Esthétique(s) du Conspirationnisme, de Mehdi Belhaj Kacem

Publié le par Emmanuelle Caminade

Esthétique(s) du Conspirationnisme, de Mehdi Belhaj Kacem

 

Le dernier ouvrage du philosophe Mehdi Belhaj Kacem réunit plusieurs textes écrits entre 2020 et 2022 : deux longs articles critiques publiés dans le journal France-soir et dans la revue Kairos et quatre préfaces de livres. Comme l'affirme l'auteur dans sa présentation, c'est «beaucoup plus qu'un simple recueil, mais bien un livre à part entière» avec des thématiques et des références qui reviennent d'un chapitre à l'autre, ces derniers s'enrichissant mutuellement. J'ajoute qu'après l'introduction du premier chapitre, le montage retenu dans la succession des textes (1) ménage de plus habilement une certaine progression dramatique.

Esthétique(s) du conspirationnisme est un ouvrage décapant et salutaire au titre délibérément provocateur, un ouvrage plein d'érudition et de bon sens, d'insolence et de drôlerie qui, mené tambour battant, se lit avec un très grand plaisir. Et qui a de plus le mérite de nous faire découvrir des textes publiés par de petits éditeurs dans une quasi clandestinité et des écritures réellement singulières, novatrices. 

1) Et des comptes-rendus au sein même du deuxième article

 

 

Le titre renvoie bien sûr à la récente crise du Covid où l'expression "complotiste" inondant l'espace public comme privé stigmatisait toute personne émettant une opinion différente de celle véhiculée et martelée de concert par le gouvernement et les médias ou refusant les mesures coercitives prétendument sanitaires mises en place. Un néologisme créé par la CIA en 1967 (suite à l'assassinat de Kennedy) pour empêcher toute remise en cause du récit officiel et museler les voix dissidentes.

Mais l'auteur lui préfère le terme moins usité de "conspirationniste" - dans son sens de "concours de forces vers un même but" attesté au XVIème siècle –, un terme auquel, soulignant l'inversion accusatoire opérée, il donne une dimension très politique. Il dénonce ainsi «une caste mondialement cooptée de comploteurs oligarchiques à l'encontre du restant de l'humanité» bénéficiant notamment de la complicité des médias..., les "conspirateurs professionnels" de Walter Benjamin ne conspirant plus contre l'ordre établi mais en faveur du système existant, comme le remarquait Guy Debord. On l'aura compris, si l'auteur veut éclairer le complot, ce n'est pas celui des "complotistes" !

Et au travers d'un film, de sept livres et d'un long article d'une revue littéraire qu'il a choisi et/ou accepté de présenter et d'analyser, il rend un hommage appuyé à la «fine fleur de la création intellectuelle, scientifique et artistique de notre temps» : à tout ce mouvement culturel d'une qualité exceptionnelle qualifié abusivement de "complotiste". Un mouvement qu'admiratif il compare, en plus ample, à ce que fut sur le plan artistique l'avant-garde surréaliste au siècle précédent. 

Esthétique(s) du conspirationnisme, nous explique l'auteur, s'inscrit dans la continuité de son travail, la vérité étant pour lui au centre de la philosophie et le doute, le débat, une pensée dialectique s'avérant  indispensables, tandis que la question du mal est une «hantise personnelle».

Et il s'appuie constamment sur l'essai prophétique de Guy Debord (2), La société du spectacle (Buchet-Chastel, 1967) - «Bible politique de la modernité» à ses yeux -, le simulacre s'avérant le constituant principal de notre époque où les grands récits officiels ne sont qu'imposture et mise en scène, à commencer par l'esthétique covidienne.

2) Longuement cité tant en exergue qu'au sein de ses différents chapitres

 

 

Le livre se divise en six chapitres d'inégale longueur.

Le premier, intitulé Le film du vingt-et-unième siècle, rend compte de manière très précise du documentaire aux «exceptionnelles qualités esthétiques» The Great American Psy-Opera réalisé en 2012 (et férocement censuré) par le compositeur américain de musiques de film Alexander «Ace» Baker : «une œuvre à but non lucratif de recherche, d'éducation, de critique et de parodie».

