Pamoja!, de Jérôme Lafargue

Publié le par Emmanuelle Caminade

 

Dans son septième roman intitulé Pamoja ! - ce qui signifie "ensemble" en swahili –, Jérôme Lafargue nous conte une belle histoire d'amitié, de résistance et de rédemption, nous invitant à nous émanciper de ce monde de violences tant physiques que mentales dans lequel nous sommes enfermés.

S'inscrivant à contre-courant, cet écrivain à l'imagination fertile prenant à sa manière "le risque du Paradis" (1) aime en effet rêver d'un monde idyllique où les hommes, en toute liberté, vivent en harmonie avec la nature et partagent des valeurs d'entraide et d'empathie : un monde où il est possible de vivre - et même de mourir – heureux. Et, de son écriture tendre et malicieuse, il réussit à nous entraîner dans des aventures fantaisistes flirtant avec l'énigme policière et l'irrationnel qui, tout en dévoilant le pire (passé ou à venir), ne nous conduisent pas au désespoir.

1) Cf "Heaven is a risk I'll take" ("Le Paradis est un risque que je prendrai"), refrain de la chanson Heaven de Bombay Bicycle Club & Damon Albarn qui encadre en quelque sorte ce roman (cité en exergue, il est en effet repris dans l'épilogue)

 

Anton, orphelin de quatorze ans vivant dans une famille d'accueil des Pyrénées, aime marcher dans la forêt environnante avec son fidèle chien Windy. Un soir, il y surprend un camion de migrants d'Afrique de l'Est gardés par des passeurs armés d'où réussit à s'enfuir Nila, une petite métisse de huit ans ayant déjà échappé - on l'apprendra plus tard - à un laboratoire d'expérimentation neuronale illicite dans lequel elle avait servi de cobaye.

Il décide de lui venir en aide et se rend avec elle chez Gustavo, un vieil Africain solitaire en qui il a confiance. Celui-ci, se fiant à la magie de son pays, est convaincu qu'il faut exfiltrer Nila d'urgence. Il contacte alors Maïtena, courtière en immobilier doublée d'une guide clandestine, qui les emmène de nuit vers un campement montagnard, «sanctuaire pour les persécutés», où vit secrètement en quasi autarcie une petite communauté d'idéalistes «refusant la société de consommation, le capitalisme, l'Etat » qu'a rejoint Alberto, cet ancien lieutenant portugais avec lequel il partagea autrefois dans son pays un sinistre vécu durant la guerre civile. Un parcours difficile et périlleux d'autant plus qu'ils sont poursuivis par un homme tenant à récupérer par tous les moyens des éléments compromettants que possède Nila à son insu …

 

L'auteur qui se montre lucide sur la nature humaine - l'homme semblant le plus souvent porter le mal en lui - veut croire en la bonté désintéressée. Et ce court roman, sorte de conte rafraîchissant empli d'humour et de poésie, est illuminé par la beauté de cette amitié fusionnelle unissant ces deux enfants au cœur pur.

Les dialogues sont alertement menés dans une langue métissée d'anglais et de swahili, souvent jeune et familière et nous amusant des nombreux «proverbes à deux balles»(2) de Gustavo, mais aussi d'Anton ayant repris cette habitude qui fait rire Nila.

Symbolisant la liberté, l'envol vers la lumière, le motif de l'oiseau (et sa variante ULM) est habilement décliné, parfois même de manière ironique. On croise ainsi nombre de balbusards, milans, becs croisés des sapins ou tichodromes échelette … tandis qu'une femme ressemble à  «un grand oiseau de proie un brin flappi».

2) "Le léopard qui trahit son frère est comme une maison sans toit." / "Le guépard en retard doit se taire devant le hérisson polisson."/ "Si tu pisses dans le ventilateur, il te rendra la pareille." ...

 

 

Depuis tout temps les guerres créent «des monstres». Et Gustavo et Alberto, les anciens ennemis devenus complices, remémorent cette guerre de décolonisation du Mozambique, suivie de vingt années de guerre civile où fut  délogée «la noirceur qui se planquait dans [leurs] entrailles». Quant à ce laboratoire africain clandestin se livrant à des expériences à l'insu de ses cobayes, rappelant le projet MKUltra (3) de la CIA visant à développer des techniques de contrôle et de programmation de l'esprit élaboré dans les années 1950 et The Montauk Project: Experiments in Time, le livre de Preston Nichols (4) publié en 1992 qui inspira la série télévisée américaine de science-fiction horrifique Strangers Things, ils dessinent une autre image de l'enfer, le pire semblant à venir avec ces «mastodontes de la technologie» nous emmenant vers le «transhumanisme le plus échevelé» et annonçant une société totalement numérisée et déshumanisée servant les intérêts d'une minorité (5) .

 

Deux thématiques majeures se répondent habilement dans ce roman : celle de la manipulation et de la résistance, de la révolte. 

