Le serment des apothicaires, de Pierre-Joseph Ferrali

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

La Pologne fut envahie par l'Allemagne nazie le 1er septembre 1939 et, après une guerre éclair (1), Cracovie qui avait été épargnée par les bombardements et s'était rendue sans combattre devint le siège du gouvernement général d'occupation voulant en faire une ville "racialement propre". Après nombre de persécutions, les Juifs occupant depuis mille ans le vieux quartier Kamierz du centre ville furent contraints de déménager dans le quartier périphérique de Podgórze sur la rive Sud de la Vistule où ils furent entassés, enfermés dans une zone résidentielle à l'accès très restreint (2) entourée de murs de brique et de barbelés.

 

Construction du mur du ghetto par des travailleurs forcés juifs

Le Polonais de confession catholique Tadeusz Pankiewicz dont la pharmacie se trouvait englobée dans les limites du ghetto instauré en mars 1941 refusa d'abandonner son officine, réussissant habilement à obtenir une autorisation exceptionnelle qui lui permit de rester «dans cette zone où l'humanité était mise à l'épreuve et se réduisait à chaque instant». Sa pharmacie familiale, A l'aigle, située à l'angle de «la paisible place Zgody», sorte «d'ambassade du monde libre» ouverte en permanence, devint ainsi non seulement un lieu où on prodiguait des soins divers aux Juifs du ghetto, mais un refuge où ils échappaient un temps à leurs tourments, un lieu de rencontre et la plaque tournante d'activités clandestines.

Le pharmacien tint de plus une précieuse chronique (3) où il rendait compte de ce qui se passait dans le ghetto, de la dégradation rapide des conditions de vie déjà difficiles de ses habitants, des multiples privations, humiliations et exactions infligées par les soldats allemands comme des dénonciations d'informateurs juifs, tentant de restituer «l'atmosphère et les sentiments». Il y décrivit les deux terribles vagues d'expulsions et de déportations vers les camps de la mort de juin et octobre 1942 et leurs insoutenables massacres comme la violente liquidation du ghetto en mars 1943 dont il fut le témoin impuissant depuis sa pharmacie : «un témoin privilégié des événements qui ébranlèrent le monde ».

1) Sévèrement bombardée le 25 septembre, Varsovie capitula de 27

2) Seule l'obtention difficile de documents appropriés d'une durée souvent aléatoire, permettait la circulation

3) Son livre est sorti en polonais en 1947 et en français, sous le titre La pharmacie du ghetto de Cracovie, chez Actes Sud en 1998

 

La pharmacie à l'Aigle (au XXème siècle)

 

Dans Le serment des apothicaires, dense et passionnant ouvrage de près de cinq cents pages, Pierre-Joseph Ferrali retrace fidèlement cette période tragique de notre histoire afin que nous la gardions toujours en mémoire. S'appuyant sur cette chronique (dont il cite notamment en italique plusieurs passages) et sur des documents d'archives, il nous raconte ainsi l'histoire de la pharmacie du ghetto en la resituant au préalable dans son contexte et sans s'y enfermer pour autant. Grâce au personnel de la pharmacie bénéficiant de sauf-conduits et dans une moindre mesure aux ouvriers et employés du ghetto ayant l'autorisation de travailler à l'extérieur il y rend en effet également compte des réseaux de résistance informels s'étant mis en place dans la ville (4).

Pierre-Joseph Ferrali est un auteur de fictions, un romancier, et - comme l'indique la citation de Dostoïevski qu'il a placée en exergue de son livre (5) - il y met aussi "des fables et des invraisemblances". Ne se contentant pas de remémorer ces noms qui ne doivent pas périr (6), il s'applique à donner aux victimes de la barbarie nazie un visage, restituant ainsi leur dignité humaine et permettant de susciter l'empathie du lecteur.

Brossant un beau portrait de ce pharmacien qui a «librement choisi de vivre avec ses frères humains juifs», il semble de plus vouloir contribuer à réparer une injustice. Car, si Tadeusz Pankiewicz reçut le titre de "Juste parmi les nations" en 1983, la pharmacienne Irena Drozdzikowska et les deux étudiantes Helena Krywaniuk et Aurelia Danek ayant toutes trois participé avec une détermination infaillible à son action en risquant comme lui sans cesse leur vie ne bénéficièrent guère de reconnaissance : «Entre les murs de la pharmacie, on résistait d'une autre façon. L'ensemble du personnel agissait "en âme et conscience", laissant la porte ouverte et donnant des soins et de fortes doses d'humanité ».