Malgré l'experte démonstration détaillée et sourcée de l'absence d'avions percutant les tours jumelles new-yorkaises le 11 septembre 2001 et l'abondance de coïncidences et d'anomalies répertoriées, on reste néanmoins encore sceptique, la question de savoir ce que sont devenus alors ces avions et leurs passagers comptabilisés dans les victimes n'étant notamment pas abordée. Mais ce chapitre a le mérite de poser «le problème de notre rapport, nous citoyens, à la question de la vérité» à une époque où «la technologie devient en mesure de virtuellement tout falsifier». Et il constitue une bonne introduction car on peut manifestement établir «un parallèle rétroactif» avec la crise du Covid en ce qui concerne l'esthétique officielle des événements et cette «amplification monstrueuse» de la presse ayant plongé les gens dans une telle peur qu'ils sont devenus prêts à croire n'importe quoi. Une «vérité invraisemblable (…) formatée comme un bulletin d'information» devient en effet crédible pour beaucoup.

 

 

Le deuxième et le plus long chapitre, Notre rentrée littéraire, s'intéresse à trois livres et à un article paru en 2022 dans le n°3 de La Ligne de risque, donnant au lecteur une forte envie de les lire.

Dans L'histoire splendide (Tinbad, 2022), l'écrivain et éditeur spécialiste de Joyce Guillaume Basquin raconte en effet, d'une plume «incisive et originale» «mélangeant les langues de façon babélienne» et dans «un flot textuel torrentiel» et une avalanche de citations d'auteurs, «les dessous réels de l'Histoire sur plus de quarante siècles, jusqu'à l'accident global des communications instantanées que fut la crise du Coronavirus». Outre qu'il oppose pertinemment la philosophie qui nous "enseigne à douter de ce qui nous paraît évident" et la propagande qui nous enseigne "à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter", sa cinquième partie intitulée Journal de confinement nous plonge dans «le monde délirant et irrationnel du Covid-19». L'auteur y fait rouler des têtes en actionnant sa petite «guillotine nominale» et y cite judicieusement le Professeur Raoult : "Quand l'informateur multiplie par vingt le risque de mortalité et divise par cent un autre risque, nous ne sommes plus dans l'exagération mais dans un autre monde".​​​​​​

 

 

Les indomptables (Talma,2022) est une sorte de journal «mixte de Montaigne et de Levi Strauss» - formule plutôt séduisante ! - qui traite de la déchéance de l'institution soignante et de la déliquescence de l'hôpital. Tristan Edelman, artiste et «nouvel écrivain de premier plan», y éclaire l'instrumentalisation du Covid par une oligarchie toujours plus concentrée organisant la terreur et la soumission des foules, dont le but s'avère «une banale restructuration du Capital industriel vers le digital, le dressage des peuples pour la normalisation collective, l'accélération de l'utopie du nouvel homme sur le mode du cyberconformisme». Et il y constate «le naufrage de l'écrasante majorité des intellectuels face à l'installation pourtant flagrante d'une tyranie biopolitique délirante» : «Les mêmes qui faisaient des acrobaties sur la République laïque libre et sans voile sur le visage, les voilà qui braillent dans un masque en plastique, une dose d'ARN artificiel dans le sang et un QR code comme tatouage» .

 

 

Dans La fin du monde moderne (Fiat lux, 2020), livre «extraordinairement documenté et sourcé», Salim Laïbi, auteur à la sulfureuse réputation en raison d'erreurs passées, s'avère un formidable «lanceur d'alerte» au «geyser de connaissances inépuisable», notamment concernant les «rouages criminels de l'industrie pharmaceutique». Avec sa «gouaille sui generis», il décrit l'Absurdistan covidien de manière burlesque, usant du registre psychiatrique et de l'imprécation tel un «Léon Bloy muslim moderne» - comparaison des plus incitatives ! Détectant les «innombrables contradictions que contient la mythologie covidiste et son "terrorisme médical"», il se livre ainsi à «une déconstruction du spectacle au bistouri».

 

 

Enfin dans Notes sur l'annulation en cours, paru dans un numéro intitulé Aperçus sur l'immonde et sous-titré Ou la route de la servitude, l'essayiste et principal animateur de la revue François Meyronnis fournit dans sa prose aristocratique «une perspective encore différente des trois livres précédents», mettant sur la table la question centrale du Mal. Après avoir récapitulé les atrocités et les séismes du XXème siècle et au-delà, il «serre d'encore plus près la vraie nature du "coup d'état mondial de mars 2020"» en épelant le programme du «Quatrième Reich transhumaniste» et éclairant la route vers la servitude numérique. La Pandémie se résume ainsi pour lui à «une attaque sous faux drapeau, un cheval de Troie communicationnel, qui n'aura visé qu'à aplanir le terrain pour  l'aménagement, étape par étape, de cette biocratie cybernétique prônée par les maîtres de la terre».