Appétit de pouvoir et raisons lucratives - l'argent étant devenu une religion - sont à la base de ces tentatives de manipulation et de domination, qu'il s'agisse de chantage, d'expérimentations sans consentement ou de projets d'amélioration des performances humaines. Alberto, «manipulateur à l'intelligence exceptionnelle» sut ainsi, en exploitant un désir de vengeance capable de légitimer la violence, ligoter le jeune Gustavo, lui infligeant «des meurtrissures indélébiles». Tandis que des gosses de dix ans sont «robotisés par des discours d'emprunt, entendus à la maison, sur l'immigration, l'insécurité». Et que l'on peut surtout s'inquiéter de la pose de ces implants cérébraux développée par la start up d'Elon Musk, un projet sous-jacent et même un plan clandestin semblant se cacher derrière une façade prétendument thérapeutique (6).

3)https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_MK-Ultra

4) Un électricien racontant avoir été témoin d'expériences à caractère paranormal sur une base militaire où des enfants abandonnés et des SDF étaient enlevés pour être utilisés comme cobayes. https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_Montauk

5) Cf la citation Grégoire Chamayou tirée de Ces corps vils en exergue du livre : «Peut-on encore poser le problème de l'expérimentation sur l'homme sans jamais, et ce en dépit de toutes les évidences historiques, ne serait-ce que prendre en compte qu'il s'est toujours agi d'une pratique menée sur certains humains à l'exclusion de tous les autres ?»

6)https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20240130-neuralink-la-start-up-d-elon-musk-pose-%C3%A0-son-tour-son-premier-implant-c%C3%A9r%C3%A9bral

 

 

Jérôme Lafargue exalte la liberté, ses héros se rebellant, fuyant sans cesse ce monde pourri. Anton va ainsi s'enfuir de sa famille d'accueil et trouver une nouvelle identité (7), Gustavo va disparaître de son monde habituel en s'y faisant passer pour mort, Alberto prendra, lui, la liberté de choisir sa mort. Et Nila, ayant déjà fui cette clinique clandestine africaine et s'étant échappée du camion de migrants, va également s'évader de l'hôpital où l'a conduite son «anomalie cérébrale» avec l'aide de son fidèle ami...

Un brin nostalgique, l'auteur oppose à cette pseudo idéologie libertarienne dont se réclame le transhumanisme (8) l'idéologie punk des années 1970 - époque où il n'y avait pas de téléphone mobile. Une philosophie anarchiste, individualiste et égalitaire que l'on retrouve dans sa petite communauté anticapitaliste prônant une liberté maximale dans un cadre de vie comportant le moins de restrictions possibles. Mais aussi dans le personnage d'Elisabeth Runelle, sa professeure universitaire retraitée : «une femme de l'ancien temps, une vieille conne féministe, une combattante intrépide et contestataire» qui «aimait la beauté, le savoir pour le savoir, le temps qui s'effiloche avec lenteur, la paresse constructive comme programme d'une vie.»

Si sa vie dans cette cité montagnarde a changé Alberto il n'y trouvera pas pour autant la rédemption espérée et choisira sur la fin d'expier toutes ces horreurs commises (d'abord en tremblant puis avec assurance et indifférence et même excitation). Mais Gustavo dont l'esprit avait choisi de convoquer le diable, noircissant ainsi son cœur pour l'éternité, bénéficie d'une étrange résurrection, sa vie se voyant soudain éclairée «par la présence de ces ceux mioches à l'âme pure » qu'il s'emploie à sauver de «ce monde de fous».

L'innocence de ces deux enfants s'avère ainsi rédemptrice, permettant d'échapper aux ténèbres de l'enfer et de croire en un monde où chacun peut encore accomplir quelque chose de beau, Pamoja ! étant à sa manière doté d'une fin heureuse.

 

7)Anton prendra ainsi le patronyme de Loeyna, clin d'oeil au précédent roman de l'auteur, Lisières fantômes

8)https://fr.wikipedia.org/wiki/Transhumanisme#:~:text=L'anarcho%2Dtranshumanisme%20%3A%20une,%C3%A0%20%C3%A9tendre%20les%20libert%C3%A9s%20sociales.

 

 

 

 

 

 

 

Pamoja, Jérôme Lafargue, Quidam éditeur 11/04/2025, 172 p.

 

A propos de l'auteur :

Jérôme Lafargue est né en 1968 dans les Landes. Il vit à Dax. Il est l’auteur chez Quidam éditeur de six autres romans : L’Ami Butler (Prix Initiales 2007, Prix ENS Cachan 2008, Prix des lycéens 2008 Fondation Prince Pierre de Monaco), Dans les ombres sylvestres (2009), L’Année de l’hippocampe (2011), En territoire Auriaba (2015), Le temps est à l’orage (2019) et Lisière fantôme (2023). (Quidam éditeur)

 

EXTRAIT :

On peut feuilleter les premières pages : ici

 

Retour Page d'Accueil

Publié dans Fiction

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article