Ce fut en effet un acte de résistance humanitaire collectif : celui d'une équipe soudée et pas seulement d'un individu - ce que rappelle pertinemment ce serment des apothicaires éponyme que l'auteur imagine réitéré par les deux anciens lauréats de l'université et prêté avant la fin de leurs études par leurs collaboratrices : "Nous jurons d'apporter aide et secours indifféremment à tous ceux qui sont dans le malheur. Que les hommes nous accordent leur estime si nous sommes fidèles à nos promesses. Que l'on soit couvert d'opprobre et méprisé si nous devions les trahir et faillir."

4) Qu'il s'agisse des cours clandestins palliant la fermeture des universités, de la fabrication de faux papiers ou de coups de force plus risqués...

5) "Sans aucun doute, tout ça s'est passé d'une façon si simple, si naturelle, comme ça ne peut se passer que dans la réalité. Qu'un romancier raconte cette histoire, il y mettra des fables et des invraisemblances."

6) Comme l'avait fait avant lui dans sa chronique Tadeusz Pankiewicz

L'équipe de la pharmacie (Helena, Aurelia et Irena devant Tadeusz)

Avec une imagination fertile, Pierre-Joseph Ferrali ajoute notamment le fascinant personnage de Zuzanna Ziolko, assistante nommée par Irena dès qu'elle prend en charge la pharmacie en l'absence temporaire de Tadeusz. Un personnage manifestement très inspirant pour lui, qui va évoluer aux côtés des protagonistes authentiques, impulsant à son récit beaucoup de vitalité. Il imagine de plus une histoire d'amour sublime «qui ne s'écrirait jamais avec les banales émotions de la passion, quelque chose de bien plus fort encore» entre Irena et Tadeusz  - n'hésitant pas à trahir un peu la réalité pour ménager une belle fin à son livre. Et grâce à de nombreuses trouvailles romanesques (7), certes peu vraisemblables, il donne à son livre un souffle héroïque et une grande intensité poétique et dramatique.

7) Comme ces blouses blanches taillées dans les drapeaux de reddition de la ville hardiment arrachés par Zuzanna, cet œil de verre irisé fabriqué par elle avec art dans l'atelier de souffleur de son père, ou ces parties d'échecs de Tadeusz avec le très réel officier nazi Wilhelm Kunde dans l'arrière-boutique de la pharmacie...

 

L'auteur décrit sans fards les horreurs subies, la beauté subsistant malgré tout étant souvent évoquée avec poésie, tandis que les dialogues, qu'ils soient tendus ou tendres, joyeux et malicieux, apportent beaucoup de vie au récit, de nombreuses réflexions permettant par ailleurs un certain recul. D'une écriture très évocatrice variant les rythmes et les tonalités et ne s'interdisant pas l'humour, il joue pleinement des contrastes et des motifs symboliques, distille habilement mystère et suspense en ne dévoilant pas tout d'emblée et ménage avec maîtrise moments de tension extrême (8) et de relâchement, nous offrant plusieurs scènes mémorables constituant de véritables morceaux d'anthologie. Son récit comporte de multiples personnages précisément nommés et, variant les angles de vue, il se focalise tour à tour sur certains, nous transportant sur divers lieux et menant des sortes de micro-récits en parallèle ou en rompant le fil chronologique - ce qui nous plonge dans un tourbillon reflétant le chaos ambiant. Puis, quand la pharmacie devient le lieu central du roman, le récit gagne en stabilité, se déroulant de manière plus linéaire à l'instar du déroulement inéluctable des événements qui se succèdent.

