Cette eau sans maître / St'acqua spatrunata, de Norbert Paganelli
Cette eau sans maître / St'acqua spatrunata est le seizième ouvrage poétique de Norbert Paganelli : un court recueil de vingt-neuf poèmes bilingues corse/français - l'auteur, refusant d'ériger des barrières, cherchant toujours à rendre accessible à tous sa poésie.
Sujet de ce recueil, l'eau évoquée dans le titre revêt bien sûr une portée symbolique, s'avérant la métaphore de cette force créatrice en perpétuel renouveau qui est à l'origine de tout, qui enfante la vie et est à la source du poème. Une eau courante surgie des profondeurs, libre et indomptable, dont nous ne pouvons maîtriser le cours, comme nous l'indique le terme corse "spatrunata".
Dans ce recueil introduit par une préface de Denisa Craciun nous en proposant une lecture personnelle très pointue, Norbert Paganelli s'interroge ainsi sur sa poétique, sur cette voix mystérieuse qui le pousse à écrire, mais aussi sur l'énigme de la vie, de cette vie dont nous ne pouvons appréhender le sens, qui semble n'obéir à aucune autorité supérieure - ce que vient suggérer l'expression "sans maître", version corse et version française s'enrichissant mutuellement.
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La poésie semble nécessiter pour Norbert Paganelli une présence au monde particulière : une perception d'un monde plus complexe qui n'est pas de l'ordre de la pensée, du rationnel, mais du sensoriel, du ressenti, et qui transcende la réalité apparente. "Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans ta philosophie", disait en effet déjà Shakespeare par la bouche d'Hamlet s'adressant à Horatio (1).
On ne choisit pas d'être poète mais il y a «Quelque chose de fragile qui demeure caché/ Quelque chose qui n'a pas de nom et qui sussure/ Dans une langue inconnue/ Des paroles de paix et de douceur». (Possible pas possible)
Et parfois une voix muette vous envahit :
«Lorsqu'elle te parvient
Tu ne la reconnais pas toujours
(…)
Mais ensuite lorsqu'elle s'est installée
Tu ne peux plus te tromper
Il y a cette chaleur
Cette odeur
Sans évoquer cette parole
Celle qui parle d'elle
Sans jamais prononcer son nom
(…)»
(Comment la nommer)
Des paroles venues doucement «Du plus profond de l'oubli» vous pénètrent «A la dérobée/ Sans un bruit»:
«(...)
Elles ont surgi sans appeler
En pleine journée
Se laissant saisir
Sans même l'avoir voulu
A qui pourrais-je avouer
Que je fus ému
De cette visite
Moi qui n'attendais personne
(…)»
(A Côté)
1) "There are more things in heaven and earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy.", Shakespeare, Hamlet (Act 1, Scène V)
Mais comment dire l'indicible, cet ineffable au cœur même de la poésie ? Comment traduire sans trahir ?
«(…)pour ne pas trahir
Le secret confié
Dans la pénombre
Du soupir
Un peu de silence Devrait être suffisant
(...)»
(C'est donc cela)
«Ils feraient mieux de ne rien dire/ Ceux qui veulent en parler» (Le jour qui vient). Pourtant le poète, étant en quelque sorte élu, ressent le désir d’être messager de ce qui le traverse, d'esquisser un nouveau rapport au monde, sinon ce recueil ne serait pas là.
Mais il ne peut utiliser ce langage commun qui donne des noms pour ranger, étiqueter et mémoriser, emprisonnant ainsi «les mille choses du monde» et crucifiant «la clairvoyance du regard enfantin» (Donner un nom). Ce langage est en effet inadéquat, ne pouvant appréhender le mystère absolu du monde. «Peut-être que les mots faits pour distinguer/ Ne sont pas très utiles dès que tout se mêle» (Le jour qui vient), et il s'avère inutile de chercher «à donner sens à cette mélasse» (Trouver sans chercher).
Adoptant une autre manière de parler, le poète réussit néanmoins à rendre l'impression de ce monde irréductible à notre entendement. A rendre l'impression de l'ineffable.

Joan Miro, La main
L'auteur développe notamment les thématiques de l'énigme du temps (Possible pas possible, Le jour qui vient …) et de la permanence et de la répétition, la vie perdurant et se réinventant au-delà de l'espace et du temps (Les chants déchaînés, Rien de plus ...), comme celles de la vacuité des savoirs des hommes (Cousins germains, Recherche...) et de l'absurdité de leurs comportements (2). Et il apporte un nouvel éclairage à notre monde en recourant principalement à l'image et à l'incongru :
«Diviser la feuille en deux parties
Diviser les parties en sous-parties
Diviser ce qui reste en fragments
Les réduire en miettes
Les écraser pour en faire de la poudre
Et puis les pétrir
Leur donner du poids
Et demander au maître de changer cette pâte
En cuivre puis en bronze puis en fer
(...)
Recommencer jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de papier
Pour alimenter le feu des canons »
(Ligne de partage)
«Dessus et dessous se sont séparés
Ils ne pouvaient plus vivre ensemble
(…)»
(Racines )
Associant de manière inhabituelle des éléments familiers sur le mode surréaliste du collage et de la collision, il met en scène de petites scènes oscillant entre tragique et comique :
«Nous avions voulu mettre ensemble
La pomme le vieux soulier
Et le verre d'eau
Nous pensions qu'ils pouvaient s'entendre
(...)»
(Que se passe t-il)
Rompre les codes entraîne ainsi une perte de repères. Personnifiant les objets et la nature (3), l'auteur leur donne autonomie, ce qui bouleverse la hiérarchie entre les êtres et les choses. Et il recourt de plus abondamment à des pronoms personnels à la troisième personne, pronoms de reprise qu'il prive d'antécédent ce qui entretient l'obscurité et le mystère.
Dans ce dernier recueil Norbert Paganelli questionne ainsi son art poétique tout en s'affirmant un poète de l'absurde.
2) Les hommes s'obstinant à tracer des frontières et à se diviser et s'affronter alors que pourtant tout les réunit (Ligne de partage, Que se passe-t-il...)
3) Cf : "Les murs couverts de mousse/ Eux/ Dorment pour l'éternité/Alors qu'ils se croient toujours vivants" (Se réveiller), "Un bout de terre en se dressant/ Commençait à rêver" ( En songeant )...
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Cette eau sans maître/ St'acqua spatrunata, Norbert Paganelli, Jacques Andre éditeur, août 2025, 70 p.
A propos de l'auteur :
Norbert Paganelli, né en 1954 à Tunis, a passé son enfance à Sartène. Après un doctorat es sciences politiques, il accomplit toute sa carrière professionnelle dans la fonction publique où il exercera des activités aussi diverses que directeur du contentieux, de la communication, des ressources humaines et du management général.
Ses écrits en langue corse ont été primés dès 2009 en Sardaigne, avant d’être couronnés, en 2014, par le prix de la création littéraire de la Collectivité Territoriale de Corse et le prix du livre corse en 2015 ainsi que le prix Don Joseph Morellini (Conseil départemental de Haute Corse) en 2016. Il est le fondateur de l’association Performance qui organise des lectures poétiques théâtralisées dans les lieux publics; il est président de la Maison de la Poésie de la Corse. (Jacques Andre éditeur)
https://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/paganelli-norbert.html
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