Le Ministère des Rêves, de Momtchil Milanov

Publié le par Emmanuelle Caminade

Le Ministère des Rêves, de Momtchil Milanov

Publié en Bulgarie en 2021 sous le titre original Лято в Бурландия (Un été en Bourlandie), Le Ministère des rêves est un roman d'une grande richesse thématique, habilement construit et très joliment écrit qui semble s'adresser tant à la jeunesse qu'à un public adulte. Momtchil Milanov y choisit en effet le merveilleux pour éclairer la complexité de ce monde, créant un univers onirique à travers sa perception par un jeune enfant à la sensibilité aiguë. Et si le rêve révèle ce que la vie a de terrifiant pour ce dernier il reflète aussi les espoirs et les peurs des adultes.

Dans cette sorte de conte à dimension politique où rêve et réalité s'entremêlent insensiblement, son jeune héros affronte ainsi la dévastation angoissante de son petit monde familial tandis qu'au dehors, dans une ville en proie à de fortes tensions économiques et sociales et soumise à un pouvoir policier omniprésent, il voit se profiler un avenir menaçant, la seule voie de salut pour lui s'avérant son imagination.

 

 

L'auteur entretient délibérément le flou sur le lieu et le temps où se situe l'histoire qui nous est contée. L'action principale se déroule en hiver à Greystadt au milieu des années 1990 (on le devine en recoupant les quelques indices disséminés dans le récit (1)). Mais cette ville grise fictive ressemblant à la capitale bulgare Sofia pourrait tout aussi bien être une autre ville d'Europe de l'Est. D'autant plus que les multiples et brèves allusions au contexte politique présent ou antérieur ne sont pas précisément identifiables – du moins par un lecteur français – ce qui donne au récit un caractère universel et intemporel.

 

Le petit Stern, fils d'un diplomate et d'une artiste peintre, vit dans un grand appartement donnant sur l'imposant bâtiment du Ministère des affaires étrangères au sein duquel son père, après avoir été ambassadeur à Paris et à Berlin, exerce une fonction de direction. C'est un enfant sensible et observateur à la riche imagination qui souffre des longues absences d'un père «qui n'est jamais là dans les moments importants» comme du manque de disponibilité d'une mère «peu préparée à la maternité». Ses parents s'étant séparés et s'apprêtant à divorcer et Babadzou, cette grand-mère aimée qui s'occupait si bien de lui et savait alléger ses multiples peurs, étant récemment décédée, il est désormais confié aux bons soins de Tante Ema qui semble avoir «mis le grappin» sur son père.

Depuis peu il se passe des choses étranges dans la ville quadrillée de «bicéphales» armés («de types en uniforme gris et au regard vide») sur laquelle plane l'ombre menaçante du dirigeable du baron Noulde. Et le jeune héros ressent ces tensions inquiétant les adultes sans comprendre de quoi il retourne. Tandis qu'à l'école il est constamment harcelé par Assenn et Sosso, fils d'un policier qui l'ont pris pour souffre-douleur. Entouré d'adultes qui ne le comprennent pas et ne le prennent pas au sérieux (2), il ne peut se confier qu'à Misch, son voisin du même âge et son seul ami.

Un jour, une étrange créature, un «charenard», cogne à sa fenêtre : c'est le farfadet Kugler qui a été envoyé par F. Unes, le directeur du Ministère des Rêves, pour le sauver. Et Stern va ainsi découvrir «au-delà» un monde parallèle qui va lui permettre de se libérer de ses peurs en lui donnant prise sur ce monde absurde et angoissant ...

1) Le jeune héros, âgé de 8/9 ans est en effet né l'année du dernier passage de la comète de Halley (en 1986), comme l'auteur

2)Tante Ema ne comprend rien et le prend pour un fou : «Elle le scruta, incrédule, et se dit que ce garçon avait complètement perdu la tête». Tandis que son père rit sans cesse de ce qui pour lui ne sont que des naïvetés d'enfant

 

Momtchil Milanov s'inspire ou s'inscrit dans le sillage de plusieurs ouvrages. A commencer, manifestement, par L'histoire sans fin du romancier allemand Michael Ende, un classique de la littérature jeunesse dont le héros partage bien des traits avec le petit Stern. Poursuivi par un petit groupe de sa classe dont il est devenu le souffre-douleur, un garçon de dix ans orphelin de mère et incompris par son père, s'y réfugie en effet dans une librairie où il vole un livre dans lequel il découvre un monde fantastique créé par les rêves et l'imagination des hommes. Un monde en voie de destruction par le Néant car les hommes ne rêvent plus. Et, au fur et à mesure de sa lecture, il entre lui-même dans le livre, participant à l'histoire racontée. 

Le directeur du ministère des Rêves a lui deux tâches principales : fabriquer ces rêves qui font partie des hommes dont ils reflètent la diversité, mais aussi les protéger, notamment de la menace que représente le baron Nould  : «si le baron Nould commençait à produire ses propres rêves, ce serait beaucoup plus dangereux, car nous ne savons pas comment ni dans quel objectif il pourrait les utiliser. Et quelqu'un qui a tellement investi pour brouiller nos générateurs poursuit forcément des buts plus lointains».