S'il confie classiquement l'essentiel du récit à un narrateur omniscient passant d'un point de vue à l'autre, c'est curieusement son héros principal (que l'on devine être Tadeusz Pankiewicz, ce qui ne sera révélé que bien plus tard) qui s'exprime dans le premier chapitre, son "je" revenant ponctuellement dans un vivant présent à deux reprises : au milieu du livre quand, une fois le ghetto instauré, il prend la décision de tout noter dans sa chronique, et à la fin de son dixième et dernier chapitre. Comme si Pierre-Joseph Ferrali, le chargeant d'introduire et de conclure son roman, en partageait avec lui la paternité.

8) L'acmé du roman se situant lors de la première vague d'expulsions de juin 1942 dans une scène mémorable où nous atteignons, avec une certaine surprise malgré tout, le summum de l'horreur dans un long passage aussi magnifique qu'insoutenable

 

Devant la prison Montelupi

Dans une construction très habile les deux premiers chapitres jouant un rôle annonciateur donnent un aperçu de l'intensité dramatique de ce roman.

Le livre s'ouvre ainsi sur un percutant et mystérieux chapitre se déroulant à une date assez floue qui happe d'emblée le lecteur. Nous y retrouvons un homme qui «aime [son] pays, la littérature et les plaisirs de la vie» enfermé seul dans une cellule de la prison Montelupi après avoir été arbitrairement arrêté par l'occupant allemand avec ses amis à l'occasion d'un coup de filet au Café Pod Gruszka. Un prisonnier qui ne sera libéré, après un mois d'internement, que le Mardi 5 décembre à «9h et 27 minutes très exactement», sans que l'on sache encore de quelle année ! Et c'est lors de cette «initiation carcérale» qu'il apprend à conjurer sa peur pour survivre et à user «d'infaillibles méthodes de corruption». A manipuler son gardien dans un rééquilibrage constant d'un rapport de force jamais acquis qui annonce sa relation future avec le très réel officier nazi Wilhelm Kunde, ressort dramatique essentiel qui ponctuera ces trois années dans la pharmacie du ghetto. C'est aussi là, qu'ayant réussi à obtenir de quoi écrire, il va prendre l'habitude de tout noter et d'enrichir sa chronique de réflexions diverses.

 

 

Remontant en amont juste avant le déclenchement de la guerre, le deuxième chapitre, grâce au personnage de la souffleuse de verre Zuzanna venue y soigner son asthme, nous transporte à Zakopane, une ville de cure renommée du massif des Tatras fréquentée par de nombreux intellectuels et artistes. Cela permet à l'auteur d'évoquer ce «centre culturel et spirituel de la Pologne» et d'y mettre en scène une cruelle lapidation de deux femmes juives par des paysans emplis de haine.

Il illustre ainsi ce contraste qu'il va développer tout au long de son roman entre une minorité de Polonais plutôt ouverte à l'autre et sensible à la culture et «une population qui ne se souciait pas du sort des milliers de reclus au brassard blanc» et s'en réjouira même : «c'était la haine banale d'une foule de charognards qui s'étaient détournés de leur tâche pour assister aux brimades et en jouir». Une population qui «approuvait sans remord les tueries perpétrées contre la juiverie de Cracovie». Et dans cette Pologne profondément antisémite, cette minorité résistante s'avérera, malgré ses efforts, impuissante à sauver les Juifs - ce que résume bien cette phrase prémonitoire : «Zakopane, conscience de la nation, n'avait pu sauver ces femmes de la barbarie.»

Pierre-Joseph Ferrali met en lumière des écrivains et des artistes qui firent la gloire de la Pologne. Il évoque ainsi l'oeuvre d'Adam Mickiewicz, grand écrivain et poète du XIXème siècle dont les feuillets arrachés furent les dernières pages lues par son personnage Misiak Keitelbaum avant son exécution par la Gestapo, ou Stanislaw Ignacy Wikkievicz (dit Witkacy), peintre, philosophe, romancier et dramaturge à la «prose au goût de fer et de sang» qui se donna la mort le lendemain de l'invasion soviétique sur le front Est, le 18 septembre 1939.