Les quatre courts derniers chapitres préfacent des livres en les mettant de même en valeur, ainsi que leurs auteurs. 

Dans Naissance d'un dialecticien, Mehdi Belhaj Kacem vante les qualités de Covid-19, guerre ouverte contre les peuples (M. Pietteur, 2023) et de son auteur Eugène Rochié. Celui-ci a en effet toutes les armes pour mener le combat : érudition, style, humour noir sans auto-censure, sens chirurgical de l'argumentation, connaissance des mathématiques et de la logique... et bien sûr une façon de penser dialectique. Se livrant à une étude serrée des statistiques liées au Covid, il propose une analyse extrêmement fine, montrant comment «le rouleau compresseur covidocratique a été le cheval de Troie d'une destruction délibérée de l'hôpital public et de la santé» et notamment la façon dont «les gourous du transhumanisme» veulent «sérialiser la médecine et l'administrer comme une technologie». Un auteur qui «dans une remarque foudroyante» affirme qu'en diabolisant le mal absolu que fut le nazisme, «en sacralisant l'idiosyncrasie nazie, tout ce qui lui est inférieur, ne serait-ce que d'un millimètre» est devenu autorisé : piquer comme des chiens les personnes âgées, injecter des poisons à toute une population ...

Hölderlin à Tanger reprend la préface de L'épreuve de vérité : Que nous révèle l'après Covid ? (Fiat lux, 2022) où le poète-penseur Ali Benziane revisite la crise du Covid-19 sous un angle singulier, à la lumière de la Tragédie grecque, nous proposant «une clé intellectuelle ultime pour le déchiffrement de notre monde». Tout aura été ainsi «une question de représentation et de mise en scène» : «un événement monté de toutes pièces présenté comme une situation tragique, apocalyptique et qui s'avérera une grossière farce» - une situation effectivement tragique se développant hélas derrière la farce. Pour Ali Baziane de plus, «le Covidisme est un totalitarisme se réclamant comme le nazisme de la science» et il va s'attacher à démanteler la mythologie "scientifique" du Covid.

 

 

Dans Un Thucidide des temps modernes, c'est à un «immense historien» et à son livre Index Obscurus : Deux siècles et demi de complots » (JC Godefroy, 2023) que l'auteur rend hommage. «Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, tout est tenu par la CIA, à commencer par les "événements " qui ont secoué le monde, le "Covid", dernier en date et le plus burlesque de tous». Et tout comme l'auteur, «le plus aguerri en "complotisme"  en apprendra lui aussi : des vertes et des pas mûres.»

Antoine Marcival, avec une écriture remarquable, une érudition sans faille et un sourçage incessant introduit en effet le lecteur dans «le nouvel obscurantisme de la société du spectaculaire» : dans la «victoire totale du secret et la démission générale des citoyens». Pour lui le mot "complotiste" signifie "dissident de l'Ouest", désignant des «gens qui ne souscrivent plus au mythe de la divine "démocratie occidentale"», cette dernière se réduisant au «droit de penser comme tout le monde, c'est à dire comme pense la CIA (et le Mossad)», les «procédés de la Gestapo et du KGB à côté» faisant «un peu pitié» ! Un livre exceptionnel, ponctuellement très drôle, mais le plus souvent horrifique qui «se boit comme du petit lait».

 

Quant au dernier chapitre, D'un picaresque métaphysique, il nous fait découvrir l'écrivain et penseur Alain Santacreu dont le livre Opera Palas édité en 2017 par une petite maison en faillite fut complété et publié par les éditions Tinbad en 2024 sous le titre Opera Palas : le roman retrouvé. C'est un texte fractal récapitulant mille choses s'enchaînant de manière implacable, d'une «densité  à couper le souffle» sous ses dehors ludiques, qui souligne la «profonde affinité qui existe entre Capitalisme et Communisme d'état». Son auteur y montre que «grâce à l'imposture gigantomachique de la crise Covid», nous sommes arrivés au stade où «l'humanité entière avec l'appoint "rationnel" de nos léninistes universitaires, accepte avec un enthousiasme "altruiste" de se réduire en esclavage collectiviste pour lutter contre une grippe» ! Une piqûre de rappel salutaire.