Le Ministère des rêves est ainsi d'abord un roman dénonçant ce totalitarisme qui tente d'uniformiser nos rêves - que ce soit dans une logique communiste ou capitaliste de production de masse : un roman faisant l'éloge de l'imagination créatrice au travers d'un héros entrant facilement «dans l'image» (3) et sachant vivre ses rêves, dont la capacité à résister au pouvoir du réel, s'avère salvatrice.

3) Il propose ainsi à Niya (la petite sœur de Misch) d'entrer dans l'image mais celle-ci, manquant totalement d'imagination, ne le comprend pas

 La référence de l'auteur à Lewis Caroll est elle très explicite. Outre ce matou roux qui parle et ses parents transformés en valet de pique et en dame de trèfle lors de son cauchemar d'anniversaire, le petit Stern n'est nullement étonné quand Kugler l'emmène de «l'autre côté», dans ces couloirs et ces salles se déployant sous le ministère des Affaires étrangères où s'active une «autre équipe» que celle de ses fonctionnaires habituels - et notamment un souriceau … -, car il «avait entendu parler du terrier dans lequel Alice était tombée».

Et, tout comme Alice au pays des merveilles, ce roman a aussi pour thème la façon dont notre monde apparaît aux enfants et dont ils perçoivent le comportement des adultes, la séparation d'avec l'enfance et le difficile passage à ce monde adulte.

Le directeur du ministère des Rêves s'appelle par ailleurs F. Unes, l'auteur jouant sur l'homophone bulgare "F. Unes" signifiant "en état d'endormissement" (ce que nous indique une note) tout en envoyant un clin d'oeil à Funes ou la mémoire, courte nouvelle de Borges publiée dans son recueil Fictions qui raconte l'histoire d'un homme se retrouvant doté d'une mémoire absolue après une chute de cheval. Une nouvelle traitant de la mémoire, du temps et de l'oubli comme Le Ministère des Rêves

Le jeune héros de Momtchil Milanov - qui doute parfois de sa propre existence (4)- s'interroge à sa manière sur la répétition de l'Histoire, sur cette «interminable suite de mariages, d'assassinats, de guerres, d'incessants gains et pertes de territoires» ressemblant à un conte, ces dates qu'il doit mémoriser à l'école ne servant à ses yeux qu'à tenter de valider l'existence réelle de toutes ces personnes. Et il se demande «pourquoi les gens [disparaissent] comme s'ils n'avaient jamais existé» et si le temps n'est pas, comme la mort, une illusion. Seule la mémoire permet en effet de lutter contre l'effacement des êtres et des choses - qui ne survivent que tant qu'il reste quelqu'un pou témoigner de leur existence (5).

«Je sais pourquoi le temps se compte en été» écrit-il à Misch. «Il n'y a qu'en été que les gens se sentent vivants. Le reste du temps ils attendent et espèrent (...)». Mais si les gens promettent de revenir pendant l'été ils ne cessent «de remettre ça à l'été suivant. Futur comme passé ont doncpeu de réalité à ses yeux et il s'attache à maintenir vivants ces moments intenses, «conservés avec une netteté éclatante dans les archives de sa mémoire, comme s'il s'agissait d'un détail de la soirée précédente». Il fait ainsi revenir dans sa triste vie hivernale à Greystadt tous ces petits moments heureux : ceux vécus à Paris quand, plus jeune, il y résida quelques mois avec ses deux parents, ces moments de «bonheur pur» avec sa grand-mère avant qu'elle ne disparaisse, ou ce samedi d'août où son père, lui affirmant qu'un jour tout s'arrangerait, l'emmena en train à la montagne pour lui faire découvrir un pays merveilleux : son pays, la Bourlandie avec son seul petit nuage blanc dans la grande masse bleue du ciel.

4) Nous ne connaissons pas son prénom, pas plus que celui du vieil ambassadeur ou grand-père Stern qu'il n'a pas connu ou de son père l'ambassadeur ou Directeur Stern dit aussi Stern senior

5) C'est pourquoi son père lors de leur excursion en train à la montagne tient à lui montrer l'ancienne Gare royale : «Un jour elle ne sera plus là, répéta son père, mais toi, tu te rappelleras l'avoir vue.»

 

C'est un narrateur omniscient qui nous raconte cette histoire à la troisième personne en se plaçant le plus souvent du point de vue du petit Stern. Et l'auteur, se mettant à hauteur de ce jeune enfant n'ayant pas encore les mots adéquats pour parler de ses pensées et de ses sentiments, adopte un style concret et imagé (6) et souligne la naïveté apparente de ses propos dans ses conversations avec les adultes (7) qui n'en mesurent pas toujours la profondeur. 

