Une interview exclusive de Fadéla Hebbadj sur Mediapart (30/04/09)

Fadéla Hebbadj, Buchet-Chastel

Fadéla Hebbadj enseigne actuellement la philosophie dans un lycée parisien.

Son premier roman, L'arbre d'ébène , un récit généreux s'attaquant au réel avec force et sans misérabilisme, est paru en juin 2008 aux éditions Buchet-Chastel.

Elle a bien voulu répondre à mes questions pour éclairer la signification d'un livre dont je conseille à tous la lecture*.


E.C. :

Michel Tournier aime à dire qu'un roman doit avoir «un grand sujet», c'est à dire un sujet d'actualité doublé d'un sujet philosophique.

C'est le cas du vôtre qui dénonce le sort fait aux sans-papiers dans notre pays, mais pose également la question plus générale de l'émancipation, à la fois comme affranchissement d'une autorité, d'une tutelle et comme libération de ses peurs et de ses préjugés.

Avez-vous envisagé ces deux sujets de front dès le départ ou est-ce la dénonciation du sort

des sans-papiers qui vous a entraînée dans une réflexion plus philosophique ?


F.H. :

Un auteur  s'engage dans des causes de son temps, dans l'urgence souvent, pour faire émerger des injustices. L'Arbre d'ébène s'enracine dans l'actualité immédiate  pour soumettre à réflexion, le sort de nombreux innocents. Nasser évoque ses expériences limites qui se déroulent dans des espaces spécifiques ; espace des sans-papiers, espace de ceux qui obéissent aux énoncés normatifs de la loi, espace de ceux qui oeuvrent  vers un développement  plus humain de la société. Je soumets à réflexion les conditions inhumaines que nos lois infligent  à des  innocents. J'ai alors entrepris une enquête imaginaire sur les lieux de misère et d'incarcération à travers la voix d'un enfant.


C'est par rage, par désespoir et par impuissance civile, qu'elle m'est venue. On traite les sans-papiers comme des chiens. On les enferme parce qu'ils n'ont pas le droit d'exister sur le sol européen. Ces emprisonnements  répriment ma liberté. La prison est une forme de discipline, elle vient s'enclencher dans une réflexion, en devenant un laboratoire disciplinaire pour innocents. L'ordre de la société passe, comme vous le savez, par la frontière entre les coupables et les innocents. En enfermant les sans-papiers, ils ne deviennent plus respectables. Je dénonce ce scandale. Au nom de la misère sociale, on justifie une forme de répression. Les camps sont des lieux de hors-droits. Un pouvoir qui fait de la vie des innocents l'objet de son pouvoir est politiquement dangereux.


Nasser propose un principe qui est celui d'aimer, un commandement supra-éthique qui s'inscrit dans  une vaste économie du don que nos  principes ont oubliée. Il est bon, lui dit sa mère, parce qu'il entre dans la connaissance et la création avec innocence. Il ne cherche pas seulement à être aimé, il cherche à aimer. Il offre une conception de l'homme qui ne répond pas à un produit à consommer, il cherche, comme sa mère, l'homme de sollicitude, de respect et d'admiration. La loi devrait être don, elle ne l'est malheureusement pas.


Ce récit qui présente la forme d'une confession, répond  à ce  manquement social. Nasser n'est pas un vrai garçon, c'est un type de soi, un soi mandaté. Aucun enfant ne parle comme lui, mais aucun adulte ne parle aussi comme lui, il porte une parole qui se situe entre une parole d'amour et une parole dénonciatrice des lois récalcitrantes européennes contre les siens. Elle véhicule une construction sociale, économique et politique, un enseignement sans doute, philosophique et métaphysique, qui transcende les lois violentes et les attitudes de résignation. Cette liberté de parole  est une charte, qui  cherche à éveiller les  consciences politiques.

E.C. :

Le narrateur de votre roman est un enfant africain.

Son langage naïf, à la fois simple et poétique, vous est-il apparu d'emblée comme le plus adéquat pour parler de ces deux sujets ?


F.H. :

Son langage n'est pas naïf, il est innocent. C'est le langage de celui qui n'a pas  demandé à venir  au monde, qui n'a commis aucun crime. S'il y a naïveté, ce serait une naïveté de coeur. Si vous entendez l'idée d'un être authentique, naturel  mais non bête, alors il est naïf. Il y a la niaserie et la naïveté sans détour, innocente. J'ai souvent peur qu'on les confonde. Au sens étymologique, le regard naïf est un regard neuf sur les choses et donc irréprochable.  Il a cette  franchise sans artifice  détachée de  la  simplicité et de la bêtise niaise. Je sais que ce regard dérange, qu'on ne l'aime pas, ce regard. Il embarrasse les bonnes consciences.
Vous avez cité Michel Tournier, je citerai Aldous Huxley : "le fait que beaucoup de gens soient choqués par ce qu'écrit un auteur lui impose pratiquement le devoir de continuer à les choquer."
Le  langage  de l'innocence philosophique  me paraissait, en effet, plus adéquat, pour  atteindre les coeurs. Nous souffrons autant qu'eux de  pertes de repères. Nous sommes tout aussi les orphelins de l'Etat, qui démissionne  son rôle fondateur, sur le plan de l'éducation et de la santé. Nasser stigmatise  des problèmes de société. 

