Partager l'article ! "Au-delà des murs", un court récit inédit de Ben Boukhtache: Je me suis attablé à la terrasse d'un café en compagnie de mon chie ...
L'or des livres
Je me suis attablé à la terrasse d'un café en compagnie de mon chien. J'ai sorti un bloc à lettres, commandé une consommation, et au bout d'un moment commencé à écrire. A la table voisine, deux hommes discutent, l'un cheveux grisonnants, lunettes rondes, l'autre une casquette blanche vissée sur la tête. Ce dernier m'interpelle : «Vous avez un beau chien, c’est un Berger des Pyrénées ?
-Oui…
-J’adore cette race de chiens, intelligents, affectueux… paraît qu’ils ont été utilisés durant la guerre de 14-18 pour acheminer le courrier d’une tranchée à l’autre, car ils étaient en capacité de se faufiler sans attirer l’attention de l’ennemi… Comment s’appelle-t-il ?
-Pile ou face, mais pour faire plus court on l’appelle « Pilou ». L’autre consommateur aux lunettes rondes m’interpelle à son tour : «Je vous reconnais, je vous croise souvent aux Puces le dimanche matin, en train de chercher des livres. Quel est votre style de littérature ?
-N’étant pas très érudit, je ne cherche rien de particulier, je me fie simplement à quelques valeurs sûres qui m’inspirent, auteurs ou éditeurs : Maspero, par exemple…
-Vous écrivez ?
-Non, en fait je m’y essaie car l’écriture me fascine, mais l’exercice est ardu, je rencontre très vite mes limites et mon admiration pour les écrivains n’en est que plus grande » C’est alors que désignant l’homme à la casquette attablé à ses côtés, il me dit : « puisqu’on parle d’écrivains, je vous en présente un : Abdel Hafed BENOTMAN, qui vient de publier « Marche de nuit sans lune », un roman écrit en prison.
-« en prison ?.....
-Oui, j’ai passé 17 ans en prison (il a 48 ans)
-17 ans ! tu as tué quelqu’un ou quoi ?
- Rassures-toi, jamais de sang : braquages de banques avec pistolet en plastique et grenades façonnées avec de la pâte à modeler…
-Tu es algérien, marocain, tunisien?
-algérien
-Moi aussi, français d’origine algérienne. Je m’appelle Ben …. Et comment t’est venue l’idée d’écrire?
-En fait c’est mon 4ème livre (Les forcenés, Eboueur pour l’échafaud, les Poteaux de torture). L’idée m’est venue à l’époque où le journal Libération publiait des annonces qui s’appelaient «sandwich». J’ai écrit et reçu en retour pas mal de réponses. J’avais compris que pour être davantage respecté des gardiens, il fallait du courrier, qu’il existe au dehors des liens, des relations…et puis l’écriture a fait son chemin. Je suis issu d’une famille qui habitait le VI, un quartier assez bourgeois. A l’école j’avais de bons professeurs et je me débrouillais assez bien en français, ensuite la mémoire enfantine m’est revenue. A travers mes livres, j’essaie simplement d’explorer le terrain social, les relations humaines, et d’écrire sur la population carcérale. Ceci dit, je ne suis pas allé m’acheter un costume d’écrivain à la boutique du coin….
-J’imagine qu’en prison, on ne doit pas avoir le même rapport à la liberté?
-Mais la prison elle existe aussi à l’extérieur, parmi les plus démunis, les handicapés, les vieux….
-Oui, c’est vrai….. finalement quelle part de liberté nous reste-t-il? Toujours soumis à son patron, à sa famille, aux fins de mois difficiles, aux autres….
-La liberté est un état d’esprit. En prison j’ai refusé le travail sous-prolétarisé, refusé la conditionnelle; je ne veux rien devoir, je suis athée …et je suis aussi pour le droit à la paresse…
-Tu sais, Hafed, je viens d’un milieu difficile où mes amis d’enfance sont tombés dans la drogue, la prison… toujours à la marge quoi… la plupart d’entre eux ne sont plus de ce monde. A peine âgés de 10 ans, nous avions compris que pour nous la vie serait plus dure. Et finalement, ce qui m’a empêché de tomber moi aussi dans la délinquance, que j’assimile pourtant à une forme de révolte, c’est simplement la peur. Et puis, j’ai eu une grande chance : celle de rencontrer un monsieur d’origine juive et dont les parents avaient fui le nord de la France pour se réfugier dans le Sud. C’était une famille d’éducation bourgeoise, très cultivée, et qui me recevait quotidiennement dans leur belle demeure, avec une bienveillance, une gentillesse et une humanité que je n’oublierai jamais. En quelque sorte des exilés, comme ma famille, qui comprenaient sans jamais parler de guerre. Aussi par respect aux conseils et aux encouragements que ce monsieur me prodiguait sans cesse, je fis l’effort de bien me comporter et, petit à petit, je me suis construit une morale, disons une éthique du vivre ensemble.
-Non, me répondit Hafed en me prenant la main, tu as été intelligent et saches que les rencontres dans une vie sont primordiales… Son ami l’interrompt alors d’un : «Hafed, il faut y aller» et, se tournant vers moi, il ajouta : «ce soir nous animons une discussion-débat autour du livre d’Hafed, tu es chaleureusement invité». «Ben» me dit Hafed, prends soin de toi, et à bientôt, inch’allah».
