ni guérir. 

Et c'est toute l'humanité qui semble s'allonger sur le divan avec ce héros écrivain ambivalent, à la fois «un» et «multiple», qui cherche aussi  à sonder  l'inconscient de son écriture. C'est le chaos du monde livré à la violence du combat entre les pulsions de vie et de mort, entre Eros et Thanatos qui émerge. La conscience du mal et de la mort peut-elle s'accommoder de la vie , l'homme peut-il vivre sans illusion ? Le héros ne semble pas ressentir de «nostalgie» pour ce qui a - ou aurait - existé mais plutôt regretter l'innocence , l'inconscience du mal et de la mort :   « au diable la réalité !»

Pas de nostalgie n'est pas une nouvelle "maladroite" - comme il m'avait semblé lors d'une première lecture sans que je réussisse, à l'époque, à bien cerner  ce qui ne fonctionnait pas – mais elle me semble trop artificielle, trop intellectuelle : une réflexion qui manque d'incarnation.

L'écriture cherche à complexifier ce qui ne sera jamais simple, l'auteur s'employant à tout brouiller plus qu'à clarifier, à rendre le chaos par le chaos – notamment avec de nombreux flashes-back amenés assez brutalement . Alors que la fiction peut permettre au contraire de rendre compte de la complexité du monde sans simplification mais avec une certaine simplicité, avec une intensité émotionnelle qui rend justement cette complexité accessible au lecteur.

 

Variétés de la mort  que l'on peut considérer comme le travail préparatoire des futurs romans de Jérôme Ferrari me semble un livre capital pour éclairer l'oeuvre de l'auteur. On  comprend, au vu de ce riche matériau qui a eu le temps de mûrir encore pendant les  cinq ans qui ont séparé    son premier roman    (Aleph zéro  2002) du second (Dans le secret  2007) , pourquoi ces derniers se situèrent vite et avec constance à un très haut niveau.

On comprend aussi, au regard des aspects parfois outrageusement provocateurs de ce recueil, que cet écrivain n'a pas dû se faire que des amis dans l'île et que, peut-être, dix ans et cinq livres après, quelques rancoeurs subsistent. Comment expliquer autrement en effet que la Corse ait tant tardé à reconnaître le talent manifeste d'un des siens ? Car il aura fallu attendre le succès d'Où j'ai laissé mon âme sur le "continent" et la reconnaissance nationale de cet auteur (20), pour que Jérôme Ferrari  soit enfin considéré en Corse - au-delà d'un cercle étroit d'amateurs convaincus - comme un écrivain majeur et y soit officiellement reconnu  (21).Véritable reconnaissance ou récupération d'un écrivain flattant finalement l'orgueil insulaire ?

20) Après un premier prix encourageant pour Un dieu un animal (2009), Où j'ai laissé mon âme (2010) obtint de nombreux prix littéraires et l'ensemble de l' oeuvre de l'auteur fut plusieurs fois distinguée

21) Après une simple mention spéciale lors du Prix du Livre Corse 2007 pour Dans le secret – et rien pour Balco Atlantico ni pour Un dieu un animal  qui fit connaître l'auteur sur le "continent" ! - le Prix du Livre Corse 2011 (catégorie fiction ) a été décerné à l'auteur en juillet dernier pour Où j'ai laissé mon âme.

 

J Ferrari

Variétés de la mort, Jérôme Ferrari, Albiana , 2001, 150 p.

 

EXTRAITS :

