Le poids d'un oiseau en vol, de Dana Grigorcea

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Dernier roman (1) de l'auteure roumano-helvétique germanophone Dana Gricorcea, Le poids d'un oiseau en vol s'inspire très librement d'une anecdote historique, car «pour la littérature, peu importe qu'une histoire soit arrivée ou pas». 

Invité à New-York en 1926 par la Brummer Gallery qui lui consacrait une exposition personnelle, le sculpteur Constantin Brancusi dont les vingt œuvres avaient été un temps bloquées par le service des douanes du port (2) s'était indigné que l'une d'entre elles - déjà achetée par le peintre et photographe américain Edward Steichen – soit lourdement taxée comme un vulgaire objet manufacturé. Les douaniers refusaient en effet de voir dans Oiseau dans l'espace, cette sculpture en bronze non figurative, une œuvre d'art exemptée de droits. Le sculpteur intenta donc un procès à l'état américain où fut questionné le statut de l'oeuvre d'art, les experts et artistes classiques (défenseurs d'une imitation de la nature) s'y opposant aux modernes. Et le verdict tranchant en sa faveur fut ainsi une première reconnaissance judiciaire de l'art moderne !

Mais cette anecdote n'est pour l'auteure qu'un prétexte pour s'interroger sur le sens de l'art, sur ce qu'il emprunte à la vie et lui apporte, et plus largement sur ces rapports entre rêve, imagination et vie réelle la concernant directement en tant que romancière. Tandis que le contexte des "Roaring Twenties" (3) dans laquelle elle se déroule (ces années prospères de joyeuse insouciance, de liberté et de créativité, d'excitation et d'audace ayant succédé à la grande guerre) lui permet, tout en opposant malicieusement tradition et modernité, d'exalter la griserie et la légèreté qu'apporte la création fictionnelle dans une construction narrative vertigineuse pleine de fantaisie.

1) Das Gewicht eines Vogels beim Fliegen (Penguin Verlag, 2024)

2) A force d’insistance et grâce aux réseaux de Marcel Duchamp, les sculptures purent momentanément quitter les douanes pour rejoindre la galerie Brummer. Sur le bon de sortie, elles étaient indexées comme "instruments de cuisine" !

3)https://fr.wikipedia.org/wiki/Roaring_Twenties

 

 

L'intrigue, quoique se déroulant sur deux périodes, s'avère simple.

Lors de ce fameux séjour à New-York pour son exposition de 1926, le sculpteur Constantin Avis est contraint par Cara Milner, l'excentrique fille de son galeriste décédé juste avant son arrivée, et son assistante, la séduisante Lidy Maenz, à fabriquer une statuette de papier mâché imitant l'onyx pour un film de la star du cinéma muet Alba Fantoni. Une statuette la représentant «sa petite tête levée, semblable à un oiseau qui s'envole», la bouche ouverte tendue vers le ciel «comme si elle proclamait, ravie : "Le choix des dames"! (4)».

Un siècle plus tard, grâce à une bourse de la fondation Wehrli, actuelle propriétaire de cette statuette (imaginaire), l'écrivaine Dora Marcu peut enfin écrire tranquillement cette histoire qu'elle portait en elle depuis longtemps. Elle s'est ainsi offert hors saison une suite avec balcon donnant sur la mer dans un hôtel luxueux de Santa Margherita Ligure sur la Riviera italienne (dont était originaire cette Alba Fantoni ayant fait carrière en Amérique) et elle a embauché une nounou, Macedonia, pour s'occuper de son fils Loris âgé de huit ans qui pourra ainsi profiter de la plage pendant qu'elle écrit. Quant à son amant Régis, il ne la rejoindra que plus tard car elle ne souhaite guère qu'il la distraie avant qu'elle ait fini son livre.

Et tout l'intérêt du Poids d'un oiseau en vol repose, outre sur la justesse des personnages de cette mère écrivaine et de son jeune fils (les seuls véritablement incarnés) et de leur touchante relation, sur sa construction et son écriture ludiques. Sur l'entrelacement des films de la Fantoni et du séjour à New-York de l'alter ego de Brancusi découvrant émerveillé une Amérique "vrombissante" avec la résidence littéraire contrastée de Dora dans cette paisible station balnéaire de la vieille Europe et le livre qu'elle y écrit. Sur un aérien et constant va-et-vient entre réalité et fiction. 

4) le choix des dames, ancêtre du quart d'heure américain, était dans les bals d'autrefois un moment exceptionnel où, rompant les codes en vigueur, une femme pouvait inviter son danseur, l'auteure en faisant malicieusement un symbole de l'émancipation féminine

 

Dana Grigorcea mène de front deux fils narratifs, le premier consacré à Constantin Avis arrivant à New-York dans ces années folles et le second à Dora dans sa résidence italienne un siècle plus tard. Et l'auteure, qui parle elle-même plusieurs langues, leur donne beaucoup de charme et d'authenticité en métissant son texte d'anglais ou d'italien.
Mais, ironiquement, la vie à Santa Margherita Ligure n'a rien de bien différent (à l'exception du portable) de celle des touristes aisés d'avant la guerre de 1914, alors que cette New-York du consumérisme débutant où s'élancent de gigantesques gratte-ciel, avec son dynamisme culturel et son émancipation féminine, présente tous les aspects de la modernité.

