De toute éternité, de François Cucchi
De toute éternité, recueil de nouvelles bilingues, est le premier ouvrage publié par François Cucchi, un auteur déjà connu pour ses publications dans le blog littéraire corse Tonu è Timpesta et dans la revue Litteratura.
Si François Cucchi a traduit lui-même toutes ses nouvelles, leur langue d'écriture n'est pas précisée. On peut néanmoins supposer qu'il en a écrit beaucoup en corse et peut-être quelques autres directement en français. Ses textes mis en ligne sur Tonu è Timpesta de 2019 à 2021 - dont certains ont été primés (1) - ont en effet tous été écrits en corse, deux d'entre eux (2), remaniés, ayant été repris dans ce recueil. Et il fut de plus le lauréat du prix Altaleghe de la nouvelle dans la catégorie "Nouvelles adultes en langue corse" en 2024. Mais il semble aussi s'être mis à explorer la création littéraire en français, publiant dès l'été 2024 "un récit à épisodes" en deux parties (Leminkala et Sur le plateau blanc) dans la revue quadrimestrielle Litteratura ainsi que, dans son numéro du printemps 2025, une nouvelle intitulée Chasseurs sauvages reprise ici pour conclure le recueil.
1) A Cunquista reçut la mention spéciale du jury du premiu Timpesta 2020, un prix que l'auteur remporta l'année suivante avec Sagra
2) Dopu à a Missa et Un Brionu in a notti (Après la messe et Un cri dans la nuit)
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Destruction des nefs d'Ulysse par les Lestrygons (panneau peint d'époque romaine)
Ce recueil de douze courtes nouvelles trouve tout d'abord sa cohérence dans l'ampleur d'un sujet mêlant les époques (3) et les lieux (4) pour aborder les thématiques majeures de la survie, de la conquête et de la domination et de l'existence du mal. François Cucchi y orchestre les destins de personnages variés, de gens ordinaires (5) placés dans des situations renvoyant parfois à un contexte historique (6) qui sont confrontés à des choix et non exempts de contradictions. Eclairant leur candeur, leur courage et leur grandeur comme leur lâcheté, leur turpitude et leur abjection, il s'y interroge sur la nature humaine et son évolution en insérant l'homme dans l'éternel continuum prédateur des espèces luttant pour leur survie.
La composition soignée de De toute éternité en fait de plus un ensemble harmonieux. Les deux histoires encadrant le recueil mettent ainsi pertinemment en scène ces animaux partageant la terre avec nous. La fable animalière introductive (Fable d'après la guerre) se déroule dans une sorte de paradis dévasté, anéanti par l'arrivée des hommes et de leur guerre, et la nouvelle conclusive (Chasseurs sauvages) dont l'héroïne, une aigle, fut dressée par les hommes avant d'être réintroduite dans la nature sauvage de l'Altaï vient souligner ce qui distingue ces derniers des animaux. L'auteur a par ailleurs tenu à relier certaines de ses nouvelles : un personnage de la septième se retrouve ainsi le héros de la dixième et, dans la onzième, l'héroïne s'invente un aïeul imaginaire qui n'est autre que le héros de la cinquième, tandis qu'une remarque glissée dans la quatrième (7) renvoie à la dernière, lui donnant tout son sens...
Le recueil s'avère enfin unifié par une écriture simple, fluide et finement suggestive, qu'il s'agisse des lieux où se déroulent ces histoires (8) ou de leur chute - l'auteur évitant de conclure brutalement et invitant ainsi le lecteur à la réflexion.
3) De la mythologie grecque au XXIème siècle en passant par le XVIème siècle, la toute fin du XIXème et le début et le milieu du XXème siècle
4) Si la première nouvelle se veut atemporelle et universelle, cinq se déroulent - ou pourraient se dérouler - en Corse (Lestrygons, Barbaresques, On l'appelait Screetch, Né un Vendredi Saint, Derrière le décor), les autres se situant aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, à Nantes, au Portugal ou dans la montagne de l'Altaï
5) A l'exception de la nouvelle Chemins blancs et temps obscurs où il met en scène un personnage célèbre ayant réellement existé : le coureur cycliste italien Ottavio Bottecchia
6) Renvoyant aux raids barbaresques alimentant le marché aux esclaves d'Alger, au boycott économique de la communauté juive de Limerick en Irlande et au racisme américain au début du XXème, à la guerre de 1914, à l'Italie fasciste, à la débandade allemande à la fin de la guerre de 1940
7) «Dans la nature les plus grands chasseurs cherchent la manière la plus simple pour se nourrir. L'aigle des steppes n'attaque pas les loups à l'état sauvage.»
8) La Corse est ainsi rarement nommée. A l'exception de On l'appelait Screetch présentant nombre de traits caractéristiques de l'île et mentionnant la "Corse sauvage". Elle se devine surtout aux noms de famille ou de lieu, tandis que de simples allusions à "l'île" renvoient à un contexte historique pouvant concerner l'île corse (Les Lestrygons d'Homère pourraient ainsi avoir pour modèle un peuple indigène des côtes corses ou sardes, et les razzias barbaresques sur les côtes méditerranéennes ont frappé la Corse comme la Sardaigne …)
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Des centaines de millions d'années d'évolutions, d'extinctions, de cataclysmes et de nouveaux monde avaient jalonné le parcours de la vie d'innombrables obstacles se présentant comme autant de raison de s'éteindre. Et pourtant elle s'était toujours trouvé un chemin, parfois inespéré, parfois inattendu, perpétuant la lutte entre les espèces , pour se nourrir, s'adapter et survivre.