Concepts opératoires

Toute la diversité de l'expérience humaine se réduit finalement à deux concepts opératoires : la vacuité et la répétition. Je m'en doutais un peu depuis quelque temps mais aujourd'hui j'en suis convaincu. Je sens bien qu'on pourrait me soupçonner de partialité voire même m'accuser ouvertement de me livrer à une généralisation abusive de ma situation personnelle : toute personne sensée qui passe un hiver entier en Corse - ou dans n'importe quel coin paumé qu'il vous plaira d'imaginer – en vient inéluctablement à penser que son existence n'est qu'une monotone rumination du vide; mais c'est être injuste que d'accuser l'existence elle-même, sous toutes ses formes concevables, à partir d'une si chétive perspective. Permettez moi de vous dire que je ne suis pas d'accord. De ce point de vue, je ne crois pas au particularisme; je pense simplement que l'existence apparaît ici toute nue, dans sa parfaite innocence, d'une manière absolument limpide et qu'il s'agit bien, dépouillée des gesticulations qui la masquent peut-être ailleurs, de l'existence elle-même : une forme de répétition du vide, inclue dans un modèle répétitif général dont l'achèvement – du moins à l'échelle individuelle – est la mort. Ici, nous vivons franchement. C'est la seule différence. Nous faisons toujours la même chose et cette même chose est rien – mais nous ne parvenons pas à nous le cacher. Je n'en tire aucune gloire particulière. Au contraire, j'aimerais bien me cacher ça. Peut-être – et c'est la seule concession que j'accepterai de faire – la vacuité et la répétition sont-ils seulement les concepts clés de cette variante de l'existence ou, pour être plus précis, de cette variété de la mort, que nous révérons sous le nom de modernité. Mais j'en doute. J'ai bien peur que tout ait toujours été la même chose. Comme je n'en suis pas sûr, j'observerai une prudente réserve et ne protesterai pas si vous voulez vous réfugier dans un passé mythique ou un avenir radieux. Si tel est le cas, je me permettrai cependant de vous faire remarquer que ça ne change rien à ce qui est, pour vous comme pour moi, la réalité.

(...)

Ethnologues

(...) Théodore Moracchini était devenu une sommité mondiale de l'ethnologie après la publication d'un livre extraordinaire sur une tribu amazonienne; il avait enseigné à la Sorbonne et dans quelques universités américaines. Sa présence à Corte était donc tout à fait incompréhensible pour les étudiants et il n'entendait pas les éclairer sur ses motivations. Il leur sourit et réitéra sa demande . La fille se lança.

-Je m'appelle Marie-Paule Cardi et j'ai une licence en sociolinguistique. Je me suis orientée vers l'ethnologie pour aller au fond des choses, pour pouvoir m'exprimer librement... Je travaille sur le rôle symbolique des femmes dans la chasse au sanglier...

"Merde !" pensa Théodore.

- Je suis sûre, poursuivit-elle en s'exaltant visiblement, que le sanglier représente la féminité inaccessible et que la stratégie de la battue est une tentative symbolique d'encerclement de l'Un féminin par le Multiple masculin, une façon pour les hommes d'échapper à la frustration inhérente à leur condition , je veux dire la difficulté d'être porteur du Phallus dans une société traditionnelle – et à cet égard, le sort réservé aux entrailles de l'animal, dans lequel il est facile de reconnaître une métaphore de l'utérus, me semble...

Théodore l'arrêta d'un geste de la main.

- C'est juste une prise de contact, dit-il. Nous aurons le temps d'approfondir vos analyses.

 "Cette pute est complètement cinglée" pensa-t-il. Il fit un signe de tête à l'étudiant suivant. Il était résolument laid et habillé d'une manière qui semblait vouloir repousser à l'infini les limites du ridicule : costume en velours côtelé noir, chemise à carreaux en laine, godillots informes, large ceinture de tissu rouge autour des reins, il ressemblait en tout point aux personnages indigènes qui figuraient sur les cartes postales destinées aux touristes. Un espoir de barbe tentait de s'imposer entre les gros boutons d'acné qui agrémentaient ses joues et son menton. La lèvre supérieure, curieusement humide, restait glabre sans qu'il soit possible de savoir si ce phénomène relevait d'un choix esthétique malheureux ou d'une défaillance hormonale. Théodore détourna les yeux.
-Je m'appelle Bertrandu Durand et ...

 "Bordel de Nom de Dieu! Bertrandu !" pensa Théodore épouvanté par l'infâme corsisation du prénom.

-... je travaille sur le mazzerisme et ses prolongations modernes...
Le mazzeru est un personnage de la mythologie corse : participant en rêve à une chasse, il découvre que l'animal tué arbore un visage humain, celui de quelqu'un qui doit mourir. Le mazzeru est le messager de la mort, son révélateur. En soi, ce n'était pas inintéressant – quoi que, Théodore en était certain, il n'y eût pas là de quoi fouetter un chat, mais c'était – il avait pu s'en rendre compte en consultant le fichier des thèses de DEA – un sujet qui avait été abordé plus de quarante fois sous tous les angles possibles depuis la création de l'université de Corse.