Nous sommes plongés d'emblée dans l'euphorie de cette Amérique nouvelle en pleine effervescence, entraînés dans un tourbillon de danse et de musique avec ces mélodies et ces chansons popularisées par le disque et la radio. Nous sillonnons une ville animée et bruyante avec ses automobiles «klaxonnant sur un rythme de jazz», une ville lumineuse et colorée avec ses enseignes clignotantes et ses vitrines éclairées, où les foules se pressent dans les cafés-dancing et les salles de cinéma, et où les femmes s'affirment, sortent et se maquillent, dansent, boivent et prennent des initiatives.
Et à l'ivresse de la vie new-yorkaise en cette «
époque extravagante de grande agitation» - comme le note Constantin dans son carnet (5) - répond, dans une surenchère hédoniste, celle de l'écriture pour Dora : «Dora se grisait d'écriture, de la danse des mots, savourant secrètement le pouvoir qu'elle détenait sur eux et le fait d'avoir anticipé chaque accord, chaque pas de ce ballet exaltant.»

Dans ce roman l'art est en effet avant tout source de plaisir, tant pour ses admirateurs que pour ses créateurs. Oiseau dans l'espace est un objet d'art car ce produit de l'imagination du sculpteur est «une belle pièce, dont la beauté, la simplicité, la singularité sont pour moi source de plaisir», témoigne ainsi le directeur du musée de Brooklyn durant le procès, tandis que Lidy y affirme qu'une œuvre d'art est «susceptible d'embellir une demeure et de susciter un sentiment de joie, joy !»

5) l'auteure reprend en italique les notes du carnets du sculpteur, archives qu'aurait mis à la disposition de Dora la fondation Wehrli

 

 

Dana Grigorcea nous offre un roman tout en miroitements et en échos qui repose avec brio sur un emboîtement de mises en abyme.

Son héroïne Dora est ainsi en train d'écrire, comme elle, un roman dont Constantin Brancusi  s'avère «la muse», un roman sur l'art : «Elle ne voulait pas s'arrêter aux sujets à la mode, l'origine, les traumatismes, la culture de l'exotisme, mais aller à l'essentiel, au sens de l'art. A quoi bon l'art ? Dans quelle mesure l'art se nourrit-il de la vie – et qu'est-ce que l'art donne en retour à la vie Et elle le terminera de même «par le procès de l'oiseau et de l'art».

Quant à son héros Constantin Avis, qui a rencontré Alba Fantoni logeant dans le même hôtel que lui, il va voir avec Lidy un film où la célèbre actrice joue son propre rôle, l'y trouvant plus réelle que dans la vie. Il ne pourra de plus refuser de fabriquer cette statuette la représentant pour son nouveau film Le choix des dames. Une statuette élancée, tendue vers le haut comme si elle allait s'envoler à l'instar de son fameux oiseau et qui comme lui sera déballée comme un cadeau, la scène du film se déroulant dans une salle dotée d'un escalier en spirale répondant à l'escalier en colimaçon de la maison Milner où est dévoilée la fameuse sculpture d'Avis...

 

Elle tisse par ailleurs un dense réseau de motifs, moult petits détails reliant les deux fils narratifs et nous faisant naviguer insensiblement, comme dans un rêve, d'une époque, d'un lieu ou d'un personnage à l'autre. Alba Fantoni porte par exemple comme Lidy un petit chapeau blanc, le chien de la Signora Cavallero logeant dans le même hôtel que Dora s'appelle Arturo comme le réalisateur du Choix des dames, tandis que le jeune Loris partage la prédilection du sculpteur Avis pour les galets gris aux veines claires, ou qu'on retrouve la même corde dans un rêve de ce dernier et de Dora... Et elle joue avec virtuosité sur les ombres et surtout sur les reflets - motif primordial et particulièrement pertinent – qui nous donnent une autre appréhension du réel.

 

Dans ce roman chatoyant, miroirs, vitres, vitrines, façades de verre des buildings, parquet ciré,  flaques … et en premier lieu l'Oiseau dans l'espace, cette sculpture en bronze poli, décalent et élargissent ainsi notre vision des êtres et des choses. : «Un cercle étroit se referma sur l'oiseau à l'éclat doré et au corps élancé sur lequel chacun cherchait avidement son propre reflet.» Brancusi n'avait en effet pas sculpté un oiseau mais son essence et le polissage de ses œuvres servait leur finalité : offrir un miroir au sujet, un lieu de réflexion au-delà du visible.