D'une grande fluidité grâce à des transitions soignées, le récit progresse de manière non linéaire. Il déroule ainsi le présent du jeune héros tout en ménageant de multiples flashes back ravivant ses souvenirs plus ou moins anciens (dont l'année n'est jamais précisée) et en intégrant les cauchemars perturbant son sommeil ou les rêves éveillés produits par son imagination fantasque. Dans ce récit flottant manquant délibérément de repères, il devient alors difficile de démêler le passé du présent et la fiction du réel, d'autant plus que ce dernier s'apparente souvent à un cauchemar ou à un conte : «On se serait cru dans un rêve … sauf que c'était bien réel !». Alors que les histoires imaginées par le héros sont assorties de nombreux détails et dotées d'une certaine logique les rendant plus vraisemblables.

D'une manière fascinante, l'auteur bouscule ainsi les perspectives habituelles et élargit notre appréhension du monde en plaçant son héros tantôt dans le cadre et tantôt hors du cadre, le rendant à la fois acteur, inventeur et spectateur de la vie. Dissimulé derrière un fauteuil ou une porte, le jeune Stern épie les adultes, saisissant des bribes de leurs conversations et, caché sous une table, il invente un monde imaginaire. Il contemple le monde extérieur en le surplombant depuis la fenêtre de sa chambre ou le voit défiler à travers les vitres du tramway dans lequel il est assis avec son livre, comme s'il était au cinéma et voyait soudain s'animer un monde illusoire : «Du point d'observation de la fenêtre, on voyait tout très distinctement. C'était comme si Stern se dressait devant l'un de ces immenses tableaux de la Galerie nationale, sauf qu'il s'agissait cette fois de vrais chevaux et de vrais cavaliers aux visages farouches, qui serraient dans leurs mains des fouets encore plus vrais.» / «Stern referma le livre parce qu'il trouvait plus intéressant d'observer les illustrations qui prenaient vie à travers la vitre.» Il en est de même dans ses rêves où, monté dans «le Traumway» (8)il survole la ville, tandis que depuis la «salle du silence» il regarde sur un écran une scène le concernant mais à laquelle il ne participa pas.

6) Pour se protéger de la méchanceté de ses camarades de classe, le petit Stern creuse ainsi «une tanière dans la cave de son âme et l'élargit peu à peu de tunnels se ramifiant dans toutes les directions». Il évoque ses rêves dont le souvenir s'envole «comme s'ils fondaient comme la neige au seuil du réveil et ne restaient que sous la forme d'une petite flaque». Ou une idée qui se pose «sur son épaule tel un corbeau» et le regarde «de ses petits yeux ronds comme des boutons avant de lui donner un coup de bec»...

7) Le petit Stern répond ainsi à son père lui disant que les diplomates ne peuvent parler de ce qu'ils ont vu que «de façon détournée» : «Quand je serai écrivain, j'écrirai de façon tournée»...

8) Tramway volant partant du Ministère des rêves, l'auteur aimant jouer sur les mots ("Traum" signifie "rêve" en allemand)

 

Momtchil Milanov a de plus su clore son livre magnifiquement par un double retournement renforçant encore cette confusion entretenue entre rêve et réalité. S'apprêtant à passer de l'autre côté du sommeil pour échapper aux «petites silhouettes grises avec leurs pistolets et leurs vociférations» et retrouver le sentier menant aux montagnes de la Bourlandie, le Directeur Stern entre en effet dans le rêve de son fils et leur rôle s'inverse : «Le père se trouvait dans l'étrange situation de se voir tranquillisé par son propre fils». Et cette lignée de Stern que l'auteur n'a pas voulu individualiser par des prénoms semble se perdre dans «le brouillard nocturne», dans le néant de la répétition de l'Histoire : «Peut-être était-ce précisément ce qu'avait éprouvé son père, le vieil ambassadeur Stern, cette nuit là, peut-être n'était-ce qu'une seule et même nuit qui se répétait encore et encore, un cauchemar obsédant».

Parallèlement, l'auteur opère un malicieux basculement narratif au milieu de ce quinzième et dernier chapitre, passant brutalement à la première personne. Nous découvrons alors que celui qui nous raconte «ce qui s'est produit» s'était auparavant «confortablement dissimulé sous le masque d'un narrateur désincarné». Conférant ainsi paradoxalement au récit le statut d'un témoignage, ce nouveau narrateur s'érige en rempart contre l'effacement des êtres et des choses. Car, tant qu'il y a un témoin pour raconter ce qu'il a vu et entendu, nous pouvons penser que toutes ces personnes et ces événements ont bien existé.

Le retour de l'été en Bourlandie ne semble pourtant qu'un rêve, le titre original du roman faisant certes résonner l'espoir mais avec une ironie désabusée.

 

 

 

 

 

 

Le Ministère des rêves, Momtchil Milanov, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Les Argonautes, 22 août 2025, 208 p.

 

A propos de l'auteur :

Momtchil Milanov est né en 1986. Après des études en droit et en relations internationales à Strasbourg et Bruges, il a travaillé au ministère des Affaires étrangères à Sofia et a enseigné à l’université de Genève. Il est actuellement juriste adjoint à la Cour internationale de Justice à La Haye. Le Ministère des rêves (publié en 2021 en Bulgarie) est son premier roman.

 

EXTRAIT :

 

On peut lire le premier chapitre sur le site de l'éditeur : ICI

 

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Publié dans Fiction

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A
Un roman qui semble assez fascinant ! Je le note !
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