Il met de plus en scène de manière émouvante ceux qui, Juifs, furent enfermés dans le ghetto de Cracovie : le violoniste Henrik Rosner qui échappa aux camps de la mort, le peintre Abraham Neuman et le poète de langue yiddish et auteur de chansons célèbres Mordechai Gebirtig qui furent assassinés lors de la première vague d'expulsions de 1942, rendant un hommage appuyé à ce dernier. «Les vers du poète Mordechai Gebirtig évoquant le pogrom qui ravagea le shtetl de Przynyk» en 1938, chant devenu celui des combattants des ghettos, viennent en effet scander le roman à plusieurs reprises, car «la poésie et le lyrisme (…) ne peuvent pas disparaître dans les meurtrissures de la barbarie»,  sauvant la dignité de ceux que les nazis voulaient déshumaniser :

 " Et les vents de colère hurlent

Notre pauvre shtetl brûle

Des vents cruels, des vents de haine

soufflent, déchirent, se déchaînent" .

Et lors de la liquidation du ghetto en 1943, cette chanson sera reprise par ses filles partant vers les camps de la mort : «dans le vacarme des détonations et les aboiements des chiens, les cris des suppliciés, les filles de Mordichai Gebirtig, contrairement aux anges accablés, chantaient. Elles chantaient des chansons en yiddish et ceux qui étaient près d'elles ressentaient la force sublime des vers du poète assassiné.»

Après la liquidation ghetto

«L'étincelle de vie ne s'éteignait pas. Dans les ténèbres, elle n'en était que plus lumineuse.»

L'auteur exalte «une résistance suprême à la mort et à la barbarie», un désir de vivre extrêmement humain» malgré la sauvagerie de ces exécutions sommaires, ces raffinements dans la cruauté et ces massacres et déportations massives. L'atrocité de ces crimes commis à grande échelle n'empêche pourtant pas que de belles choses se produisent, et il souligne constamment de manière poignante ces contrastes entre l'horreur et la beauté, entre les ténèbres et la lumière  : «Sous un ciel splendide, bleu comme du lapis-lazuli, sous les balles de leurs assassins, ensemble ils périrent.»

«De la paisible place Zgody où étaient étendus tellement de cadavres, on pouvait encore admirer sous le merveilleux ciel bleuté, l'éternelle beauté des étoiles.» Avec une subtile ironie, il continue à désigner cette place autrefois paisible devenu le sinistre théâtre d'horribles carnages lors des rassemblements de milliers de Juifs du ghetto en partance pour les camps par une même expression consacrée sans cesse reprise, évoquant ainsi «l'enfer» ou «les pavés recouverts de sang craquelé» de «la paisible place Zgody». Et cette sorte de refrain entêtant s'avère une manière sobre et efficace de rappeler que nous ne sommes jamais à l'abri de la barbarie et que nous devons être vigilants.

Le serment des apothicaires est ainsi une livre empli d'humanité et paradoxalement plein de vie d'une belle écriture et d'une grande maîtrise narrative. Un livre marquant dont les jeunes éditions Òmara peuvent être fières .

 

 

 

 

 

Le serment des apothicaires, Pierre-Joseph Ferrali, Òmara, mai 2025, 480 p.

 

A propos de l'auteur : 

Né en 1973 à Cervioni où il enseigne la langue corse, Pierre-Joseph Ferrali est un écrivain bilingue, auteur d’un recueil de nouvelles et d’une traduction des chansons de Brassens en corse. Son premier roman, Fintantu chì l’erba crescerà (Albiana 2014) a reçu le Prix des lecteurs de la Collectivité territoriale de Corse. Il en a assuré la traduction française, Aussi longtemps que l’herbe poussera (Albiana 2015), qui remporta le Prix Ulysse du premier roman en 2016 au festival Arte Mare et obtint la mention spéciale du Salon international du livre insulaire d’Ouessant. Son roman en langue corse Austina (Albiana, 2017) a  obtenu le Prix du Livre de la Collectivité de Corse, il est sorti dans sa traduction française sous le titre Les couplets de folies, toujours chez Albiana, en 2020.

Le serment des apothicaires, écrit directement en français, est son troisième roman.

 

EXTRAIT :

On peut lire la quatrième de couverture et les premières pages sur le site de l'éditeur : ici

 

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Publié dans Histoire, Fiction

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J'ai visité cette pharmacie lors d'un séjour à Cracovie où il y a peu de traces du guetto. Et l'antisémitisme polonais est toujours sensible ...
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