E.C. :

Ce premier roman semble revendiquer une double paternité : dédié à votre père, il s'affirme également comme un hommage rendu à Romain Gary.

Que représente pour vous cet écrivain ?


F.H. :

Ce roman a  de multiples  paternités : mon père de toute évidence ; un homme solide et présent. Romain Gary qui se sentait l'équivalent d'un Algérien et qui injuriait les folles tragédies de l'homme, avec l'espoir qu'il  ingurgite enfin, grâce à  ses créations, la pilule d'humanité. Optimisme de  créateur mais pessimisme de  la raison et de la volonté, quand il affirme que "le véritable optimisme consiste à se dire que les 25000 prochaines années seront très difficiles."  
Je me suis référée explicitement à La vie devant soi, parce que cette oeuvre ouvre  mon histoire littéraire. Quelqu'un parlait de moi, ou plutôt de nous, à la première personne du singulier. Il était nous, portant notre douleur d'exclus, de proscrits. Je me devais d'être cet autre, ce nouvel étranger qui traverse les mers, sans papiers. C'est une forme d'hommage et d'hymne, à l'ouverture  de ces autres, qui font partie de ma douleur. Le Romain Gary de La promesse de l'aube était enfin  sauvé. Ouverture salvatrice que lui même a suscitée lors de mes premières lectures passées.
Je profite pour remercier mon éditeur, qui a cru en mon travail littéraire.
Et puis, Jochen, mon compagnon de route, qui a pris le temps de m'écouter. Il a été patience et générosité d'attention.


E.C. :

Pour Nasser, votre jeune héros malien, l'émancipation est à la fois arrachement et enracinement et la revendication identitaire qu'il porte semble à l'opposé du communautarisme.

Pouvez-vous développer ce point ?


F.H. :

Je n'aime pas le communautarisme. Il m'effraie, ça sent le rance, le moisi. la séquestration. Tout ce qui se referme sur soi finit toujours par sécréter de l'obscurantisme.
J'ai plutôt pointé la question de l'origine, celle qui implique le dépassement de soi. Plus on s'enracine dans  son origine, plus on s'ouvre vers d'autres origines et plus on s'élève  haut vers la connaissance. Il y a une revendication culturelle universelle. Nasser aime la lecture d'un blanc, il y retrouve son identité. Une identité qui n'est pas fixée à une communauté précise, mais bien au contraire, évolue, travaille, pour une  communauté humaine. Il perce l'enveloppe de tous les espaces communautaires, parce qu'il a soif d'émancipation et d'enracinement. Il est question, dans mon texte, de la force des origines européennes, africaines, asiatiques...  La communauté n'est pas le communautarisme. Les traits caractéristiques de  la  communauté en laquelle il croit, renvoient à une identité spécifique, un  profond sentiment d'appartenance  au monde. Quand sa mère dit à son cousin Abdellah, qu'elle préfère l'isoler des siens, elle  envisage pour  son fils un destin nouveau, une réelle traversée des frontières, un espoir de liberté.

E.C. :

Il y a par ailleurs dans votre livre une réflexion métaphysique sur le sens de la vie , sur la mort, qui semble influencée par une vision non religieuse mais cosmogonique du monde.

Pouvez-vous préciser ce point ?


F.H. :

Nasser est un sans-papiers jeté dans une société qui referme ses frontières. Il devient, au fur et à mesure, un sans-papiers du monde  puis enfin, il intègre sa vraie nature d'enfant, aux yeux du lecteur, grâce à cet homme protecteur, ce tuteur de la République Française, employeur ou amant de sa mère, rien ne le spécifie.   
Il est l'enfant d'une bonne étoile. Il croit au destin et non aux hommes. Car aucun homme ne devrait avoir le droit de le traiter comme un paria. Il est un tout, sans origine, ni dimensions, puisqu'il représente toutes les origines  intégralement. Il provient  de  la particule cosmique dont l'origine est  humaine.


E.C. :

L'écriture semble devoir «ouvrir les portes» à votre héros en lui garantissant la mémoire de son histoire personnelle tout en lui permettant un enracinement plus large dans l'univers.

L'écriture participe-t-elle également de votre émancipation ?


F.H. :

J'écris pour offrir des sépultures  à ceux qui me manquent, et c'est évidemment dans le champ de la mémoire que je laboure mon écriture. J'y trouve leur présence. J'accepte, par l'écriture, de vivre, à condition de garder ceux que j'aime  en vie. Je n'ai aucun choix.


(Entretien réalisé par mail, le 30-04-09)


* J'ai consacré une longue analyse à L'arbre d'ébène sur ce blog .

 

Interview publiée dans le journal Mediapart :

http://www.mediapart.fr/club/edition/la-critique-au-fil-des-lectures/article/010509/une-interview-exclusive-de-fadela-hebbad

 


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