-... car je suis sûr que le mazzerisme existe encore, moi-même, d'après certains de mes rêves...

- Vous rêvez ? Demanda Théodore. Racontez-moi un peu ça

(...)

Mydriase

(...) Même là il y a de l'injustice parce que Orso il ne faisait pas attention à sa beauté il la bafouait dans un sens tellement il y faisait peu attention et les filles il ne les regardait pas toutes alors que moi oui toutes je les voulais toutes et je suais mais lui il tendait la main et les prenait et il ne se rendait pas compte de la chance du don du miracle comme tous les salauds qui croient que tout leur est dû il trouvait ça naturel et sans pudeur devant moi sans voir mes efforts il tendait la main et c'est vrai que des soirs je le haïssais lui aussi pas longtemps comme je l'ai haï quand il est mort sans penser à moi pour me laisser tout seul et je n'ai plus jamais frappé un homme sans lui comme s'il avait fait exprès de me laisser tout seul pour que je vois ce que je suis sans lui une merde si on y pense rien qu'une merde – encore un verre – depuis quinze ans sans rien juste la haine du monde qui n'a pas changé mais la force de la rendre active cette haine non cette force là je ne l'ai plus du tout et plus je suis faible et plus je les hais plus je hais le Tout et pourtant je reste là sans force même pour quitter le Tout juste l'eau de vie qui ne fait rien et quand la nuit est longue il y a l'aurore qui se lève à la fin sur le golfe et c'est magnifique et je ne veux pas et plus c'est beau plus j'ai envie de vomir c'est vrai parce que je vois que c'est beau et que c'est un mensonge et demain tout à l'heure tous ces cons iront prier la Vierge pour l'ascension et ils traîneront mon Dieu leur vieille peau sans importance et moi la mienne et pendant ce temps Orso n'a plus ni beauté ni grâce c'est une charogne et il ne me donne Mon Dieu ne me donne ni me donnera Mon Dieu – plus rien.

(...)

 

Publié dans Micro-fiction, Recueil

Commenter cet article

ecrireunroman 06/10/2011 19:30



Je prends ce livre en note, car je me prépare une liste de choix potentiellement intéressant. Ensuite, viendra une seconde sélection. J’ai un projet : monter une bibliothèque très variée et pour
tous les goûts... j’ai la famille à combler. 



norbert paganelli 04/10/2011 10:03



Ce n'est pas Mozart que je vais assassiner, c'est déjà fait , c'est toi même François mais je laisse passer ton anniversaire car tu serais capable d'en tier profit !



Renucci François-Xavier 03/10/2011 23:06



Honte à toi Norbert, bouh !! pour être passé à côté de ce livre. Bouh !! et bouh !!! C'est avec de tels impairs qu'on assassine Mozart !! Porca miseria.



Norbert Paganelli 03/10/2011 11:44



Encore une fois, vous faites fort ! j'étais habitué à votre talent mais au fond le vôtre nous surprend toujours ! Que puis-je vous dire d'autre sinon qu'il me vient la furieuse envie de relire ce
recueil de J. Ferrari qui ne m'avait pas véritablemnt impressionné lorsque je l'avais découvert. On peut passer à côté de bien des choses et le grand avantage de vous connaître réside aussi dans
le fait qu'on est amené à s'en rendre compte et à tenter de réparer l'erreur "de jeunesse". Vous faites tellement fort, qu'il me faut maintenant vous relire car vous m'en avez donné envie.



Emmanuelle Caminade 09/10/2011 10:21



J'espère qu'une chronique sur Invistita nous ouvrira encore d'autres perspectives de lecture !



roland 30/09/2011 22:16



Ah! Tu me donnes envie de les relire, les Ferrari, fermé qu'ils sont dans un container, peut-être  brûlés de soleil dans le cercueil d'acier.



Emmanuelle Caminade 01/10/2011 16:04



Les relectures sont toujours très instructives !