Nous nous quittâmes sur ces mots, non sans se promettre de nous revoir le plus tôt possible. Je le regardais partir, admiratif qu’après 17 ans de prison il ait conservé une telle énergie, sans manifester ni haine, ni revanche, ni rancune, assumant ainsi pleinement sa dette et sa responsabilité.
( Texte publié par l'auteur le 12-09-08 sur le site de Mediapart
)
OUVRAGES COLLECTIFS
DES VIES, 62 enfants de harkis
racontent
AGOSTINI Jean-François
ATTA Sefi
Le
meilleur reste à venir
ATXAGA Bernardo
Obabakoak
AVALLONE Silvia
D'acier" (traduction française)
BACHI Salim
BAILLY Jean-Christophe
Le Dépaysement / Voyages
en France
BARICCO Alessandro
Novecento
BARBARA Charles
BARRIERE Loïc
BASTARD Joël
BENCHICOU Mohamed
BEN JELLOUN Tahar
Les amandiers sont morts de leurs blessures
BENMALEK Anouar
BERNANOS Georges
BESSETTE Hélène
BIANCARELLI Marco
Vae Victis et autres tirs collatéraux
BIZOT Véronique
BLANC Anne-Catherine
Entretien avec Anne-Catherine Blanc
BORGES Jorge Luis
BOULGAKOV Mikhaïl
BOUIDA Iouri
CALVINO Italo
CASANOVA Xavier
CASANOVA Marie
CESARI Stefanu
CHOUKRI Mohamed
CLARO
COE Jonathan
La vie très très privée de Mr Sim
Rencontre avec Josée Kamoun, traductrice de Jonathan Coe
COHEN Laurent
CONIL Dominique
CONRAD Joseph
DAOUD Kamel
DIOME Fatou
DOMECQ Jean-Philippe
DOSTOIEVSKI Fédor
Carnets du sous-sol
ENARD Mathias
FARINA Raymond
Eclats de vivre et Une colombe une autre
FERRARI Jérôme
Du style de Jérôme Ferrari et de l'intérêt de la critique...
Rencontre avec Jérôme Ferrari (Aix-en-Provence,13 /05/11)
FERRUCCI Roberto
Sentiments subversifs / Sentimenti sovversivi
FINKIELKRAUT Alain
FONDANE Benjamin
FOURVEL Christophe
La dernière fois où j'ai eu un corps
FUSINI Nadia
GERMAIN Sylvie
GIONO Jean
GONZALEZ Tomàs
GROSSMAN Vassili
Vie et destin
HADDAD Hubert
Rencontre avec Hubert Haddad
(Sainte-Cécile-les-Vignes, le 11/05/12)
HEBBADJ Fadéla
interview exclusive de Fadéla Hebbadj
HRABAL Bohumil
IBSEN Henrik
IMACHE Tassadit
JAY Salim
Victoire partagée
JOUANARD Gil
L'Oeil de la
terre
KALOUAZ Ahmed
de KERANGAL Maylis
KLEIN Etienne
LAFON Marie-Hélène
LE BRETON David
LE CLEZIO J.M.G.
RAGA Approche du continent invisible
LEYS Simon
Le bonheur des petits poissons
LOBO ANTUNES Antònio
LOY Rosetta
de LUCA Erri
MAcCARTHY Cormac
MAROUANE Leïla
La vie sexuelle d'un islamiste à Paris
MAZOYER Florian
MICHON Pierre
MORAVIA Alberto
NIMROD Bena Djangrang
PAGANELLI Norbert
A notti aspetta / La nuit attend
COTTON Peintures : Paroles & couleurs
PAOLI Angèle
PEREZ-REVERTE Arturo
PESSAN Eric
Rencontre avec Eric Pessan (Sainte-Cécile-les-vignes, 25/11/11)
PESSOA Fernando
Le livre de l'intranquillité" (volume II)
PREDALI Jean-Baptiste
RAHIMI Atiq
Syngué sabour (Pierre de patience)
RENUCCI François-Xavier
Un lieu de quatre vents, Una vita nova
REVERDY Thomas B.
Rencontre avec Thomas B. Reverdy ( Bollène, 17/06/11)
RODRIGUEZ-ANTONIOTTI Maddalena
ROHE Oliver
Ma dernière création est un piège à taupes
ROUAUD Jean
Comment gagner sa vie honnêtement
SANSAL Boualem
SANTINI Jean-Pierre
C'est toujours la même histoire
SATTA Salvatore
SAVINIO Alberto
SEBBAR Leïla
Rencontre
avec Leïla Sebbar, Yves Turquier et Marcel Benamou
SHAKESPEARE
SLAVNIKOVA Olga
STEINFEST Heinrich
TABUCCHI Antonio
Piccoli equivoci senza importanza
TAVARES Gonçalo
Apprendre à prier à l'ère de la
technique
TCHEKHOV Anton
VALJAREVIC Srdjan
Rencontre avec Srdjan Valjarevic (Romans, 25/05/11)
VEHLO DA COSTA Maria
VERDIER Fabienne
WALSER Robert
ZALBERG Carole
Derniers Commentaires