 

Désirant nous faire profiter de ses bonnes rencontres, Mehdi Belhaj Kacem nous offre ainsi un ouvrage s'enrichissant de manière spinoziste de la singularité de ses «frères en pensée», et c'est à une véritable «fête de la pensée» qu'il nous convie. Aussi, en «ces temps si sombres», ne boudons pas notre plaisir !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Esthétique(s) du conspirationnisme, Mehdi Belhaj Kacem, Tinbad, mai 2025, 140 p.

 

A propos de l'auteur : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mehdi_Belhaj_Kacem

 

EXTRAITS : 

 

On peut lire la présentation de l'auteur (p.6/9) sur le site de l'éditeur : ICI

(cliquer sur "lire un extrait") 

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NOTRE RENTREE LITTERAIRE

« Seuls les hommes libres sont très reconnaissants les uns envers les autres. »

(Spinoza)

p. 47/48

Force est d'en convenir : la plupart des blogs de la résistance (les "complotistes", comme le disent les innombrables officines de la CIA implantées en Occident pour encadrer la quasi-totalité des médias grand public), sont souvent très mal écrits. Mon explication à ce sujet est d'une désarmante simplicité : Dieu (si vous me passez l'expression) ne fait pas acception de personnes. Ceux qui sont frappés par la grâce de la vérité ont gagné à la loterie, point. Il leur a été donné de toucher du doigt de quelle vérité politique profonde était issue notre époque apocalyptique; peu importe alors de quelle extraction on procède, on doit participer au dévoilement de cette vérité. On n'a tout simplement pas le choix : il s'agit d'une tâche, d'une vocation à laquelle on ne peut pas couper. Bien des gens cultivés, érudits, diplômés, etc., n'auront rigoureusement rien compris à la crise que nous traversons depuis deux ans et demi; et bien des gens modestes, à l'orthographe ou à la syntaxe hésitantes, "roturiers" comme aurait dit Kant pour illustrer la notion de "respect" (en gros : une grosse tête érudite qui fait le contraire de ce qu'elle dit ne mérite que mépris, un paysan inculte qui obéit au doigt et à l'oeil à la loi morale force en nous le respect) ont parfaitement compris de quoi il retournait. La vérité parle par leur bouche, peu importe que le langage soit maladroit.

Dieu merci (si vous me passez donc l'expression), il y a aussi dans la résistance des talents de plume considérables, et même du génie. On verra que c'est peu de le dire. Comme l'écrivait à peu près (car je cite de mémoire) Nerval, la République des lettres est la seule qui doive être teintée d'aristocratie : car on ne contestera jamais celle de l'intelligence et du talent. La preuve (roborative) tout de suite. Mais avant d'entrer immédiatement en matière, signalons que l'intitulé du présent article ("Notre rentrée littéraire") ne réfère à aucune "actualité" stricte.Tous les ouvrages dont je vais rendre compte sont parus cette année, mais plutôt avant l'été. Voilà qui est salutaire : s'il y a quelque chose qui, depuis plus d'un demi-siècle, nous a prédisposés à assister sans moufter à l'installation d'un totalitarisme dont ceux du vingtième siècle n'étaient que les antipastis, c'est l'un des prédicats principaux que Debord attribuait à la société du Spectacle : ce qu'il appelait le "présent perpétuel". "Ce dont le Spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n'existe pas. Car il parle alors de quelque chose d'autre, et c'est donc cela qui, en somme, existe."

Dans l'insipide monde des gensdelettres français, c'est tout à fait pareil : un "événement littéraire" ne cesse d'en chasser un autre, et, de tout le cirque médiatique qui recouvre depuis un demi-siècle toute vie intellectuelle authentique, il ne reste jamais rien. Suppléments de quotidiens, folklore des prix, tournées médiatiques... Tout est fait pour que des écritures réellement singulières, novatrices, ne surgissent jamais, et laissent la place à des livres presque totalement standardisés et aseptisés, ceux qui font ce qu'on appelle précisément "l'actualité".

(...)

 

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Publié dans Essai, Recueil

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