 

Dora qui, en tant qu'écrivaine, polit la matière des mots se reflète par ailleurs dans l'artiste : «enfin elle tenait sa phrase. Dora en voyait soudain chaque mot, soigneusement poli à sa place.» Et ils semblent vivre tous deux autant dans le réel que dans leur imagination. Avis s'apprêtant à aller au vernissage de son exposition éprouve ainsi une réticence : «A quoi bon y aller, maintenant qu'il s'était dépeint toute la scène ?», alors que Dora, en intense période de création, a du mal à rester totalement disponible pour ses proches car, dans une sorte de dédoublement, elle vit à la fois dans le monde de son livre et dans la vie réelle, en ressentant de la culpabilité : «Une fois de plus les pensées de Dora s'évadèrent malgré elle vers son texte.» Son héros ainsi l'accompagne : «elle se tourna en pensée vers Constantin Avis», et elle lui parle. Elle se voit avec lui arpentant les rues de New-York, «guettant du coin de l'oeil leur reflet dans les vitrines des magasins» et peu s'en faut qu'elle se fasse renverser dans son rêve éveillé !

Ils partagent de plus une même joie à travailler leur matériau - l'accouchement d'une œuvre ne se faisant manifestement pas pour eux dans la douleur -, puisent également dans l'observation de leur entourage et de leur environnement matière à leur art, emmagasinant tous ces détails de la vie courante pour s'en servir plus tard. Remarquant avec Loris les rideaux jaunes de sa chambre gonflés par le vent comme une voile, Dora pense ainsi les placer dans son roman, et on les retrouve dans la chambre de son héros à New-York. Elle s'inspire de même de cette histoire de corail pourpre poli que lui raconte la Signora Cavallero pour l'attribuer à ses personnages Alba et Constantin...

Avec subtilité et malice, Dana Grigorcea fait ainsi entrer le lecteur dans le monde de la création fictionnelle, Le poids d'un oiseau en vol s'apparentant à une sorte de "making of" romanesque du roman de Dora.

 

Oiseau dans l'espace

Nous retrouvons avec plaisir tout l'humour de cette auteure à l'imagination fertile.

Tout son roman d'abord entre malicieusement en résonance avec Oiseau dans l'espace, Dana Grigorcea  le parsemant de multiples allusions à la sculpture, aux oiseaux et à cet élan tendu vers le ciel caractérisant cette oeuvre. Lidy a ainsi une «allure sculpturale» et Loris un pied «gracieux comme celui des statues grecques», on croise nombre d'oiseaux, de la grive solitaire à la lourde outarde en passant par le cormoran mouillé et, dans une sorte de chorégraphie gestuelle, l'auteure reprend sans cesse ces bras tendus vers le haut, allant jusqu'à mettre en parallèle le bras dressé de Lidy portant une ampoule à changer au plafonnier et la statue de la Liberté ! Elle se montre de plus friande d'onomastique, Constantin troquant son nom contre celui d'Avis ("avis" signifiant "oiseau" en latin) et la nounou, qui parle un charabia mêlant les langues, se nommant Macedonia en référence à sa «salade linguistique», l'insaisissable Alba Fantoni apparaissant, elle, comme une sorte de fantôme blanc. 

Répondant à l'exclamation d'Avis «Ma statue, c'est de l'art !», elle décline par ailleurs la formule avec dérision dans des contextes très différents  : «le raffinement avec lequel Alba Fantoni quittait la scène dans le film – ça c'était de l'art !»/ «La grive se mit au diapason de son sifflement. Ca c'était de l'art !»... Et elle la met même dans la bouche du jeune Loris suçant les taches de sauce tomate sur sa chemise qui passent du rouge au jaune en dessinant des auréoles vertes et brunes !

 

Le poids d'un oiseau en vol est ainsi un roman pétillant à l'écriture espiègle virevoltante dont la joyeuse légèreté s'avère contagieuse. Un roman nous montrant combien l'imagination créatrice se nourrit de la vie et combien l'art en retour aide à vivre : «A quoi bon l'art, s'il n'aiguisait pas nos sens, notre attention à une belle et bonne vie.»

 

 

 

 

 

 

 

 

Le poids d'un oiseau en vol, Dana Grigorcea, traduit de l'allemand (Suisse) par Elisabeth Landes, Les Argonautes, 7 mars 2025, 240 p.

 

A propos de l'auteure :

Née en 1979 à Bucarest, Dana Grigorcea vit aujourd’hui à Zurich. Elle a étudié la littérature allemande et néerlandaise, ainsi que la mise en scène. Ses romans et nouvelles sont traduits dans plusieurs langues et elle a emporté de nombreux prix littéraires. Après La Dame au petit chien arabe (Albin Michel, 2019) et Ceux qui ne meurent jamais (Les Argonautes, 2023), Le poids de l'oiseau en vol est son troisième livre traduit en français.

 

EXTRAIT :

 

On peut lire les premières pages (p.6/7) : ICI

 

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Publié dans Fiction

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