(Chasseurs sauvages)
François Cucchi célèbre ainsi la force de la vie, la capacité de résistance de l'homme aux traumatismes, comme celle de Telma dans Du choix d'un héros ou de ces Noirs américains «habités d'une force venue de tout ce qu'ils avaient enduré par le passé en tant que peuple» (Après la messe). Et si, dans la nature sauvage, les animaux tuent et copulent instinctivement pour survivre - ce que l'on retrouve avec le valeureux Ottavio Bottecchia qui durant la guerre fut contraint de tuer pour sauver sa vie ou avec ces femmes qui, avant un combat meurtrier, se choisissent un homme pour assurer la descendance des Lestrygons -, la survie revêt aussi d'autres formes chez les hommes. De nos jours en effet beaucoup d'individus doivent s'expatrier pour vivre et faire vivre leur famille, comme Salah dans Barbaresques ou, on le devine, Taoui dans Derrière le décor.
Mais dans beaucoup de nouvelles la violence, la cruauté apparente du monde animal se retrouve sous un aspect totalement dévoyé chez l'homme, celui-ci se montrant assoiffé de conquête, renommant à sa convenance les lieux et tentant d'imposer ses croyances (9) et tirant jouissance de son pouvoir de dominer l'autre. Un homme se livrant avec exaltation à une violence gratuite - qu'elle résulte d'une croyance en sa supériorité (Après la messe), d'un désir de vengeance (On l'appelait Screetch), d'un contexte de misère (Du choix d'un héros) ou du mal à l'état pur (Né un Vendredi Saint). Au regard des plus grands chasseurs du règne animal, l'homme civilisé se montre donc le prédateur le plus sauvage.
Ainsi est l'humain depuis que le monde est monde (9).
9) Cf Fable d'après la guerre
10) Cf le titre corse du recueil reprenant celui de la nouvelle de l'auteur en langue corse ayant été primée en 2024 au concours Altaleghe : Da quandu u mundu hè mundu

De toute éternité, François Cucchi, éditions Òmara, juillet 2025, 216 p.
A propos de l'auteur :
François Cucchi est né à Ajaccio en 1984. Passionné de ittérature, il a suivi assidûment de nombreux ateliers de création et publié une multitude de textes en ligne ou dans le revue Litteratura.
EXTRAIT :
Fable d'après la guerre
p.7/9
Cela faisait des jours que le vacarme des canons avait cessé. Le renard avait retrouvé les animaux dans leurs cachettes. Il était temps. Lui, le savait. N'avait-il pas tout décidé, et conseillé chacun jusqu'à ce jour? Et jamais il n'avait fait d'erreur. Lorsque le tourment s'était abattu sur eux, il avait guidé les autres en lieu sûr comme un capitaine dirigeant un navire au cœur de cette tempête de fer et de feu. Alors tous, prédateurs et proies, l'avaient naturellement suivi.
Les premiers hommes étaient arrivés de là où le soleil se lève, ils avaient tout dévasté. Les animaux étaient ébahis par leur nombre. Certains d'entre eux n'avaient tout simplement jamais vu le moindre humain. Le renard, habitué à les côtoyer, avait pressenti le désastre.
Il ne reste plus rien dit le lapin, tentant de retrouver dans la boue la source où ils avaient l'habitude de s'abreuver. Nous ne sommes peut-être pas au bon endroit. Tu es sûr que c'est ici? Le sanglier demeurait dubitatif, cet endroit qui était leur monde encore quelques jours auparavant était méconnaissable. Certains arbres arrachés se mouraient dans la poussière, d'autres n'étaient plus que des troncs décharnés. La foudre même ne frappait pas de cette façon. A dire vrai, face à cette puissance qui arasait les collines et détournait les rivières, la plus violente des tempêtes était insignifiante. Tout ce qu'ils avaient connu, tout ce qu'ils n'avaient jamais pu voir et très certainement bien d'autres choses, avait disparu. Comme si tout avait été recouvert de cendres, étouffant les végétaux et tout signe de vie alentour. Le petit groupe était consterné. Combien de cadavres se trouvaient sous leurs pieds? Animaux et hommes réunis. Si ces démons l'avaient mérité, combien de leurs compagnons avaient été noyés dans ce piège infernal?
Et maintenant que fait-on? La question du sanglier au renard sonnait comme un défi. Comme s'il exigeait une réponse, tu nous a sauvés, mais pourquoi? Pour vivre ici, sur cette terre anéantie?
Perché sur son rocher il flairait l'air alentour. Ils avaient été chanceux, il le savait. Le minuscule bosquet où ils avaient trouvé refuge avait été oublié par le désastre, mais ils se trouvaient à présent perdus au beau milieu d'un monde stérile. Le silence était pesant. Pas le moindre souffle de vent pour transporter une quelconque odeur. La nature, elle aussi, avait éprouvé le besoin de se mettre au repos, comme si elle cherchait à quantifier les coups reçus, les blessures infligées et le temps qui lui serait nécessaire pour recouvrer ses forces
(...)
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